> Droit de réponse de Daniel Martinez, directeur de Diérèse

Droit de réponse de Daniel Martinez, directeur de Diérèse

Par | 2018-05-20T14:18:01+00:00 30 septembre 2014|Catégories : Revue des revues|

Suite à la paru­tion de l’article de Matthieu Baumier consa­cré, la semaine pas­sée, à la revue Diérèse, Daniel Martinez, direc­teur de publi­ca­tion de Diérèse, poète et édi­teur (Les Deux-Siciles), nous a deman­dé un « droit de réponse ». Nous le lui accor­dons bien volon­tiers.

 

Cher Matthieu Baumier,

Pour com­men­cer, mer­ci pour votre recen­sion de Diérèse opus 63. D’accord, nous le sommes, entiè­re­ment : sur le fait que la beau­té est d’abord une sur­prise. Simplement, parce que la beau­té n’est pas facile à voir et quand bien même elle serait à por­tée de nos yeux, dans quelque pays que ce soit, nous pour­rions pas­ser à côté sans même la remar­quer (un comble). Il y a en effet une édu­ca­tion du regard, néces­saire. Sur le thème du regard, ma lec­ture du jour est celle de Paul Celan, in Strette : « Tournoyant /​ sous les comètes /​ du sour­cil /​ le regard – masse sur /​ laquelle, éclip­sé, minus­cule, /​ le cœur-aco­lyte tire /​ avec son /​ étin­celle alen­tour tra­quée. »

L’institutionnel ne sau­rait inter­ve­nir que pour cana­li­ser – au pire, bri­der – la créa­tion, lisez par exemple ce que dit du CNL l’éditeur Bruno Msika des édi­tions Cardère : « Lorsqu’un recueil est sub­ven­tion­né, le CNL apporte une aide à hau­teur d’environ 40 %, mais impose un tirage mini­mal de 300 exem­plaires (le triple d’un tirage nor­mal de lan­ce­ment) ; la publi­ca­tion d’un recueil sub­ven­tion­né par le CNL revient ain­si tou­jours plus chère que pour le même non sub­ven­tion­né… » : sur le site de Pierre Kobel, http://​pier​re​sel​.type​pad​.fr

(Le tirage moyen de Diérèse est de 150 exem­plaires et mon chiffre d’affaires est à mille lieues de celui de Bruno M. Qu’à cela ne tienne !).

Qu’est-ce à dire ? Que la légi­ti­mi­té de la parole poé­tique sort du cadre res­treint de ceux qui peu ou prou la tuteurent. Elle se lit dans la mesure du regard, hon­nête, qui s’y pose : pour une revue, ce sont en tout pre­mier lieu les lec­teurs, qui la suivent pas à pas et la font vivre. Pour un livre, gar­der aus­si à l’esprit que l’auteur crée son lec­to­rat. Que ce qui s’édite aujourd’hui puisse, dans le meilleur des cas, lais­ser une trace dans l’histoire lit­té­raire, pour­quoi pas ? Mais nous ne pou­vons en juger dans l’instant, l’auteur étant tou­jours dépas­sé par sa propre créa­tion.

Au fil du temps, que remar­quons-nous ? Pour aller vite, il y a d’abord ceux qui y croient plus que les autres ; puis ceux qui attendent des sub­ven­tions pour fonc­tion­ner et mettent la clé sous la porte quand elles viennent à man­quer, c’est le cas de bon nombre de revues. Il convient d’ajouter ici : ce sont les indi­vi­dus qui font le col­lec­tif (sa rai­son d’être) et pas l’inverse. Ceci n’est pas une paren­thèse.

A mes yeux, sauf à se moquer, un livre n’a rien d’archéologique, au contraire : il est tout ce qu’il y a de plus vivant, dans les pos­sibles connexions que génère l’auteur. Permettez-moi, vous m’avez lu un peu trop vite. J’ai com­men­cé mon édi­to par : « On peut déjà ima­gi­ner un monde où il y aura des masses de livres, mais plus per­sonne pour les lire… ». J’ai bien écrit : ima­gi­ner, tout mon déve­lop­pe­ment est com­man­dé par cette pre­mière phrase, les situa­tions envi­sa­gées en page 7 de Diérèse 63 sont donc à prendre au second degré. Comme un risque encou­ru, pour le moment une fic­tion.

Les puis­sants, qui ne jurent que par le pro­duc­tif, pour­raient voir dans la créa­tion poé­tique un déri­vé tolé­rable, à fêter dans l’Hexagone une fois l’an avec le Printemps des poètes, his­toire de se don­ner bonne conscience. A la véri­té, c’est deve­nu un lieu com­mun que d’évoquer l’inculture symp­to­ma­tique de nos diri­geants… Ou de déplo­rer le peu de recueils de poé­sie com­men­tés dans « Le Monde des livres » par exemple. Le chiffre d’affaires du rayon « poé­sie » n’est certes pas celui du « roman ».

Par ailleurs, je ne m’oppose pas au numé­rique, ayant créé un blog : http://​die​re​seet​les​deux​-siciles​.hau​te​fort​.com, paral­lè­le­ment à la revue. Mais, entre le papier et le numé­rique, que l’un n’éclipse pas l’autre, car ils peuvent être, en fait, com­plé­men­taires. C’est à cela qu’il convient de veiller : qu’ils le soient bien, com­plé­men­taires. Notre socié­té étant celle de l’hyper connexion, le monde de la poé­sie subit un effet d’entraînement. Le sub­strat poé­tique s’inscrit dans ce monde-ci, y prend sa source, sans se lais­ser pha­go­cy­ter pour autant. En défi­ni­tive, ce qui fait la force de la poé­sie, c’est qu’elle n’est pas direc­te­ment utile. Libre, elle pour­rait deve­nir, pour le meilleur, sa propre réfé­rence.

Mille mer­cis de m’avoir lais­sé pré­ci­ser mes pen­sées.

Bien ami­ca­le­ment,

Daniel Martinez
Diérèse
Les Deux-Siciles

 

 

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