Ara Alexandre Shishmanian, Le Silence de l’éveil et autres poèmes

Par |2026-11-06T10:48:41+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Ara Alexandre Shishmanian, Poèmes|

…et il com­mença à se découper • en coupant sa sil­hou­ette, il abolit son con­tenu • en coupant sa vacuité, il abolit sa forme • en coupant sa dif­férence, il ces­sa de flot­ter dans le vide qui nour­ris­sait sa molécule • il ne lui restait plus que l’extension – et il la coupa aus­si, som­brant dans le nom du néant • jusqu’à ce point, le proces­sus de dé-miroite­ment s’était déroulé plutôt rapi­de­ment – ​​il ne lui restait plus qu’un seul miroir et le brisant égale­ment, il se découpa pour en sortir • 

ain­si l’assiette com­mença à se ronger les lèvres en me regar­dant dans le miroir – telle un ali­ment éthéré achevant ses sons en des let­tres • le char­bon détache sa lumière de l’herbe noire dont se glisse la nuit • l’ampoule se tient sur la chaise et dans sa bouche cache le vide avec lequel s’éclabousse son œil • autour de l’air il y a un miroir qui neige – où le regard se mire tel un trans­fert de des­tin – arrachant sa céc­ité avec le som­meil • et le rêve monte jusqu’à l’abîme qui le descend – se regar­dant avant d’être avec l’ombre de l’œil qui fut • 

la mer s’est cachée par­mi les arbres dans une forêt de dis­sim­u­la­tions et de sus­pen­sions • l’aurore vapor­ise un com­mence­ment qui refuse de naître – comme l’éclipse dans le ven­tre d’une vache stérile • … je bois, soli­taire, le silence de l’éveil…

 

le néant tel une loupe

… il s’approche en s’annulant dans le cer­cle à la ques­tion noire – lais­sant der­rière lui le texte qui s’effrite • comme une ombre à peine dite de l’inconnu à peine pen­sé • l’inconnu – avec son vis­age de vit­re extra-je • les let­tres sec­tion­nent le néant tel un bais­er inondé de rayons • d’une pâleur extrême – l’absence du spec­tre que la dis­so­lu­tion sym­bol­ise • le pain inquiète avec or la main dont il est rompu • le fils nage dans la con­tem­pla­tion de sang du père • boit, bu par béat­i­tude • les lèvres se détachent du fou tel un ongle du mot • som­meil au clown, à per­son­ne dédié • à la simil­i­tude sem­blable • elles respirent, gran­dis­sant avec le vide du sens qui les sépare • non écrites à l’encre du non-encor sur une page qui fut déjà au non-être pré-incon­nu • et pour­tant, jamais paysage plus absent ne vint à la ren­con­tre des voyageurs lisant leurs pas • … et le néant tel une loupe… 

 

amnésies torrentielles

noyée sous les amnésies tor­ren­tielles de la lune est la pierre sacrée de la mémoire • le poète entend les échos des étoiles avec l’abîme de ses yeux – écoute les regards des fan­tômes astraux et emplit sa fen­estre-astre de chants • le héros som­bre dans le temps – super­no­va à l’éclat de mort • dis­parais dans les loin­tains des fumées, toi, mes­sager soli­taire – avec tous tes mes­sages per­dus, tel un arbre dont sont tombés tous les mots • illu­sion­niste amoral resti­tué à sa quête et à l’impossibilité équiv­oque du mirage • rugueuse est ton écorce, douleur rongée par tes attentes • ten­tée par le vide est la falaise d’où tu es tombé, trompé par la clé­mence du sourire • après tout, peut-être pas seule­ment le dieu – peut-être le néant aus­si est un rôle – et rôle, tout ce qui main­tient le fan­tasme du monde sur la scène • car rien n’est vérité de tout ce qui peut un nom porter, une forme revêtir • impar­donnables restent les syl­labes qui nous ont nour­ris de men­songes – les sen­tiers de l’absurde dont avec sang et semence étouf­fée j’ai abyssale­ment arêvé • étrange canicule de la vie, à l’espoir desséché • va‑t’en de mes doigts soli­taires, toi, fan­tôme d’une autre main • approche trompeuse où mon plomb n’a ren­con­tré que des glisse­ments du vide • et toi, quelle magie t’a occulté, chemin de la fontaine • quand, avec ver­tig­ineux indi­ci­ble, tu dévoilais les labyrinthes des nuits • je suis sub­mergé par la décep­tion pour tout ce que je suis et je parais – et pour­tant, c’est pré­cisé­ment cette décep­tion impi­toy­able qui me con­sole • com­ment attein­dre de tes lèvres l’or vivant – si tox­ique – décou­vert par ton regard • tu ne peux te com­pren­dre sans que la com­préhen­sion ne te demeure étrangère • tu ne peux creuser la forme du mot sans la bris­er • la soli­tude ne peut te devenir aile qu’en tant qu’­ef­fon­drement de ton a‑rêve •

 

le bol de riz

on dirait que ma mort s’était mise à vol­er, me revê­tant d’oiseaux • je me lève de table et j’oublie ce que veut dire rester debout • j’enlève mon vis­age et je pars avec ce vide sans savoir d’où je l’ai pris • le bais­er tombe de mes lèvres dans une matière trop lourde qui m’étreint • j’ouvre la fenêtre de mon front – mais qui par-là sor­ti­rais-je • tous ces hori­zons me trompent avec des appels dont vrai n’est que l’oubli qui m’enveloppe • je cherche la vérité de mon squelette et je ne trou­ve qu’un os habité • si je fran­chis le seuil, je ren­con­tre tou­jours un mort que j’ai oublié, bien qu’il m’appelle par mon nom et me tire par le miroir • je me dirige vers une sorte de fumée à tra­vers laque­lle, de temps à autre, un éclair m’interrompt et me décol­ore • m’accueillent des vis­ages de lumière qui me souri­ent directe­ment sur le cerveau, sans bouger • ils se penchent sur les bor­ds de moi-même et regar­dent dans mon eau • puis je sors, et je suis un autre • quelqu’un a ques­tion­né mon bol de riz, mais je ne sais pas si c’est moi qui mange le riz ou si, peut-être, c’est le riz qui me mange • et si je suis vrai­ment par­ti, qui est resté, après tout, sur la chaise • mon ombre colle au sol à chaque pas – et je peine à l’en détach­er • il est par­ti – et me voilà de nou­veau sur le seuil avec seul • allongé dans l’espace éclairé entre les pieds de la table • l’ampoule brille d’un noir pro­fond, la chaise est vide • sur la table, le bol de riz dévore le bol de riz •

 

Poèmes inédits en français extraits de À la recherche de l’enfer per­du. I: Si mineur

 

 

 

Présentation de l’auteur

Ara Alexandre Shishmanian

Né à Bucarest en 1951, diplômé de la fac­ulté de langues romanes, clas­siques et ori­en­tales, avec une thèse sur le Sac­ri­fice védique, opposant au régime com­mu­niste, Ara Alexan­dre Shish­man­ian a quit­té défini­tive­ment la Roumanie en 1983. Poète et his­to­rien des reli­gions, il est l’auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des pub­li­ca­tions de spé­cial­ité en Bel­gique, France, Ital­ie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du col­loque « Psy­chan­odia » qu’il a organ­isé à Paris sous l’égide de l’INALCO en mémoire de I. P. Cou­liano, dis­ci­ple de Mircea Eli­ade : Ascen­sion et hypostases ini­ti­a­tiques de l’âme. Mys­tique et escha­tolo­gie à tra­vers les tra­di­tions religieuses, 2006, et le pre­mier numéro d’une pub­li­ca­tion péri­odique : Les cahiers Psy­chan­odia, I, 2011 ; ces deux pub­li­ca­tions sont éditées par l’Association « Les amis de I. P. Cou­liano » qu’il a créée en 2005).

Il est égale­ment l’auteur de 32 vol­umes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997, et depuis 2018 en France, dont : Priviri / Regards, Ochi­ul Orb / L’œil aveu­gle, Tirezi­a­da / La tirési­ade, regroupés dans Trip­tic / Trip­tyque (2001, éd. Cartea românească), le cycle Migrene / Migraines, I‑VI (2003–2017), le cycle Absenţe / Absences, I‑V (2008–2021), Neştiute / Mécon­nues, I‑V (2012–2018), Zdrenţe / Hail­lons, I‑IV (2022–2025), Onirice / Oniriques, I‑III (2022–2025, Leta­la lunii / La létale de la lune (2024), et enfin, În căutarea infer­nu­lui pier­dut. Si minor / À la recherche de l’en­fer per­du. Si mineur (2026). 

Plusieurs vol­umes de poèmes traduits en français par Dana Shish­man­ian avec la révi­sion de l’au­teur sont parus à ce jour. Ain­si, aux édi­tions L’Harmattan, dans la col­lec­tion Accent tonique : Fenêtre avec esseule­ment (2014), Le sang de la ville (2016), Les non-êtres imag­i­naires (2020), Orphée lunaire (2021); Mi-graines, aux édi­tions Échap­pée belle (2021) ; enfin, La létale de la lune (2024) et Oniriques (2025), en auto-édi­­tion asso­cia­tive (PHOS).

Autres lec­tures

Ara Alexandre Shishmanian, Fenêtre avec esseulement

His­to­rien des reli­gions, auteur de plusieurs études sur l’Inde Védique et la Gnose, Ara Shish­man­ian a égale­ment organ­isé, puis édité avec son épouse, Dana, les actes d’un col­loque sur la mys­tique escha­tologique à tra­vers les reli­gions mais aus­si de 14 vol­umes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997.

Ara Alexandre Shishmanian, Les Non-êtres imaginaires

Avouons-le : il s’ag­it, à pre­mière vue, d’un livre dif­fi­cile, éru­dit, qui fait appel, entre autres, à des auteurs majeurs tels Borges, Poe, Kaf­ka, Novalis, Rilke… Ce d’au­tant que nous sommes face à […]

Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire, Mi-graines

Orphée lunaire, dernier opus d’Ara Alexan­dre Shish­man­ian, suit de près le Mi-graines paru aux édi­tions L’Echappée belle en 2021. Dis­par­ité séman­tique entre ces deux titres, mais on retrou­ve dans ces deux recueils la […]

Ara Alexandre Shishmanian, Oniriques

l’éros des étoiles s’éteint dans la peur • et les puits de l’inconscient se dressent avec leur per­plex­ité pleine de bitume • Ce nou­v­el ouvrage d’Ara Shish­man­ian est en réal­ité une sélec­tion mise […]

Réflexions sur le totalitarisme

“O cubic mon­ster, how can I erad­i­cate you? (…) Laugh­ter, actu­al­ly, saved me. Hav­ing expe­ri­enced all the degrees of hatred and despair, I achieved those heights from which one obtains a bird’s‑eye view […]

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