Mon père, Polichinelle et Lascaux

Dans une grotte de Las­caux,
sur le mur,
il y a le por­trait d’un taureau;

Il fût un temps où nous atten­dions
les excré­ments ser­vant de sig­nal,
accroupis con­tre la paroi latérale,
prêts à dévor­er le trou­peau au passage.

Il y eut un voy­age de l’homme
qui fit des signes sur le mur,
l’homme qui un jour
clô­tu­ra les potagers,
enter­ra les morts
et sculp­ta les piliers;

L’enfant, alors,
était un grand sor­ci­er imprégné de bête;
et mon père a dans la tête
que Polichinelle
était déjà représen­té à Las­caux,
homme-oiseau de chant et de pas­sage,
sif­fle­ment dans le vent;

mais un fils à qui son père tail­lait le couteau
était le fils d’un temps triste,
sans fenêtres,
avec le vent plein et l’ouverture sur la clairière.

Le monde par­lait comme un père blessé
qui a bien gardé au fond de lui l’insulte.
C’était un monde-matière qui dévo­rait,
asséchant les lèvres du chaman naissant.

Mais les esprits de toutes les épo­ques
ont créé les pre­miers feux,
et les étin­celles dans les amas de pier­res frot­tées
nous ont dit
que les mains ont joué avec les fées du bon sens
même quand nous étions sans langage.

Père,
à Las­caux, on se sen­tait
comme un enfant au bord de la mer qui s’essuie
avec le souf­fle pas encore trou­vé
et la vision qui s’impose de soleil dans les yeux.
Des pactes aveu­gles que nous ne voyons pas
car il fait som­bre dans la grotte
et on ne lit pas la paroi;

Toi
tu sculpteras pour le fils un couteau
moi, je trempe mon doigt dans le noir
et je trace, pour l’éternité,
un Polichinelle et un taureau.

   

Les bonnes langues

Tu vois que les bonnes langues
par­lent debout sur la mon­tagne,
elles dictent la loi pour faire la pluie et le beau temps.

La parole, t’a‑t-on dit,
il faut la chercher
par­mi ceux qui par­lent mal,
c’est à eux que tu don­neras les mots,
signe qui repose sur toutes choses.

Sur la mon­tagne, donc,
se trou­vent les bonnes langues,
elles empris­on­nent l’homme dans une fiole de flammes,
le soulèvent de la terre
et celui-ci vibre d’une parole nouvelle;

Il faut alors faire atten­tion,
atten­dre comme un peu­ple sur les pentes,
brûler dans la val­lée les racines,
les idol­es grecques ;

regarder le nuage
s’épaissir de vérité féroce au som­met,
savoir que la Parole
s’incarne dans chaque fibre du corps ;

peut-être
te diront-ils mort
mais après
tu seras parole dans la bouche du fils,
celui-ci aura une feuille
et écrira la Voix dans la tête de chacun.

L’Amérique

L’Amérique était une chose rose que je mâchais
et que je gon­flais d’air et de salive,
parce que c’est ce que font les enfants.
À la télévi­sion, il y avait des méchants
avec la même coupe de cheveux
que mes oncles bagarreurs.


De l’écran me par­ve­nait
un par­fum de plage esti­vale et d’après-soleil,
un dia­ble d’outre-mer venu bous­culer
les tabous sur le sable,
où à l’intérieur de la mai­son en pierre
louée au mois
qui sèche en quelques minutes

le linge mouillé.

Alors, quand on humait l’air chaud
qui fait pour­rir les déchets d’écorces de pastèque,
on sen­tait l’Afrique et la chemise blanche
que l’on porterait 20 ans plus tard;

c’est là que le souf­fle se coupe

et un mus­cle se con­tracte involon­taire­ment,
les enfants cherchent de gros seins
pour s’y noy­er après un bain de mer;
la langue, en mourant, léchait le sel et l’après-soleil…

 

 

 

 

 

 

 

[print-me]