Valentina Casadei, dix poèmes

Par |2026-11-06T10:50:00+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Poèmes, Valentina Casadei​|

1. 

il me dit qu’il lui manque qu’il lui manque mon corps d’avant qu’il lui manque mon corps celui d’avant je lui demande s’il peut étein­dre la lumière c’est de son côté du lit étein­dre la lumière pour ne pas voir ses yeux ses yeux qui me regar­dent quand il me dit qu’il lui manque qu’il lui manque mon corps mon corps d’avant que dans cer­taines posi­tions le plaisir se retire que la présence dans le ven­tre donne des fris­sons qu’il lui manque mon corps celui d’avant main­tenant dans le noir il veut par­ler quand même par­ler tou­jours par­ler par­ler moi je veux dormir pour oubli­er oubli­er la phrase les fess­es pleines ron­des per­cées oubli­er la graisse celle sous le men­ton dans les bras dans les cuiss­es je suis la ver­sion la plus éloignée de moi-même celle aux gros seins celle lourde abom­inable mécon­naiss­able dans le miroir un mon­stre lent dans l’espace main­tenant dans le noir je veux seule­ment dormir lui veut par­ler il y a la douleur mais il n’y a pas de larmes le vent repousse la colombe le corps s’enfonce au-delà du mate­las plus bas que l’enfer dans le pays qui me ressemble

 2.

me sen­ti­rai-je vrai­ment mère quand tu m’appelleras maman ? le mot maman sonne pour moi comme pluie savon cin­tre arbre édredon rossig­nol intimider décharge hémor­roïdes aven­ture genoux précip­iter maman ne réchauffe pas comme mam­ma ne me fait rien ne réchauffe pas ne sait pas réchauf­fer chaus­settes lune vicis­si­tudes c’est comme m’appel­er par un prénom qui n’est pas le mien Valen­tine à la place de Valenti­na et quand tu me par­leras dans la langue de ce pays que je hais et que j’aime ce pays qui n’est pas le mien mais qui sera le tien qu’est-ce que je ressen­ti­rai ? je ne le sais pas encore et comme voleur d’heures comme voleur dés­espéréappartenir à un passé jamais aban­don­né très loin d’ici habiter un présent en sus­pension et devant soi comme seule per­spec­tive la four­mi qui opère le cœur

 3.

à l’hôpital un mètre de veine dif­fi­cile à piquer un mètre de veine qu’on me vide des éprou­vettes d’horreur uriner dans le pot vis­er juste vis­er juste pour l’échantillon à analyser je suis le cham­pi­on qui a visé juste devant le sourire de la sage-femme der­rière juste des blessures anciennes

 4.

ne t’inquiète pas pour les coups que tu me donnes ils sont des caress­es pour moi c’est toi qui gig­otes à ma place quand je n’y arrive pas grandie dans mon silence dans les nuits où je reste immo­bile à te ser­rer sans bras à penser au corps qui ne devient jamais foy­er dans les nuits où je reste immo­bile à penser au corps à l’étreinte au foy­er toi ne t’inquiète pas pour les coups que tu me donnes et qui aurait cru qu’un coup pou­vait m’apaiser

5.

dos d’âne com­ment ça se dit en ital­ien ? me demande Kat au pique-nique les amis le com­pagnon qui atten­dent en cer­cle dos d’âne en ital­ien c’est schiena d’asi­no on a dû ralen­tir parce qu’il y avait une schiena d’asi­nodan­gereuse sur la route per­son­ne ne par­le ital­ien je ne me sou­viens plus com­ment on dit je ne m’en sou­viens plus je fais sem­blant de rien laschiena d’asi­no qui facilite l’écoulement des eaux tout le monde reprend à par­ler à par­ler la bouche pleine à répéter schiena d’asi­no avec un accent français mon sourire qui cache la ter­reur d’oubli­er de m’oubli­er d’Alber­ta la maîtresse des rédac­tions sur une seule colonne des rédac­tions sur la feuille pliée en deux d’Irene ma grand-mère la reine des comptines dirindè­na dirindè­na pan e mufet bercée sur ses genoux pen­dant qu’elle par­le de pain moisi en dialecte romag­nol dirindè­na dirindè­na pan e mufet pim pe pom in ti fasul pen­dant qu’elle par­le de pain moisi et de hari­cots m’éloigner un instant dire à tout le monde que ma mère m’appelle le com­pagnon avec le regard qui observe qui me tend la main la main pour m’aider à me relever m’éloigner der­rière l’arbre sur le télé­phone chercher dos d’âne chercher dos d’âne en ital­ien cachée der­rière l’arbre trou­ver dos­so : on a dû ralen­tir parce qu’il y avait un dos­so dan­gereux sur la route j’ai dû ralen­tir parce qu’il y avait un dos­so dan­gereux sur la route der­rière l’arbre j’ai dû atten­dre parce qu’il y avait un poids dan­gereux sur le cœur

6.

j’ai rêvé de l’avortement de ma mère son corps vêtu de blanc dans un bain de sang j’ai rêvé de l’avortement l’avortement de ma mère la non-sœur tuée à coups de fourchette la non-sœur dans un bain de sang l’avortement de ma mère au cours d’une journée boi­teuse irré­para­ble j’ai vu les yeux que j’aurais embrassés s’ils m’avaient regardée si seule­ment ils m’avaient regardée je les aurais embrassés ces yeux de petite fille et pour­tant c’est ma mère ma mère-enfant ma douce mère-enfant celle née pour quelqu’un il y a tou­jours ce fris­son devant ce qui pour­rait nous engloutir

7.

 se réveiller tôt dans le noir il est cinq heures et demie cinq heures et demie du matin le com­pagnon qui dort qui rêve des grogne­ments incom­préhen­si­bles mais pas­sion­nés des grogne­ments qui m’exclu­ent et je m’en réjouis je ne sais rien de la nuit mais la nuit sem­ble bien me con­naître je m’en rends compte quand j’erre dans la pièce dans le noir quand j’erre sans allumer la lumière penser aux doigts dans les renon­cules à la couleur de tes yeux à ton odeur de pain frais me deman­der si toi aus­si un jour sur la notice famil­iale tu liras : subir pour éviter le rejet

8.

le san­glot de ma mère le jour de ma nais­sance une seule unique pen­sée douloureuse nous voilà elle est née et mour­ra elle est née et alors ? un jour elle mour­ra mon âme de lion ouvre les yeux

9.

sur le mas­sif du Grand Par­adis pas­sage glaciaire appelé Schiena d’Asino arête raide de glace et de neige que les alpin­istes doivent franchir pour attein­dre le som­met franchir l’arête pour arriv­er en haut schiena d’asinocomme obsta­cle obsta­cle qui fait bégay­er pim pe pom in ti fasul je sens gig­ot­er dans le ventre

 10.

trans­portée les yeux fer­més sur le dos de l’âne me courber m’endormir vieil­lir cour­bée endormie désor­mais vieil­lie calme comme une bougie trans­portée des pâturages aux marchés des pâturages aux marchés sur le dos de l’âne le brai­ment de la bête à la place de la comp­tine le fœtus inex­is­tant et l’utérus qui ne tyran­nise plus les organes une légèreté nou­velle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Valentina Casadei​

Valenti­na Casadei (Ravenne, 1993) est une poétesse, scénar­iste et réal­isatrice ital­i­enne résidant à Paris. Elle ani­me des ate­liers de poésie à la Mai­son des Femmes de Paris et à la prison de Cer­gy. Diplômée en his­toire du ciné­ma et en réal­i­sa­tion et scé­nario, elle enseigne le scé­nario, tra­vaille pour ARTE en tant que lec­trice et est autrice et réal­isatrice de courts métrages sélec­tion­nés et primés dans plusieurs fes­ti­vals nationaux et internationaux.

Bibliographie

Elle est l’autrice de sept recueils de poésie pub­liés en Ital­ie et en France, par­mi lesquels Uno più uno fa uno (Edi­zioni Ensem­ble, 2020), Abitare la feri­ta (I Quaderni del Bar­do, 2024), Plainte con­tre A (Main­tien de la Reine, 2024), Cuore mae­stro (Edi­zioni Ensem­ble, 2025) et Sans toit ni toi (Nou­velles Traces, 2026). Pour Uno più uno fa uno, elle a reçu le prix Carv­er et a été final­iste du prix Polveri­ni ; pour Cuore mae­stro, elle a rem­porté le prix Luci­ni. En 2025, elle a obtenu la bourse décou­verte du Cen­tre nation­al du livre (CNL) pour le développe­ment de Sans toit ni toi.

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