Tahar Bekri, Les sept nostalgies de l’oiseau migrateur

Par |2026-11-06T11:53:48+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Poèmes, Tahar Bekri|

I

Je quit­tais les toits

Comme des pentes sous la neige

Tant de nids près des chem­inées gelaient

Dans la froidure et lan­guis­sais de vous

Forêts de mimosas aux bou­tons d’or

Pinèdes aux aigu­illes tapis­sant le sol

Palmes berçant la mer grenadiers solaires

Euca­lyp­tus aux écorces qui muent

Et moi de branche en branche les ailes déployées

Frémis­sant et frêle empreint de vos sources

J’avais hâte de vous retrou­ver soirs embaumés

Le vent absent et la brise soudaine

Je te por­tais terre pétrie de mon sang

Col­lée à la poitrine le bec fier de tes chants

 

II

Je sur­volais clochers cloches et bourdons

Les pier­res hau­taines les tours dans les ciels

de brume la nuit con­fon­due avec le jour

Et désir­ais vous revoir oliv­eraies à perte de vue

Nourri­cières des étourneaux et des mésanges

La couronne de la huppe solen­nelle et pensive

Dans la réso­nance des plaines

Mes années comme des damiers

Jamais reposées des distances

L’absence nouée dans les entrailles  

Com­ment te voir matin qui se lève

Au-delà des murs qui s’élèvent

 

III

Je me sou­viens de vous val­lées et vallons

Sous l’orage je me désaltérais des crues 

Les flots en furie empor­tant les rivières

Con­solées par les flûtes loin­taines  

J’entendais ton cœur apeuré par­mi les feuillages

Sub­mergé de tout ce qui a manqué

Avais-je oublié les avers­es clé­mentes et battantes

Etais-je endur­ci par les étés

Ta voix m’enchaînait aux contorsions

Pleines et creuses comme des tambours

Les appels après les appels restés muets

Je dis­ais aux champs qui vous a appris

La patience en atten­dant la pluie

IV

Je lan­guis­sais de toi

Dans mes haltes furtives

Les vis­ites pliées aux impérat­ifs injustes

Ces minarets dans la paix de l’aube

Réveil­lée par la fer­veur des colombes

Le soleil était déjà là

Et moi comme un bour­geon qui ouvre ses paupières

J’accueillais tes rayons sur la terrasse

Dans l’éclat de la lumière

Je ne savais si les arbres alen­tour m’offraient

Leur sai­son

Ou si j’habitais

Ton grenadier lais­sé là comme lam­padaire 

V

Je sur­volais des villes à la pierre orgueilleuse

Les maisons hautes comme des cages

Les dému­nis lourds de leurs abandons

Som­no­laient sous les ponts tentes de fortune

 Et  boites de con­serves ouvertes les pas­sants sans regards

Pénich­es bateaux-mouch­es les peu­pli­ers en sentinelles

Et moi comme une feuille morte

Je sup­pli­ais le vent

O toi fleuve jubi­lant de rejoin­dre l’océan

et si Indifférent !

As-tu con­solé les berges libéré les cordes

Largué les amar­res sans voiles ni ancres

Jamais en arrière tou­jours devant

 

VI

J’évitais Mirages, drones, ailes d’acier

Nuages dou­teux avatars d’oiseaux à la vitesse du son

Et ten­tais de recon­naître mon chemin vers toi

Dans la com­pag­nie des cigognes des oies sauvages

Dans les erre­ments des mar­tinets, et des moineaux

Je te le dis je sais quand ta mer est proche

Sels et algues pinèdes et palmeraies

Je sais quand tes herbes sauvages approchent

Ivres de leurs fra­grances la sil­hou­ette sans voile

Je te con­fi­ais mes évasions

Fuyant les arbres nus les ciments et les asphaltes

Les hivers aux gerçures qui pincent

Les pas qui glis­sent sur les bordures

Les allers-retours comme dans­es de derviches-tourneurs

VII

Je cri­ais au ciel

Laisse-moi tra­vers­er les mer­veilles de la terre

Epargne mes plumes trem­pées dans la Nuit

Pour chercher ton soleil dans le firmament

Et ban­nir les marges recluses

Cette chan­son soudaine pour bris­er les litanies

J’évitais débris de satel­lites tirs à volonté

Têtes de fusées étin­celles bombes incendiaires

Par en dessous de moi les chars les fos­s­es et les fossés

Les fils bar­belés les miradors les camps de réfugiés

De sec­ousse en sec­ousse la terre tremblante

Les humains se dévo­raient comme des fauves

Com­ment te retrou­ver mère de l’insouciance

Enfance sou­veraine de la beauté ! 

 

Présentation de l’auteur

Tahar Bekri

Poète né en 1951 à Gabès, en Tunisie. Essay­iste, cri­tique et tra­duc­teur. Vit en France depuis 1976, après un séjour en prison. A obtenu le statut de réfugié de 1983 à 1989, date à laque­lle il effectue son pre­mier retour d’exil. Ecrit en français et en arabe. A pub­lie une trentaine d’ouvrages (poésie, essais, livres d’art) ; Son œuvre, mar­quée par l’exil, l’errance, le voy­age et la ren­con­tre, est traduite dans divers­es langues. Elle fait l’objet de travaux uni­ver­si­taire et artis­tiques, couron­née de nom­bre de dis­tinc­tions lit­téraires, parue essen­tielle­ment à Paris, Tunis et Brux­elles. Maître de con­férences hon­o­raire à Paris-Nan­terre.      .

Bibliographie 

Poésie

  • Poésie de Pales­tine (Éd. Al Man­ar, 2013)
  • Au sou­venir de Yunus Emre (Elyzad, 2013)
  • Je te nomme Tunisie (Ed. Al Man­ar, 2011)
  • Salam Gaza (Edi­tions Elyzad, 2010)
  • Les dits du fleuve (Ed. Al Man­ar, 2009)
  • Le livre du sou­venir, car­nets (Elyzad, 2007)
  • Si la musique doit mourir (Ed. Al Man­ar, 2006)
  • Les Songes impa­tients (Ed. ASPECT, 2004)
  • La brûlante rumeur de la mer (Ed. Al Man­ar, 2004)
  • La Sève des jours, CD (Edi­tion Sonore Artalect, 2003)
  • L’Horizon incendié, (Ed. Al Man­ar, 2002)
  • Marcher sur l’oubli, entre­tiens avec Olivi­er Apert et poésie (Ed. L’Harmattan, 2000)
  • Les Songes impa­tients (Ed. L’Hexagone, Mon­tréal, 1997, épuisé)
  • Jour­nal de neige et de feu (en arabe) (Ed. L’Or du temps, 1997, épuisé)
  • Les Chapelets d’attache, Ed. Amiot, 1993 ; 2ème Ed. L’Harmattan, 1994)
  • Poèmes à Sel­ma (en arabe) (Ed. Hiwar, 1989 ; 2ème Ed. L’Harmattan, 1996)
  • Le Cœur rompu aux océans (Ed. L’Harmattan, 1988)
  • Le Chant du roi errant (Ed. L’Harmattan, 1985)
  • Le Laboureur du soleil (Ed. Silex, 1983 ; 2ème Ed. L’Harmattan, 1991)

Poésie (livres d’art)

  • Les Chapelets d’attache, Livre en verre, Lau­rence Bourgeois
  • L’Horizon Incendié, Pein­ture de Mohamed KACIMI
  • L’exil d’Ibn Hazm, Aquarelle de Luis DAROCHA
  • La brûlante rumeur de la mer, Pein­ture de Joël Leick
  • Les insom­nies du pigeon voyageur, pein­tures d’Anne Slacik, 2005
  • Atlantis, poésie, édi­tion bilingue ( arabe-français), gravures orig­i­nales de Didi­er Bour­guignon, ouvrage d’art lim­ité à 12 exem­plaires, juin 2004.
  • Atlantis, sculp­tures et moulages de Didi­er Bour­guignon (Ed. Tran­signum, 2004)
  • Poèmes bilingues, litho. de Lafab­rie (Ed. Lafab­rie, Paris, 1978)
  • La Quête de la lumière, pho­tos de Essaâ­di (Paris, 1984)
  • Les Chevaux de la nuit, les lignes sont des arbres, la Mai­son, litho. de Lafab­rie (Ed. Lafab­rie, 1984)
  • Le chant du roi errant, pein­tures de There­sia Schuller, Düs­sel­dorf, 1993
  • Poèmes à Gas­ton Miron, pein­tures de J.-L. Her­man (Ed. La Séranne, 1996)
  • Le pêcheur de lunes, lith­o­gra­phies de B. Lafab­rie (Ed. Lafab­rie, 1998
  • Dante, vespérales, pein­tures de J. — P. Thomas (Ed. La limace bleue, 2001)
  • Lis­bonne, tombeau de Pes­soa, pein­ture de Wan­da Mihuléac (Vice-ver­sa, 2002)
  • Le Vent sans abri, gravures de Wan­da Mihuléac, cal­ligra­phies de A. Ham­mou­da (Ed. Sygnum, 2002)
  • Afghanistan, dessins de Michel Mousseau (Ed. Les petits clas­siques du grand pirate, 2002)
  • Orage, Zéphyr, pein­tures de Mohammed Kaci­mi (Ed. Al Man­ar, 2002)

Essais

  • D’encre et d’exil, Deux­ièmes ren­con­tres inter­na­tionales des écri­t­ures de l’exil ; Entre­tiens avec Tahar Bekri, André Brink, Colette Fel­lous, Ned­im Gursel, Alia Mam­douh, Leila Seb­bar, Vas­silis Vas­si­likos (Ed. BPI-Cen­tre Pom­pi­dou, 2003)
  • De la lit­téra­ture tunisi­enne et maghrébine (Ed. L’Harmattan, 1999)
  • Lit­téra­tures de Tunisie et du Maghreb, (Ed. L’Harmattan, 1994)
  • L’œuvre romanesque de Malek Had­dad (Ed. L’Harmattan, 1986)

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