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estuaire. Le poème en revue. N° 157

Par |2018-10-21T08:10:39+00:00 23 mai 2015|Catégories : Revue des revues|

 

Joli numé­ro, pour cette revue tri­mes­trielle qué­bé­coise fon­dée en 1976 et diri­gée par Véronique Cyr ! Et qui montre la vita­li­té de pro­pos et de voix de la poé­sie du Canada fran­co­phone. Peut-être cette vita­li­té est-elle d’ailleurs en par­tie assu­rée par la forme très fré­quente de l’interlocution dans les poèmes qui y sont pré­sen­tés : le « je » s’y adresse très sou­vent à un « tu », le « toi » est dési­gné, apos­tro­phé, abor­dé, qu’il soit le sujet lyrique lui-même ou un autre véri­table.

 

« C’est toi que j’avais recon­nu en moi au com­men­ce­ment du monde » (Faustino)

« Tu essaies de vivre la vie nor­male des autres » (des Roches)

« J’aime à bra­con­ner la four­rure usée de ton lit » (Cotton)

 

La nar­ra­tion, le mode épique qui semble fait pour décrire et racon­ter le trop plein puis­sant du monde, à la fron­tière du roma­nesque, cela aus­si est pré­sent, chez Patrick Brisebois, par exemple :

 

« Elle a tou­jours eu les hommes qu’elle vou­lait /​ avec sa den­ti­tion son appa­rence noble /​ ses che­veux d’encre chi­noise /​ il dit qu’il arrive de trop loin /​ de la boue noire des hommes noirs /​ je titube entre les murs j’ai froid /​ il n’y a plus de bois pour le feu »

 

dont le poème fait pen­ser à l’éparpillement syn­thé­tique du Dos Passos de Manhattan Transfer racon­tant les des­tins, les scènes de vies et les soli­tudes entre­croi­sées de New York.

 

Le numé­ro s’ouvre avec la pré­sen­ta­tion par Véronique Cyr de la thé­ma­tique : « le ça qui hante » (exergue de J.-B. Pontalis) les « ima­gi­naires de l’idée fixe », mala­die, mort, appa­ri­tion, « ça déran­geant », poé­sie elle-même, tant il est vrai que « l’écriture poé­tique est une voix basse tou­jours en état de veille » (p. 4). Mais cette han­tise n’ouvre nul­le­ment sur un trai­te­ment « gothique » des choses. L’expression y est plus proche du roman noir et de la langue ciné­ma­to­gra­phique et pic­tu­rale de la Nouvelle Figuration Narrative (Monory) ou des Boulevards du Crépuscule.

 

Les auteurs y sont pré­sen­tés par ordre alpha­bé­tique, et non par « manière » ou par centre d’intérêt : cette démo­cra­tie de l’irraisonnée, à la fois arbi­traire et essen­tia­liste (comme celle du dic­tion­naire), cor­res­pond bien, au fond, à cet uni­vers men­tal fait de ren­contres, d’aléatoire et de chocs, où l’on cherche les pro­fon­deurs du sens. Le pre­mier, Jean-Philippe Bergeron, qui nous parle « Après la catas­trophe », res­ti­tue notre pré­sent à la fois pré­his­to­rique et tech­no­lo­gique où « les mains armées de bifaces fouillent les car­casses de mou­ton, font jaillir le pétrole ». Il y fait dia­lo­guer, sur huit séquences, micro­cosme et macro­cosme, corps et pla­nète, can­cer et guerres civiles, mala­die de l’un et corps exploi­té de l’autre. La poé­sie est comme l’expression de l’ignorance et du désar­roi violent de l’homme moderne aux « sor­cel­le­ries anti­bio­tiques » et aux luttes pri­mi­tives, d’agressé plu­tôt que d’agresseur : « et tu fabriques de la sur­vie mes seules têtes de flèches. »

Patrick Brisebois raconte ensuite un amour inter­dit moderne, un peu gothique tout de même, avec « Tampax dans la pou­belle /​ che­veux au fond de la douche » mais aus­si avec « trans­for­més en loups de pleine lune », « Hors-las de Maupassant » et « nécro­pole de ceux à peau grise ». Avec Shawn Cotton, l’amour, le désir et la sépa­ra­tion se racontent dans une quo­ti­dien­ne­té à la fois tri­viale et éru­dite, où le fran­glais natu­rel (« un bloc de down­load de temps ») côtoie Nerval et Gaëtan Picon. Véronique Cyr, sous le patro­nage du poème « 3 – Ménade » de Sylvia Plath, évoque les mas­sacres du Rwanda en contre­point d’une guerre de couple (ou pour le couple impos­sible ?) et l’impossibilité (méta­phy­sique ?) de trai­ter « une guerre à la fois ». Carole David pro­pose cinq scènes vio­lentes et brèves du monde états-unien : « Je viens de t’abattre à la sor­tie du motel », « un autre debout avec un fusil », « les reli­gieuses squattent les ter­rains des Indiens, elles crient au viol », avec en toile de fond cette vio­lence sociale et his­to­rique amé­ri­caine qui ne passe pas, mal­gré le temps, et que carac­té­rise l’indigence des solu­tions : « il arrive qu’une voix noire me parle en rêve », « tu ne m’as rien don­né pour gué­rir ». Roger des Roches pré­sente, en trois proses poé­tiques « trois femmes han­tées » dans « la chambre du fond. Que tu ne par­tages plus avec qui que ce soit depuis com­bien de temps ? Un an ? ». Alexandre Faustino est lui-aus­si « han­té par ce lit […] rejoi­gnant le calme bru­tal de la matière », mais sur un mode plus méta­phy­sique, tan­dis que Catherine Harton dit, en sept poèmes stro­phiques la voca­tion de la mort ins­crite dans la condi­tion humaine, la poé­sie, cepen­dant, comme espé­rance de vivre qui nous hante, comme « espé­rer autre chose que l’amiante des pou­mons, la lumière névral­gique, les éclo­sions dif­fi­ciles », et la réma­nence qu’on vou­drait croire exté­nuable du pas­sé alle­mand : « main­te­nant que j’ai connu la Bavière sous forme bénigne ».

Anne Lafleur pro­pose dix poèmes brefs d’un éro­tisme violent aux signi­fiants explo­sés. La han­tise s’y exprime à tra­vers le dé-signi­fiant, l’acte de dé-dire le sens, lacé­rer, hoque­ter, étran­gler la phrase pour ne pas dire tout à fait le sens tabou ; spasmes et bribes y expriment la dimen­sion sca­to­lo­gique de la déjec­tion-éjec­tion poé­tique. La prose poé­tique de Frédéric Marcotte, elle, réflé­chit avec une cer­taine finesse dia­lec­tique sur le regret d’amour, et la capa­ci­té à conqué­rir sa liber­té en han­tant l’autre parce qu’on est han­té par lui. Michaël Trahan ter­mine cette belle suite de talents par trois poèmes pla­cés sous le signe de Kafka et qui font reten­tir une voix étrange, entre Agrippa d’Aubigné et Samuel Beckett, pleine de fan­tômes, de cor­po­rel et de mys­tères ; il nous ramène en quelques sorte en-deçà des Lumières vers ce seuil inquiet de la Renaissance où le maté­riel et l’irrationnel ne sont pas encore mis à dis­tance l’un de l’autre par le bel ordon­nan­ce­ment de la rai­son, des figures et des mythes gré­co-romains :

 

« J’ai peur c’est ma peur ma peur long­temps.
J’ai os. J’ai allu­mette. J’ai rien je fais la liste
des choses qui cassent. Tête, ronde ou non.
Noir, cette lumière-là. Je fais la liste des choses
qui meurent. Je suis un fan­tôme, je suis
deux fan­tômes, pas trois, pas quatre,
mais j’ai de la clar­té pour toute une vie.
Un drap qui bouge, quoi je hante. »

 

Beau numé­ro, donc, de poé­sie vivace. Si l’achevé d’imprimer date déjà d’un an exac­te­ment (mai 2014), sa poé­sie n’est pas à douze mois près, assu­ré­ment, ni pas­sée, ni fanée. Pour l’abonnement à la revue, il était à 41 dol­lars les quatre n° pour le Canada même ; prix au n° : 10 dol­lars, ou 8 euros … à l’époque. Revue sub­ven­tion­née par les Conseils des Arts et des Lettres du Québec, du Canada et de la ville de Montréal. Ahhh ?! … Une poé­sie aca­dé­mique, alors ? Pas mal !

Emmanuel Baugue vient de publier son pre­mier recueil de poèmes : Falaises de l'abrupt.

 

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