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Diérèse n°66

Par | 2018-05-28T01:26:15+00:00 5 mars 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

Encore une copieuse livrai­son (presque 300 pages !). Copieuse mais qui réjouit le lec­teur par la diver­si­té des approches et des voix qui se donnent à lire…

            Le cahier 1 est consa­cré à Jean Malrieu et Richard Rognet. Le pre­mier est pré­sen­té par Pierre Dhainaut qui reste fidèle à lui-même et à l'amitié qui l'unissait au poète de Pennes. Pierre Dhainaut qui a réuni dans une belle antho­lo­gie, parue en 2004 au Cherche Midi, les recueils de Malrieu (accom­pa­gnés d'une inté­res­sante pré­sen­ta­tion) et qui a écrit le Présence de la poé­sie (essai et choix de poèmes). L'intérêt de cette étude est double : pré­sen­ter Jean Malrieu à ceux qui ne le connaî­traient pas encore mais aus­si, pour les autres, don­ner à lire quelques inédits. On découvre dans ces poèmes le goût de Jean Malrieu pour le vers long (autour des 20 syl­labes) que j'avais "oublié", un vers qu'il fait voi­si­ner avec le bref, ce qui n'est pas sans créer des effets inté­res­sants. Quant au second, on peut lire la suite de son "feuille­ton", La jambe cou­pée d'Arthur Rimbaud, poé­sie en prose au cli­mat envoû­tant. À lire cette der­nière œuvre, on hésite entre le dis­cours propre à Richard Rognet que vient ponc­tuer la réfé­rence à Rimbaud, la confron­ta­tion entre les deux poètes voire à celles qu'on peut sché­ma­ti­ser entre la dou­leur, Rognet et Rimbaud : "Arthur, me dit-elle, tu es digne d'être pris pour moi…" (p 43).  Je suis éga­le­ment sen­sible à cette iden­ti­fi­ca­tion de l'auteur à Rimbaud quand il écrit : "Je suis entiè­re­ment la jambe cou­pée d'Arthur Rimbaud, et je veille, idole impré­vue, sur des réserves encore igno­rées de bour­reaux". Et il est vrai que je n'avais pas lu ce texte lors de sa paru­tion en 1997, il faut donc remer­cier Daniel Martinez, le maître d'œuvre de Diérèse, d'offrir au lec­teur ce beau texte …

            Les cahiers 2 et 3 consti­tuent une antho­lo­gie par­tielle de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine. Si les poètes de ce pre­mier cahier ne sont pas des incon­nus pour moi (j'ai même écrit quelques notes de lec­ture ou des études sur trois d'entre eux, il n'en va pas de même avec le second cahier où 4 des 5 poètes pré­sents sont, pour moi, de par­faits incon­nus. Une revue, c'est aus­si le plai­sir de la sur­prise et de la décou­verte. Je me sou­viens d'avoir lu Les très riches heures du livre pauvre de Daniel Leuwers (Gallimard, 2011) que m'avait envoyé le peintre Kijno dont était repro­duit, dans le livre, le Voyage Kijno qu'il avait publié avec un texte de Daniel Leuwers. J'avais alors décou­vert le tra­vail édi­to­rial de Leuwers mais pas sa poé­sie que je découvre dans ce n° de Diérèse, une poé­sie que tra­verse l'émotion… Par contre si je ne dis rien de Jeanpyer Poëls ni de Jean-François Mathé que je lis depuis long­temps et dont j'apprécie la poé­sie, je (re)découvre avec plai­sir Albarède que je n'avais lu qu'en revue… Quant au cahier sui­vant, hor­mis Daniel Martinez lu en revue, je n'ai jamais même feuille­té les autres poètes dont j'ignorais jusqu'à l'existence… Et je suis inex­cu­sable car je ne me rap­pelle pas avoir vu Nicolas Rouzet au som­maire de Recours au Poème ! Muriel Carminati, Laurent Faugeras, André Sagne font preuve d'attention au pay­sage, mais d'une atten­tion qui ne va pas sans réac­tion ni sans inter­ro­ga­tions… Daniel Martinez, le der­nier poète de cette antho­lo­gie, du pay­sage tuni­sien tire des conclu­sions phi­lo­so­phiques ou rele­vant de l'Histoire : c'est une vision pre­nante.

            Le cahier sui­vant est réser­vé aux Poésies du monde. : trois domaines sont pré­sents, l'afghan, l'allemand et le chi­nois. Il faut conve­nir que le chi­nois et l'afghan sont peu repré­sen­tés dans les tra­duc­tions en fran­çais. Laurent Dessart, eth­no­logue spé­cia­liste de l'Afghanistan et diplô­mé de pat­cho de l'Inalco, donne une étude éru­dite et bien infor­mée sur la poé­sie afghane et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, sur la forme du dis­tique pat­choune appe­lée lan­dey, sur leur arti­cu­la­tion en poème(s) et leurs modes de dif­fu­sion. Impossible d'entrer dans le détail de cette étude qu'il faut lire abso­lu­ment et relire… Joël Vincent pré­sente un poète alle­mand né en 1934 peu connu en France, Johannes Khün, et il en tra­duit plu­sieurs poèmes. Guomei Chen en fait de même pour un poète chi­nois du VIIIème siècle, Wang Changling. À noter dans les trois cas que les poèmes sont don­nés en ver­sion bilingue, le lec­teur lamb­da (que je suis) ne pour­ra lire que la tra­duc­tion fran­çaise et, curieu­se­ment, j'ai appré­cié les poètes les plus éloi­gnés de ma culture !

            Le cahier 5 est un recueil inédit d'Hélène Mohone. Quelle trace a lais­sé celle-ci dans la lit­té­ra­ture contem­po­raine ? Née en 1959, elle est décé­dée en 2008. Elle aura eu le temps de publier trois recueils de poèmes et un récit et d'écrire une pièce de théâtre. Jean-Luc Coudray la pré­sente avant que le lec­teur ne découvre ce recueil de textes inédits d'Hélène Mohone, com­po­sé essen­tiel­le­ment de proses. Ce n'est pas un livre ache­vé, cohé­rent ;  son aspect dis­pa­rate est évident. Mais il révèle une écri­ture à mi-che­min entre la fic­tion et l'autobiographie, une écri­ture déca­pante et vio­lente pour sau­ve­gar­der la vie, la vraie vie…

            Le cahier 6, Brèves, regroupe des proses plus ou moins longues. Écriture lente et cha­toyante qui traque le moindre aspect du réel de Vincent Courtois, texte construit comme un son­net de Jean Bensimon (la der­nière phrase est une chute inat­ten­due), rêves de Robert Roman qui font pen­ser aux rêves éveillés des sur­réa­listes, prose igno­rant la ponc­tua­tion de Patrick Le Divenah si ce n'est le tiret qui isole des frag­ments d'une longue phrase qui semble être la méta­phore du souffle, brefs frag­ments étroits, de Stéphane Bernard,   réunis en colonne qui consti­tue à la fois une his­toire et une réflexion : toutes ces expé­riences rap­pellent au lec­teur les sor­ti­lèges et les pou­voirs de la lit­té­ra­ture.

            Étienne Ruhaud pour­suit, dans la par­tie "En hom­mage", son inven­taire des tombes d'écrivains dans les cime­tières pari­siens (celui de Pantin) : c'est l'occasion de mettre en lumière André Hardellet et Ilarie Voronca… Enfin, le cahier "Bonnes feuilles" reflète la viva­ci­té de la vie poé­tique ici et main­te­nant : 12 cri­tiques rendent compte de 30 ouvrages et pla­quettes…

            Diérèse est une revue irrem­pla­çable : par son volume mais sur­tout par la diver­si­té qu'elle pré­sente, par les voix incon­nues ou peu connues qu'elle met en valeur… C'est en cela que les meilleures revues de poé­sie joue un rôle impor­tant, en per­met­tant la décou­verte ou la "sur­vie" des voix oubliées. Une infor­ma­tion doit ces­ser de chas­ser la pré­cé­dente, la vitesse est incom­pa­tible avec la poé­sie.

 

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