Ara Alexandre Shishmanian, Les Non-êtres imaginaires

Par |2021-02-21T12:20:08+01:00 21 février 2021|Catégories : Ara Alexandre Shishmanian, Critiques|

Avouons-le : il s’ag­it, à pre­mière vue, d’un livre dif­fi­cile, éru­dit, qui fait appel, entre autres, à des auteurs majeurs tels Borges, Poe, Kaf­ka, Novalis, Rilke… Ce d’au­tant que nous sommes face à une prose poé­tique dense, presque dénuée de ponc­tu­a­tion (si ce n’est des astérisques scan­dant le pro­pos) et de majus­cules (hors pour une majorité de patronymes). 

Mal­gré la divi­sion en chapitres dis­tincts, on ne cherchera pas une démon­stra­tion théologique ou philosophique de type cartési­enne. Ou même une expli­ca­tion hip­pocra­tique : les con­cepts de la moïre-migraine, de l’i­nanité des sec­on­des, des ovules de la ter­reur ou de la grippe d’é­ter­nité font sans doute par­tie d’une syn­taxe poé­tique davan­tage que d’un vocab­u­laire scientifique. 

On lira donc cet ouvrage comme un poème dra­ma­tique (c’est d’ailleurs ce qui est revendiqué dans son sous-titre), comme une longue prose où les mots s’en­chaî­nent et se déchaî­nent les uns aux autres, s’en­trela­cent, s’en­tre­choquent, se con­fondent et renais­sent, non pas en une fuite des idées mais en une sym­biose onirique voulue et per­ma­nente. Le lecteur peut d’ailleurs lire, goûter, déguster telle ou telle phrase comme un vin nou­veau ou un alcool brûlant, au rythme qu’il choisit, dans la séquence qu’il désire. À com­mencer par exem­ple, par le chapitre à pro­pos de Lilith (dont la légende dit qu’elle fut la pre­mière épouse d’Adam — on pense alors au superbe livre de Nicole Hardouin à ce sujet). 

Ara Alexan­dre Shish­man­ian, Les non-êtres imag­i­naires, Poème dra­ma­tique traduit du roumain par Dana Shish­man­ian et l’au­teur, pré­face de Dana Shish­man­ian, 205 pages, Ed. L’Har­mat­tan, Paris, 2020.

La Lilith de Shish­man­ian est rebelle, bien sûr : ser­pent d’abord ‑femme d’abord (…) les débuts sont tou­jours sac­ri­fiés ‑scar­i­fiés- comme toute ténèbre indis­pens­able — et par là même — dis­pens­able * peut-être qu’au com­mence­ment lilith n’é­tait qu’un silence à la chevelure som­bre de longue soli­tude * un à‑peine-être inondé de mutismes… Cela dit, elle a aus­si les dimen­sions d’une Vénus, d’une amante éter­nelle, tout à la fois Gaïa et vouiv­re : oh, elle attend devant le rideau d’or du noir — elle, la fille étrangère du néant — telle une larme d’au­cun œil coulant sur aucune joue * oui, une larme qui coulerait dans le vide — sans nom — sans vis­age — sans être * étrangère à elle-même — (…) Et l’au­teur de con­clure que Lilith s’est retrou­vée dans la trans­gres­sion pure de la tran­scen­dance — et dans l’ou­ver­ture du regard libre en abîme *

Livre apoc­a­lyp­tique tout autant qu’atyp­ique, d’une inten­sité folle, où tournoient les mots, les références, les con­cepts, les illu­sions, aus­si. Un détail du Jardin des délices de Jérôme Bosch, en pre­mière de cou­ver­ture, est par­faite­ment appro­prié à la col­oration générale du texte. Livre dans les tour­ments d’êtres et de non-êtres, entre sur­réal­isme et prière laïque : à lire à voix haute, comme l’écrit Dana Shish­man­ian, tra­duc­trice et pré­facière de cet ouvrage hors sen­tiers battus.

Et l’au­teur de con­clure, sans résoudre ses ambiva­lences mais entre deux cail­lots d’imag­i­naire : … oh ! je suis plein de clefs et pour­tant irrémé­di­a­ble­ment enfer­mé dans le monde…

Présentation de l’auteur

Ara Alexandre Shishmanian

Né à Bucarest en 1951, diplômé de la fac­ulté de langues romanes, clas­siques et ori­en­tales, avec une thèse sur le Sac­ri­fice védique, opposant au régime com­mu­niste, Ara Alexan­dre Shish­man­ian a quit­té défini­tive­ment la Roumanie en 1983. Poète et his­to­rien des reli­gions, il est l’auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des pub­li­ca­tions de spé­cial­ité en Bel­gique, France, Ital­ie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du col­loque « Psy­chan­odia » qu’il a organ­isé à Paris sous l’égide de l’INALCO en mémoire de I. P. Cou­liano, dis­ci­ple de Mircea Eli­ade : Ascen­sion et hypostases ini­ti­a­tiques de l’âme. Mys­tique et escha­tolo­gie à tra­vers les tra­di­tions religieuses, 2006, et le pre­mier numéro d’une pub­li­ca­tion péri­odique : Les cahiers Psy­chan­odia, I, 2011 ; ces deux pub­li­ca­tions sont éditées par l’Association « Les amis de I. P. Cou­liano » qu’il a créée en 2005).

Il est égale­ment l’auteur de 18 vol­umes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997 : Priviri / Regards, Ochi­ul Orb / L’oeil aveu­gle, Tirezi­a­da / La tirési­ade, regroupés dans Trip­tic / Trip­tyque (2001, éd. Cartea românească), le cycle Migrene / Migraines, I‑VI (2003–2017), le cycle Absenţe / Absences, I‑IV (2008–2011), et enfin Neştiute / Mécon­nues, I‑V (2012, 2014, 2015, 2018).

Deux vol­umes de poèmes traduits en français par Dana Shish­man­ian sont parus aux édi­tions L’Harmattan, dans la col­lec­tion Accent tonique : Fenêtre avec esseule­ment (2014), et Le sang de la ville (2016), les deux plusieurs fois recen­sés dans des revues lit­téraires français­es (dont Recours au poème).

Autres lec­tures

Ara Alexandre Shishmanian, Fenêtre avec esseulement

His­to­rien des reli­gions, auteur de plusieurs études sur l’Inde Védique et la Gnose, Ara Shish­man­ian a égale­ment organ­isé, puis édité avec son épouse, Dana, les actes d’un col­loque sur la mys­tique escha­tologique à tra­vers les reli­gions mais aus­si de 14 vol­umes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997.

Ara Alexandre Shishmanian, Les Non-êtres imaginaires

Avouons-le : il s’ag­it, à pre­mière vue, d’un livre dif­fi­cile, éru­dit, qui fait appel, entre autres, à des auteurs majeurs tels Borges, Poe, Kaf­ka, Novalis, Rilke… Ce d’au­tant que nous sommes face à […]

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Claude Luezior

Claude Luezior, auteur suisse d’expression française, naît à Berne en 1953. Il y passe son enfance puis étudie à Fri­bourg, Philadel­phie, Genève, Lau­sanne, Rochester (Min­neso­ta) et Boston. Médecin, spé­cial­iste en neu­rolo­gie (son nom civ­il est Claude-André Dessi­bourg), il devient chef de clin­ique au CHUV puis pro­fesseur tit­u­laire à l’Université de Fri­bourg. Par­al­lèle­ment à ses activ­ités sci­en­tifiques, il ne cesse d’écrire depuis son jeune âge et com­mence à pub­li­er depuis 1995.  Sor­tent dès lors une quar­an­taine d’ouvrages, pour la plu­part à Paris : romans, nou­velles, recueils de poésie, haïkus, ouvrages d’art. Tout comme en médecine, il encour­age la col­lab­o­ra­tion mul­ti­dis­ci­plinaire, donne des con­férences, par­ticipe à des expo­si­tions et à des antholo­gies, écrit des arti­cles dans des revues lit­téraires ain­si que des pré­faces. Cer­tains de ses livres sont traduits en langues étrangères et en braille.  Luezior reçoit de nom­breuses dis­tinc­tions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ain­si qu’un Prix de poésie de l’Académie française en 2001. Il est nom­mé Cheva­lier de l’Ordre nation­al des Arts et des Let­tres par le Min­istère français de la Cul­ture en 2002. En 2013, le 50e prix Marie Noël, dont un ancien lau­réat est Léopold Sédar Sen­g­hor, lui est remis par l’acteur Michel Gal­abru de la Comédie française. Les édi­tions Librairie-Galerie Racine à Paris ont pub­lié en 2018 et 2020 trois livres de Claude Luezior : Jusqu’à la cen­dre (recueil de poèmes), Gol­go­tha (poème lyrique et dessins) ain­si qu’ Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence (cri­tique humoris­tique et paci­fiste). www.claudeluezior.weebly.com
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