> Estuaire n°161, Scène de crime

Estuaire n°161, Scène de crime

Par |2018-11-19T04:08:06+00:00 20 février 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

Tenir en main le numé­ro 161, Scène de crime, de la revue Estuaire est un plai­sir. En cou­ver­ture, le col­lage sur papier d’Annie Descôteaux, – un bou­quet de fleurs sur fond noir posé en bas de page (et un doigt cou­pé, rap­pel du crime com­mis) – agit avec la force d’un poème. Cette revue qué­bé­coise fon­dée en 1976 par Claude Fleury, – dont la direc­trice lit­té­raire est Véronique Cyr, elle-même membre du conseil de rédac­tion aux côtés d'Annie Lafleur et Mickael Tahan -, est d’une extra­or­di­naire qua­li­té tant par la très réus­sie com­po­si­tion gra­phique que du conte­nu.

Dès le limi­naire, le lec­teur est pré­ve­nu : toutes les voix de ce numé­ro sont char­gées d’un sen­ti­ment de dan­ger, de quelque chose qui rôde et sur­gir au détour. Onze poètes par­ti­cipent à cette scène de crime (sept femmes, trois hommes) ; oh, ici per­ce­voir avec quelle aisance une large place est faite aux femmes (contrai­re­ment à de trop nom­breuses revues fran­çaises) est un bon­heur !

La Scène de crime englou­tit, lacère, arrache des cris de pro­tes­ta­tion, de dou­leur. La vio­lence mutile, rap­pelle de façon lan­ci­nante la fra­gi­li­té, l’injustice, les coups sourds, la ter­reur. Le poème, comme une bête tra­quée, fuit mais revient à la charge, les mots ouvrent les mâchoires du piège. Oui, dans ces poèmes la scène de crime se révèle par touches Déclinées dans des espaces et des temps dif­fé­rents, Mouvements du crime, comme l’exprime si bien le titre du limi­naire, les approches sont sin­gu­lières, la scène peut être révé­lée de l’intérieur, de l’extérieur et dans une tem­po­ra­li­té par­ti­cu­lière. De cha­cune de ces scènes de crime, le pou­voir du poème est de faire sur­gir un pay­sage où la vie bat, même de façon ténue, comme un cœur.

Chaque série de poèmes porte un titre : Un Charme ; Sur nos souffles cou­pés ; Insérez titre ici ; L’ombre de ta voix ; La dynas­tie des loups etc. Il trouble le lec­teur, il ne sait qu’elle sera la scène du crime, mais déjà, il la pressent. Il est entraî­né à tour­ner la page pour la décou­vrir, non tel un com­plice ou un spec­ta­teur mais comme s’il était le seul capable de rece­voir la charge poé­tique du poème, celle qui lui fera sup­por­ter ses propres scènes. La mul­ti­pli­ci­té des voix offre non des prismes de la vio­lence mais des décli­nai­sons de son hor­reur abso­lue (la mort).

Il revient à la poé­sie d’agir comme une arme : seul le beau brille, mais elle a gran­di ce soir-là (Marlène Gill) rage dila­pi­dée (Roxane Desjardins). Les poèmes de Chantal Neveu tiennent en un vers, par­fois deux mots bras­sées de lys tigrés   Jonquilles nar­cisses gouttes salu­taires de poé­sie pour faire contre­poids aux flaques de sang. Emmanuel Deraps, lui, cherche la meute. Dans ses poèmes en prose, Gabrielle Giason-Duluc conjure les menaces latentes ces camions, que je dirais faits pour tuer sans que ça paraisse mais finit sa carte pos­tale de Daytona par ces mots (ambi­gu­ment ?) J’adore le voyage en auto­bus. Andrea Moorhead, avec la grâce que l’on sait, dit la beau­té du vivant, sa fra­gi­li­té, la fini­tude (les guerres subies –aus­si- par la Terre) des pétales de fumée dans le sac de son enfant/​ fra­giles ils pour­raient se déchi­rer facilement/​/​ et leurs pieds encore blancs et douloureux/​ lais­saient des gouttes de sang/​ que les lézards ont bues avec avi­di­té. Dans ses textes en prose, Véronique Cyr donne sa voix à son petit-cou­sin William, vic­time d’un règle­ment de compte. La scène de crime, piège dans lequel sa vie s’englue inexo­ra­ble­ment, se mue en océan méta­pho­rique, avant la marée haute, pen­dant le défer­le­ment des vagues et quand, sur le sable (boue), le jeune homme dit je me suis levé, me suis éloi­gné de ce corps. J’ai quit­té la scène. Car oui, la scène de crime c’est la vie même, et tout, dans ce numé­ro d’estuaire, nous le dit.

Aux poèmes, après Planches (autres col­lages d’Annie Descôteaux), suit la par­tie Critique effec­tuée par Catherine Cormier-Larose et  Jean-Simon DesRochers. Chaque recen­sion porte un titre autre que celui du livre. Les cri­tiques sont longues, riches, sin­cères. Il s’agit d’authentiques lec­tures où les appré­hen­sions (par­fois), les réserves, les res­sen­tis et les joies, sont expri­més et tou­jours jus­ti­fiés avec clar­té et bien­veillance. L’exigeant tra­vail .du cri­tique est ici mis en œuvre et  trouve tout son sens.

La revue estuaire, outre don­ner à lire l’exploration dense d’un thème par une plu­ra­li­té de voix, incarne la place cru­ciale des revues de poé­sie dans le pay­sage lit­té­raire contem­po­rain.

 

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