> Ara Alexandre Shishmanian, Deux méta-chimères

Ara Alexandre Shishmanian, Deux méta-chimères

Par |2019-11-06T09:42:52+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Ara Alexandre Shishmanian, Poèmes|

Odradek

 

… et si la trans­cen­dance était seule­ment un « autre » indis­pen­sable – com­plè­te­ment absurde • une alté­ri­té étrange sans laquelle nous ne pour­rions vivre mais dont la proxi­mi­té nous rend la vie insup­por­table • une sorte d’âme étran­gère par­fai­te­ment fami­lière avec laquelle nous savons que nous ne nous fami­lia­ri­se­rons jamais • d’ailleurs, pour­quoi la trans­cen­dance et non quelque chose de beau­coup plus modeste – une sim­pli­ci­té han­tante bien plus inac­ces­sible •

il est curieux – et pour­tant, quoi de plus natu­rel – que le méta-zoo­lo­giste Borges (le frère Jorge du non de la rose) ait inclus dans sa col­lec­tion si témé­raire de méta-êtres – sans doute, incom­plète comme toutes les col­lec­tions, les­quelles ne sont que des portes minus­cules vers l’impossible – jus­te­ment Odradek – la créa­ture de signes de son com­père en bizar­re­rie – bien plus bizarre encore – Franz Kafka • à vrai dire, Kafka pour­rait faire lui-même par­tie d’une col­lec­tion méta-zoo­lo­gique… • (la ten­ta­tive a été faite jadis… comme par inad­ver­tance) • quant à Odradek… Odradek est avant tout un signe de l’incertitude • une for­ma­tion lexi­cale incer­taine – slave, ger­ma­nique, sla­vi­sée – un nom tchèque, peut-être – si ce n’est une forme de  oder/​oder contrac­tée – sorte de ou/​ou kier­ke­gaar­dien – une alter­na­tive sus­pen­due car en fait camou­flée • mais si les choses se pré­sentent vrai­ment ain­si – com­ment pour­rait-il être, Odradek • l’être du „ou” • en effet, pour qu’un être soit – il doit – devrait, en tout cas – cor­res­pondre à un nom propre ou com­mun – aux deux, éven­tuel­le­ment • par exemple, le buis­son ardent – l’obscur igné qui a par­lé à Moïse • le poi­lu corus­cant • à bien des égards, le buis­son ardent res­semble à Odradek – bien qu’à vrai dire, il n’existe rien de corus­cant en ce der­nier • et ceci parce qu’avant tout il repré­sente le para­doxe d’une com­bus­tion absurde – le com­bus­tible – le buis­son – four­nis­sant la forme et non l’aliment de la flamme • dans un sens – une fusion – la clé du para­doxe de l’éternité – coin­ci­den­tia oppo­si­to­rum • et pour­tant le buis­son ardent peut être nom­mé – il a non seule­ment une déno­mi­na­tion mais même un nom • alors que l’être du „ou”, non • l’être du ou est un para­doxe sans nom – abso­lu­ment innom­mable •

c’est peut-être pour cela que Kafka l’a nom­mé Odradek • Odradek est un par­fait non-mot – un non-nom dans le monde des mots et des noms • plat – res­sem­blant en quelque sorte à une étoile fila­men­teuse – Odradek semble rele­ver en même temps du domaine du tex­tile et de la sphère du bio­lo­gique • mais il peut tout aus­si bien res­sem­bler, disons, à un texte par­fai­te­ment illi­sible ou à une hié­ro­glyphe incom­pré­hen­sible mais tra­cée avec une cer­taine méthode par un égyp­tien aux fortes ten­dances mono­schi­zo­phrènes • sem­blable aux man­da­las mala­dives repro­duites par Carl Gustav Jung • en tout cas, Kafka lui-même, on le sait, était, peut-être, la réin­car­na­tion d’un célèbre scribe dont la sta­tuette se trouve au Louvre • mais avant tout, doté d’une incroyable capa­ci­té de rendre pré­sente son absence – et glis­sant avec une for­mi­dable mal­adresse, presque pro­fes­sion­nelle, dans le néant à chaque pas – Odradek est par défi­ni­tion l’avènement d’un mode de lec­ture – un caillot de stu­pé­fac­tion camé­léo­nique qui emprunte sa forme à celle de l’étonnement de qui le contemple avec la bénigne anxié­té de l’individu amin­ci entre l’averne et l’a-rêve •

la plu­part du temps, sta­tis­ti­que­ment par­lant, Odradek semble avoir, d’une manière extrê­me­ment confuse, l’air d’une espèce de pelote – de laine ou de n’importe quelle autre matière tex­tile – dotée d’une sorte d’intention obs­cure – qui tente en per­ma­nence de pré­ci­ser sa forme avant de s’écrouler dans l’informe • pour­tant même dans ce cas on ne sau­rait par­ler d’une pelote accu­mu­lée d’un fil unique et conti­nu – mais plu­tôt d’une masse fibreuse à géo­mé­trie variable – embar­ras­sée et embras­sée de toutes sortes de fils cas­sés, de dif­fé­rentes cou­leurs, comme renoués au hasard – mais un hasard qui vise un ensemble de plus en plus inex­tri­cable – une règle arbi­traire et d’une cer­taine manière iro­nique de la com­pli­ca­tion gor­dienne (indis­cu­ta­ble­ment, Odradek est cou­sin de troi­sième degré du nœud gor­dien et neveu, du côté mater­nel, du laby­rinthe de Dédale) – un laby­rinthe de synapses qui sug­gère et exclue la pos­si­bi­li­té d’un cer­veau – accen­tuant l’impression inef­fable d’une menace oni­rique • de ce mélange vir­tuel illi­sible pareil au laby­rinthe d’un texte incas – pour­rait sur­gir n’importe quand – qui sait – un nou­vel E.T. – un extra­ter­restre tis­su exclu­si­ve­ment de matière céré­brale – court-cir­cui­té des idées les plus incom­pré­hen­sibles et for­mant lui-même le bio-lan­gage de toutes les dimen­sions du cos­mos – un conti­nuum méta­phy­sique de hyper-hyper… espaces achro­niques au big-bang et au big-crunch dans la coquille – un fruit de la connais­sance pareil à un infi­ni éven­tail option­nel – véri­table cau­da pavo­nis des révé­la­tions supra-divines •

mol­lusque – soit-il tex­tile, délire laby­rin­thique fila­men­teux – Odradek n’est pas tota­le­ment – car son centre est péné­tré d’une sorte de T inver­sé – une sorte de sque­lette qui lui per­met de mode­ler à l’aide des rayons laté­raux – avec beau­coup de mal­adresse – le fan­tôme d’une marche • le miroir frag­men­té de sa struc­ture inter­rom­pue peut nous faire croire – apud  Kafka – en qui sait quelle uti­li­té per­due – le para­dis jamais retrou­vé d’un rôle quel­conque aux organes bri­sés a prio­ri – en les éclats déri­soires de quelque fonc­tion – qui sait – par­faite • vir­tuel­le­ment, peut-être, comme un rêve infi­ni de l’attente et du doute • des cer­ti­tudes, bien sûr, ni sur ce point ni sur d’autres – n’existent point – et le plus pro­bable est qu’Odradek incarne pas sa bizar­re­rie en quelque sorte camé­léo­nique, jus­te­ment, la rela­tion d’indétermination de Heisenberg • ou peut-être avons-nous affaire à un caillot d’énigme com­plexée com­plexe du genre de l’ornithorynque kan­tien et éco­lo­gique • bête mul­ti­co­lore telle une larve – laby­rinthe tem­po­rel jamais arri­vé à matu­ri­té – Odradek ne semble pas avoir plus de sang que les man­ne­quins •

pour­tant la rigueur de son inco­hé­rence sémio­tique nous fait croire à une orga­ni­sa­tion cachée – orga­nisme occulte et para­doxal au sang de secondes • bles­sé, Odradek repré­sen­te­rait pro­ba­ble­ment une catas­trophe pour l’espace-temps – équi­va­lente – bien que d’un type dif­fé­rent – d’un trou noir – et son inuti­li­té par­faite semble attendre ou repré­sen­ter une clé vers autre chose que seule­ment un simple chaos mul­ti­di­men­sion­nel souf­frant de voyeu­risme poly­chro­mique • bien qu’à une telle idée, jus­te­ment, semble nous invi­ter sa poly­chro­mie aber­rante d’assemblage aléa­toire de frag­ments • cer­taines carac­té­ris­tiques plu­tôt com­por­te­men­tales que phy­siques nous font devi­ner une espèce d’œil aveugle omni-per­méant – ou peut-être seule­ment le regard para­doxal d’un tel œil, caché sous l’incohérence de mul­tiples camou­flages mais aus­si com­po­sé par celle-ci •

cer­tai­ne­ment, Odradek est toutes ces choses ensemble et bien plus encore – un don (podá­rok – dans mon “russe” très approxi­ma­ti­ve­ment trans­li­té­ré) comme dirait un per­son­nage du stal­ker de Tarkovski • et je me demande même ce qui se pas­se­rait si, dans un accès d’imprudence, nous pen­sions ou nous for­mu­lions seule­ment devant lui – à savoir, en pen­sant à lui – quelque désir • je crois qu’il est trop intel­li­gent et trop iro­nique pour recou­rir à ces accom­plis­se­ments dan­ge­reux – vague­ment mora­li­sa­teurs – de la “zone” • il nous lais­se­rait plu­tôt échouer tels des baleines sur les rivages de nos nos­tal­gies – rêvant déri­soi­re­ment notre pré­ca­ri­té déli­rante •

dans son essence éva­nes­cente – Odradek est jeu pur sans pro­cès d’intention • cet extra­ter­restre pelu­cheux – extra-phy­sique plus qu’extraterrestre (ou du moins, extra-cos­mique) – cache dans sa tex­ture presque orgas­mique un secret inson­dable – un mys­tère, peut-être • crabe sans cara­pace – si ce n’est invi­sible – à la démarche extrê­me­ment mal­adroite – une manière de rep­ta­tion on dirait – tant les fila­ments qui lui servent de pattes semblent inca­pables de sou­te­nir son corps autre­ment incroya­ble­ment léger • mal­gré cela – en dépit de son air de flo­con lour­dingue et empê­tré – de micro-laby­rinthe éga­ré en lui-même et comme mena­cé en per­ma­nence d’une polio­myé­lite bizarre – Odradek peut s’avérer d’une rapi­di­té ful­gu­rante et avant même d’avoir ins­pi­ré tu peux à peine l’apercevoir – tra­ver­sant l’appartement entier – le pla­fond – le par­cou­rant comme s’il lui feuille­tait tous les murs – même qu’il donne par­fois l’impression de les fran­chir – non gêné par la soli­di­té du béton et des briques – et ce, sans quit­ter un ins­tant sont air gauche et ram­pant •

est-il, Odradek, ubi­quiste ? • peu pro­bable car dans ce cas son dépla­ce­ment serait com­plè­te­ment invi­sible • il n’est pas moins vrai pour­tant que dans les moments – tou­jours extrê­me­ment étranges – oni­riques – où il lampe avec une incroyable rapi­di­té – comme en lisant les objets qu’il par­court avec ses fila­ments incer­tains – on dirait – mal­gré la vitesse épui­sante pour qui­conque s’entêterait à le pour­suivre du regard plus lon­gue­ment – qu’Odradek joue, en se mou­vant pour ain­si dire au ralen­ti • cela lui arrive pour­tant par­fois de s’étendre de tout le long de son corps – si on peut dire qu’Odradek a un corps – avec ses fila­ments immo­biles telles des mous­taches cir­cu­laires – immer­gé dans une fixi­té ata­raxique en quelque sorte océa­nique – comme en s’attendant lui-même, dirait-on – pour qu’ensuite il dis­pa­raisse subi­te­ment – réap­pa­rais­sant ou non immé­dia­te­ment – en tout autre endroit de la mai­son • où il dis­pa­raît quand il ne réap­pa­raît pas pour­tant (les périodes de dis­pa­ri­tion – d’effacement  trou­blant et je ne sais com­ment – abso­lu – peuvent varier entre deux-trois minutes et deux-trois mois – jamais plus autant que j’ai pu le consta­ter) •

s’il lui arrive de s’insinuer dans les appar­te­ments et immeubles voi­sins – à vrai dire je n’ai jamais pu éta­blir jusqu’où il pousse ses expé­di­tions – il donne par­fois l’impression que le monde entier – non seule­ment la terre – est pour lui une sorte de biblio­thèque invi­sible aux pages occultes • d’autres fois on dirait qu’il tisse et déchire telle une parque-péné­lope le réel même dans lequel nous sommes incrus­tés – notre illu­sion kaléi­do­sco­pique • il res­semble beau­coup à une arai­gnée (seule­ment, il n’en est pas une) qui véri­fie­rait pério­di­que­ment et en quelque sorte, épi­so­di­que­ment sa toile • ses pré­oc­cu­pa­tions tou­ris­tiques com­portent, je l’ai déjà dit, une espèce de régu­la­ri­té capri­cieuse – sub­ti­le­ment métro­no­mique – comme si quelque chose l’attirait ou le contrai­gnait à une sorte de fidé­li­té incom­pré­hen­sible (compte tenu de ses para­doxales capa­ci­tés loco­mo­trices, même cela pour­rait n’être qu’une illu­sion) •

 

Nicolas Vonkrissen, Catalyseur sen­so­riel, module
à quatre faces, encres et gra­vures (châ­teau de
Pierrefonds, pho­to de février 2018).

la sen­sa­tion la plus durable que nous pro­cure son aspect équi­voque et ambi­gu est celle d’un nœud oni­rique qui nous sillonne – nous tra­verse et nous façonne – non pas autant que nous sommes nous-mêmes – mais dans la mesure où nous nous appa­rais­sons les uns aux autres et à nous-mêmes – comme liés à cette appa­ri­tion • des fois – sous l’orange éro­gène du cré­pus­cule – sous le sang galac­tique des nuits de plus en plus pro­fon­dé­ment mor­dues par les pho­tos des ori­gines – les syl­labes se ras­semblent –migraines blanches – comme aux lèvres du par­ler d’une fon­taine • la ques­tion s’écoule alors pareille au silence d’un verre trop plein – non pas une quête de la réponse mais un geste de plus en direc­tion du mésonge – comme une entrée/​sortie par impos­sible de porte •

j’entre ain­si dans une attente non-atten­dante qui me trans­forme en ce que j’étais défi­ni­ti­ve­ment incer­tain jadis – comme si mes lèvres étaient Odradek – qui en se tai­sant ou en répon­dant, me revien­drait • je me réponds alors au hasard bien que j’entende des syl­labes abys­sales que je n’ai pas pro­non­cées • “qui es-tu” – me demande-je – “Odradek” – me réponds-je – “et où habites-tu” – “domi­cile infi­ni” me réponds-je – mais je n’entends aucun de ces mots je sais seule­ment que je suis le nœud par­lant de l’illusion – que je détiens en moi la tex­ture qu’en vivant je tisse et qu’en mou­rant je détis­se­rais • je me réponds ain­si impli­ci­te­ment à la ques­tion que je n’ose jamais me poser et je ris, comme si la bande de magné­to­phone des automnes grin­ce­rait dou­ce­ment – en se frois­sant dans un vieil appa­reil “tes­la” détra­qué • mes lèvres se fanent comme une forêt qui nei­ge­rait mes feuilles – et elles sont Odradek et se départent de moi telles des syl­labes à peine pro­non­cées – des syl­labes impro­non­çables que j’ai pro­non­cées pour­tant • la locu­tion s’écoule de moi telle une résine silen­cieuse dis­pa­rais­sant dans l’incolore des inter­ro­ga­tions tou­jours – jamais refor­mu­lées • des inter­ro­ga­tions ou plu­tôt des inter­views mor­dues de plus en plus pro­fon­dé­ment par le sang pho­to­gra­phié des com­men­ce­ments •

il arrive par­fois que le silence d’Odradek se tisse en quelque sorte en lui-même – en s’enchevêtrant plus touf­fu que jamais dans le tohu-bohu d’un laby­rinthe inex­tri­cable • j’entrevois alors sur la crête vagi­nale des hori­zons éro­gènes – dans l’épaisseur orange des cré­pus­cules – deux-trois per­itios volant esseu­lés comme des lignes fan­to­ma­tiques tra­ver­sant l’écran d’un ordi­na­teur – et je lis en eux moult sou­rire – voi­ci, étranges et per­sis­tantes migraines, six per­itios me sou­rient paraît-il • Odradek s’estompe alors len­te­ment – et je m’estompe avec lui – et nous sommes – et l’un et l’autre – une plai­san­te­rie du néant – rien de plus – du néant trop mélan­co­lique pour com­prendre sans s’en jouer sa propre soli­tude – hémor­ra­gie de la soli­tude telle une mort éter­nelle des immor­tels • il m’arrive de me retrou­ver – entraî­né par les gobe­lins de mes médi­ta­tions – ou peut-être enle­vé dans un tour­billon quan­tique par les dépla­ce­ments ful­gu­rants d’Odradek – sur les marches d’une mai­son en bois où je n’ai jamais habi­té • devant moi – avec les fila­ments pen­dants – col­lé au bois fibreux de l’escalier tel un œil en laine – méduse silen­cieuse échouée sur le rivage de son ubi­qui­té infi­nie – Odradek m’attend ou peut-être attend-il une ques­tion que je me suis posée et que je lui ai posée – sans oser rece­voir la réponse que me donne tou­jours sa soli­tude quelque part inutile • peut-il mou­rir, Odradek ? – c’est comme si je deman­dais si le néant peut mou­rir • et pour­tant, aus­si absurde soit-il, je ne peux m’empêcher de me deman­der – peut-il mou­rir, le néant ? • inver­se­ment – mais peut-être pas tout à fait inver­se­ment – pour­rais-je pen­ser le néant, immor­tel ? • et d’ailleurs l’immortalité ne com­prend-elle pas la mor­ta­li­té avec le signe moins = – mor­ta­li­té ? • est-il le néant moins ou plus mor­tel : ± mor­tel ? • le néant, à savoir Odradek • mais peut-être Odradek n’est pas le néant lui-même mais une sorte de seuil – une sorte de nœud – un séma­phore de l’éteignement • ou le néant lui-même est ce seuil vers le néant lui-même et alors à nou­veau… •

appa­rem­ment rien ne semble plus inutile – ni plus dépour­vu de sens qu’Odradek • lui qui n’est peut-être ni être ni non-être – mais quelque chose d’absolument indé­fi­nis­sable • sorte d’”oncle Vania” plus méta­phy­sique que lit­té­raire • lui qui n’a même pas de place dans le monde – ailleurs peut-être qu’en mon cœur – dont le lient, dirait-on, les mul­tiples fila­ments de l’échec qui l’a jeté dans le monde • est-il mon cœur, Odradek ? • mon cœur comme une soli­tude tom­bée du soi – abso­lu­ment sans but – sans sens – irré­pé­ta­ble­ment sans but – sans sens – irré­mé­dia­ble­ment tom­bée du soi – du moi • mon cœur, une migraine – une absence mécon­nue – tou­jours à l’inutilité avec seul • et alors, peut-il mou­rir, le ± mor­tel Odradek • ± mon coeur • peut-il mou­rir celui qui est sans avoir jamais exis­té – celui qui n’est pas – n’a vécu, en tout cas, jamais – mais existe pour­tant tou­jours • nul but ne l’a souillé – ne l’a enfer­mé dans le cer­cueil pré­caire de l’existence – et lorsqu’il dis­pa­raît je réa­lise qu’il me fuit – moi son der­nier lien – son der­nier sens com­mun avec ce monde qu’encore – pas encore – pas encore – je ne par­viens à quit­ter • il dis­pa­raît comme s’il s’évaporait de moi-même – et il me revient pour­tant tou­jours comme s’il ne pou­vait quit­ter quelque chose que je suis ou que je signi­fie • moi l’inutile – le soli­taire abso­lu des sou­rires – à tra­vers l’étiolement, l’étoilement des­quels – comme à tra­vers des feuilles mortes – je traîne en riant mes pieds • le rire – le rire muet n’est-il pas d’ailleurs tout l’être de non-être d’Odradek •

et alors une autre idée me frappe moi le dépour­vu de cœur – moi qui ne suis qu’un cœur de migraine • “pour­rait-il me sur­vivre, Odradek ?” – lui, qui n’a pas réel­le­ment de corps mais seule­ment l’espoir d’une appa­rence – une appa­rence d’attente qui peut se dis­si­per n’importe quand • lui, qui nous menace tous non de sa pré­sence bénigne mais de sa ter­rible dis­pa­ri­tion – éva­nouis­se­ment défi­ni­tif hors de l’illusion, l’identité et le temps • lui, qui me don­nait sou­vent l’impression d’un ins­tant gon­flable qui aurait pu cre­ver au plus léger choc – défi­ni­ti­ve­ment – pour tou­jours – en nous atti­rant avec lui dans les patries de son incer­ti­tude fila­men­teuse – où nous ne pour­rions pas dépo­ser nos pas lourds de tant d’intentions – buts – ambi­tions cachées – attentes frus­trées – nos ric­tus gros­siers – comme taillés à la scie – nos gueules explo­sées par la suf­fi­sance de l’incertitude – cris­pées d’une assu­rance vorace qui nous échappe tou­jours • et pour­tant – mal­gré tout – mal­gré mes anxié­tés irra­tion­nelles et ma rage qui me tient place d’amour – si l’amour peut être autre chose que rage – l’idée qu’Odradek pour­rait me sur­vivre – que son œil lai­neux fixe­rait demain un autre depuis les marches en bois d’une mai­son fic­tive – m’est insup­por­table – insup­por­table • com­ment expli­quer autre­ment cette asphyxie anxieuse qui me sai­sit chaque fois que je tâche de m’imaginer sépa­ré d’Odradek – mon démon fami­lier – le démon gau­cher qui m’empêche d’adhérer – de réus­sir à adhé­rer à ce monde hors des filets duquel je glisse en per­ma­nence – dés­équi­li­bré par un tir secret qui pul­vé­rise dès l’hypothèse tous les liens •

et alors je me dis que la seule solu­tion – le seul but de mon sens sans fina­li­té – serait de deve­nir ou de com­prendre que je suis Odradek – et de m’attendre ain­si – avec les fila­ments pen­dants sur la marche fic­tive d’un esca­lier inexis­tant – infi­nis car inexis­tants – en guet­tant comme en som­meil mes géné­ra­tions et en atten­dant – comme toute migraine – que je me réveille enfin – comme toute migraine…

 

 

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Peritios

L’érudition ampli­fie notre igno­rance aux dimen­sions du rêve – la coulpe ou la mala­die des ignares venant d’une trop étri­quée a-rêve­rie • elle invente oni­ri­que­ment notre connais­sance • car non seule­ment nous vivons dans le rêve mais glis­sons par­fois dans des rêves que le som­meil n’a jamais rêvés • ain­si les per­itios… • la voie par laquelle la pro­phé­tie au sujet des per­itios est arri­vée jusqu’à nous est la plus impro­bable de toutes – le néant • car c’est comme si le néant avait ouvert ses lèvres mys­té­rieuses en pro­non­çant des mots inau­dibles – oh ! des mots invi­sibles – que nous ! nous ! avec nos oreilles de chair – avec nos misé­rables yeux – néant-moins, les avions enten­dus – néant-moins, les avions vus… •

d’après la Sybille Éritrée – nous dit le méta-zoo­logue Jorge-Luis Borges – dégui­sé en véné­rable frère Jorge qui s’empoisonne avec un trai­té per­du sur la comé­die – par l’amertume laby­rin­thique d’Umberto Eco, qui mani­fes­te­ment, se marre étran­ge­ment – en nous enve­lop­pant dans son éru­di­tion sal­vi­fi­que­ment dan­ge­reuse – les per­itios auraient dû être les des­truc­teurs mêmes de Rome • en l’an 671 de l’ère chré­tienne – presque deux siècles après que Rome avait été sinon détruite, du moins conquise par les Ostrogoths d’Odoacre – les syl­labes désor­mais inutiles de la Sybille brû­lèrent dans le dé et furent recons­ti­tuées – sans que le hasard ou l’intention retienne encore les syn­tagmes de la pro­phé­tie si cruel­le­ment trom­pée par les per­itios • ain­si – migraine bor­gé­sienne stan­dard – leur exis­tence même aurait dû nous demeu­rer incon­nue – per­sonne ne citant plus l’oracle sibyl­lin • mais les syl­labes du néant ont des voies mys­té­rieuses et enivrantes-exo­tiques • au XVIe siècle – cent ans après la plus tar­dive men­tion connue des Romashcan et cent ans avant la pre­mière men­tion connue des Shishmanian – un rab­bin de Fez (au Maroc pour les déco­rés en géo­gra­phie) – sans doute, nous com­mu­nique Borges, en sui­vant des sources inco­gnos­cibles, il s’agit de Aaron Ben Haim – com­pi­lant un auteur arabe (d’ailleurs incon­nu) – dont il véhi­cule de vastes et pré­cieux extraits – l’Arabe, dans son texte obs­cur et en appa­rence éga­ré sur les sen­tiers du temps, men­tion­nant à son tour l’existence d’un trai­té sur les per­itios – dis­pa­ru lors de l’incendie en 640 (la dix-hui­tième année de l’Hégire mais le trente-et-unième avant la dis­pa­ri­tion de la pro­phé­tie de la Sybille), pro­vo­quée par Omar, de la biblio­thèque d’Alexandrie (incen­diée déjà par César, comme on le sait) • les cita­tions du Juif d’après les cita­tions de l’Arabe d’après un trai­té d’origine incon­nue, illi­sible et inco­gnos­cible, pour des rai­sons objec­tives d’ordre ignique – nous per­mettent (tou­jours apud Borges) de four­nir en détails des infor­ma­tions non moins mys­té­rieuses que celles trans­va­sées par Platon (qui ne les connais­sait pour­tant pas) sur les Atlantes et leur patrie – l’Atlantide • en effet, Atlantes qui auraient dû dis­pa­raître avec l’engloutissement de leur spec­trale île – mais sont-ils, les per­itios, les Atlantes ? – les futurs anni­hi­la­teurs illu­soires de Rome ont plu­tôt l’apparence de chi­mères de la paix – à la tête et aux pattes de cerf et au corps ailé d’oiseau •

des êtres émi­nem­ment skia­tiques comme toutes les créa­tures du mésonge et encore plus qu’elles – les per­itios dévoilent dans l’ombre la véri­té humaine des chi­mères (déjà sug­gé­rée de manière assez lim­pide par Platon et cer­tains gnos­tiques) • car – comme s’ils étaient des humains enve­lop­pés en des corps d’insaisissable verre – opaques pour les yeux des mor­tels mais trans­pa­rents pour l’œil impla­cable du soleil – les per­itios ne jettent pas à la terre leur contour mélan­gé de cerf et d’oiseau mais l’ombre de l’être caché que nous sommes • fait qui aurait déter­mi­né cer­tains auteurs – nous dit encore Borges – mais les­quels, dans ces migraines laby­rin­thiques de docu­ments dis­pa­rus et d’absences – à s’imaginer comme quoi les per­itios seraient rien d’autre que (nous citons, bien que nous ne sachions pas très bien d’après qui) « les esprits des indi­vi­dus morts loin de la pro­tec­tion des dieux » •

des infor­ma­tions abon­dantes por­tées par les sources occultes du néant – qui a trou­vé ici pro­fond lieu pour son dire – nous décrivent leur nour­ri­ture bizarre – la terre sèche – ain­si que leurs envols chao­tiques par-des­sus les colonnes d’Hercule – à la fron­tière entre les splen­deurs orga­ni­sées du monde et le chaos • tout comme les Éthiopiens de Memnon – le fils de la déesse tué par le fils de la déesse – ont été, à l’instar des ama­zones de Penthésilée, les alliés les plus pré­cieux de la Troie de Priam – de même les per­itios, cédant en par­tie à leur sort, se sont avé­rés les alliés les plus fiables de Carthage – que peut-être ils auraient sau­vée, en affron­tant les armées, mal­ai­sées en mer, de Scipion, si les voix du mésonge n’avaient pas déci­dé autre­ment • chi­mères selon l’apparence et hommes selon l’ombre – les per­itios semblent haïr l’homme – qui est homme selon le corps et sou­vent chi­mère selon l’ombre • cette triste répu­ta­tion d’ennemis du genre humain, les per­itios la par­tagent – par triple calom­nie – avec les Juifs et les Chrétiens – la source, inté­res­sée bien sûr, étant les mêmes Romains – leurs vic­times sibyl­lins – les­quels, pour diverses rai­sons, dirait-on, se confon­daient eux-mêmes avec l’Homme •

une rumeur encore plus étrange les appa­rente aux vam­pires et aux nécro­mants – les per­itios, ces pri­vés de la pro­tec­tion divine, se rache­tant soi-disant par le crime – la bien­veillance des dieux leur reve­nant dès qu’ils auraient tué un homme – en même temps que l’ombre du mal­heu­reux qui leur serait deve­nue étrange esclave • pareils aux anges – aux démons – aux super-héros (Achille, Siegfried, moins Superman), les per­itios sont invul­né­rables – mais à la dif­fé­rence de tous ceux-là – inves­tis, comme James Bond, d’une per­mis­sion illi­mi­té de tuer – les per­itios ne peuvent tuer, cha­cun, qu’un seul homme – qu’en déchi­que­tant et en se vau­trant dans son sang et peut-être même en le goû­tant – en pro­cé­dant, pour ain­si dire, à la manière de Siegfried avec l’hémoglobine du dra­gon Fafner (ex-géant som­nolent, nar­co­ti­sé  par le tré­sor des Nibelungs) – ou encore pareil à qui sait quel vam­pire post-dra­cu­léen – ils giclent en direc­tion du ciel tels des phé­nix alié­nés – res­sus­ci­tés de la mort d’un autre

êtres doubles selon l’apparence et dicho­to­miques selon le corps et l’ombre – les per­itios semblent par­ti­ci­per aus­si de l’ambivalence clas­sique de l’abyssal ura­nien – ou plu­to­nien – et de l’abyssal nep­tu­nien • car, écrit Borges (en réflé­chis­sant peut-être aus­si à la per­tur­bante défi­ni­tion pla­to­ni­cienne de l’homme : « un bipède sans plumes ») – je cite : « à Ravenne, où ils ont été vus il y a quelques années, on dit que leur plu­mage est de cou­leur céleste, ce qui me sur­prend, car j’ai luqu’il s’agirait d’un vert très fon­cé » • même si le trou­blant « il y a quelques années » doit être pla­cé au XVIe, non au XXe siècle – le sub­til « j’ai lu » – sou­li­gné par l’auteur même – pour­rait viser non le rab­bin de Fez mais Borges lui-même •

la tra­jec­toire de cette biblio­gra­phie de dis­pa­ri­tions se com­plique pour­tant par une nou­velle volute – la bro­chure du rab­bin maro­cain – l’unique fon­de­ment légi­time-illé­gi­time du mythe moult occul­té – conser­vée, nous dit-on, jusqu’aux alen­tours de la seconde guerre mon­diale, à l’université de Munich – est por­tée dis­pa­rue – soit par suite des bom­bar­de­ments alliés – soit pour cause bien plus dou­lou­reuse de curio­si­té pseu­do-éru­dite de la part de quelque nazi •  bien que, au fond, ceci per­met­trait peut-être sa réap­pa­ri­tion subite dans les dépôts secrets de quelque grande biblio­thèque • en ce qui me concerne, je suis – pour reprendre l’expression d’Edward Saïd – plus pes­sop­ti­miste que jamais • et voi­là pour­quoi • en consul­tant pure­ment et sim­ple­ment le dic­tion­naire grec de Liddell – le père de la douce Alice « in won­der­land » et « through the mir­ror » – et Scott – nous appre­nons que les per­itios – loin d’être un plu­riel eth­nique ou ani­mal, mythique ou méta-zoo­lo­gique – désigne seule­ment le qua­trième mois de l’année macé­do­nienne (évi­dem­ment au sin­gu­lier) – per­itiaétant la fête qui se tenait en cette période • Bailly, d’autre part – qui ne semble pas connaître per­itia – parle d’un mois du calen­drier de Gaza – com­pris entre le 25 février et le 26 mars (j’ignore si mes deux expli­ca­tions peuvent être en quelque sorte équi­va­lentes ou si, au contraire, elles ouvrent les migraines de nou­veaux laby­rinthes her­mé­neu­tiques) •

il en résulte indis­cu­ta­ble­ment que les infor­ma­tions bor­gé­siennes concer­nant les per­itios ne sont qu’une chi­mère au sujet d’une autre chi­mère • sans doute, très à sa place dans un livre sur les chi­mères – et sur­tout, sur la chi­mère pre­mière – l’homme lui-même • il en résulte fata­le­ment que la pro­phé­tie per­due de la Sibylle Éritrée – le trai­té éga­ré men­tion­né par l’auteur arabe – tout comme le texte, pro­ba­ble­ment dis­pa­ru aus­si, de l’Arabe – la bro­chure du rab­bin maro­cain – éva­nouie elle aus­si – comme l’entier tis­su savant de rumeurs sub­ti­le­ment dosées et de sources oppor­tu­né­ment anni­hi­lées – tout ce par­cours de néant à néant à tra­vers le néant rêvant et a-rêvant du néant – sont, pure­ment et  sim­ple­ment, l’œuvre de l’ingéniosité de Borges – qui, en digne méta-zoo­logue, ne pou­vait ne pas appor­ter en quelque sorte sa contri­bu­tion à ce feuillet­te­ment chi­mé­rique de l’imaginaire •

d’ailleurs, peut-être les lèvres du néant sont-elles des textes – sur­tout apo­cryphes • ain­si les biblio­thèques seraient-elles une espèce de locu­tion éter­nelle oscil­lant entre non-être, créa­ture et chose – une sorte d’arachnides frac­tales infi­nies – plon­geant en abîme d’abysse et ravins de rêves – tra­ver­sant les océans du vir­tuel hyp­no­tique et accos­tant par­fois aux rives fac­tices et ô ! tel­le­ment fra­giles du réel • car tout comme les per­itios – qui sont, en leur véri­té méta-calen­daire de poteaux achro­niques du temps, les cus­todes et l’émanation para-syl­la­bique des biblio­thèques éter­nelles, leur souffle immor­tel – ont des ombres humaines • de même, les ombres des biblio­thèques sans fin sont les évé­ne­ments his­to­riques • non seule­ment ceux connus comme ayant eu lieu – mais sur­tout les mécon­nus et ceux non arri­vés encore – ou camou­flés – en notre monde d’impostures et de tra­ves­tis – dont l’existence se scinde en deux migraines – l’une d’ignorance et l’autre d’oubli •

sachant tout ceci – il aurait été pos­sible de déduire que – dans une réa­li­té paral­lèle – les per­itios auraient en véri­té anni­hi­lé Rome – et que par une inter­fé­rence aléa­toire – ou peut-être pro­fon­dé­ment ou même pro­vi­den­tiel­le­ment vou­lue – des ombres éter­nelles – la pro­phé­tie au sujet des per­itios aurait paru dans un monde a – quand elle n’était vouée à s’accomplir, en fait, que dans un monde alpha • le sens plus pro­fond – comme cela se ver­ra – est pour­tant autre et – comme nous l’avons sug­gé­ré plus haut – très peu sujet au hasard • car les inter­fé­rences des éter­nelles – comme des court cir­cuits – qui pro­voquent des incen­dies et catas­trophes attri­bués soit à l’inconsciente nature – soit à tel ou tel imbé­cile, plus ou moins cou­ron­né – sont tout aus­si néces­saires aux biblio­thèques que leur propre pro­li­fé­ra­tion abys­sale – pareils aux phé­nix, les éter­nelles se renou­ve­lant à par­tir de leurs propres cendres • ain­si la biblio­thèque d’Alexandrie n’a-t-elle pas été incen­diée – comme on le pense géné­ra­le­ment – mais a brû­lé toute seule pour pou­voir croître pareille à une plante mys­té­rieuse – plus vaste et plus riche en occulte – plus loin – loin sur­tout des yeux pro­fanes et des ima­gi­na­tions indignes •

la véri­té – l’ébranlante véri­té – me fut pour­tant révé­lée à l’occasion d’une excur­sion muni­choise effec­tuée il y a quelques années – à l’invitation de ma tante nona­gé­naire, Frau Virginia Kvanian (actuel­le­ment décé­dée) • je m’étais éga­ré hors des tenailles bien­veillantes de la famille (et de ses bar­reaux pro­tec­teurs) – qui sem­blait par­fois craindre de me perdre dans le vir­tuel – ravi ou séduit par quelque fan­tôme nym­pho­mane, éven­tuel­le­ment prin­cier, de la cour de Louis II de Bavière – le véri­table roi-soleil ou, en tout cas, le roi-lune – quand – au coin d’une rue – dans l’ombre dense d’une cathé­drale – un indi­vi­du au visage comme un palimp­seste effa­cé et réécrit per­pé­tuel­le­ment par ses yeux étranges – pareils à des cou­loirs tapis­sés d’une sorte de livres vivants qui pal­pi­taient – me fit signe – m’attirant à tra­vers un enche­vê­tre­ment sans fin de ruelles médié­vales – veillées me sem­blait-il d’invisibles tranches flot­tant sur des rayon­nages insai­sis­sables • j’ai remar­qué que pen­dant tout ce par­cours il a caché avec soin son ombre der­rière d’autres ombres – en évi­tant les indis­cré­tions solaires – me fai­sant échouer au cœur d’une cham­brette aux parois cou­vertes tout autour – pareilles à des fenêtres – ou des miroirs – ou de laby­rin­thiques scènes de théâtre – de longs rideaux rouges •

là seule­ment – après d’infinies pré­cau­tions hal­lu­ci­no­gènes – il m’a dévoi­lé la manière – pro­ba­ble­ment fic­tive – dont il avait (re)découvert, peu après la fin de la seconde guerre mon­diale – par­mi les ruines d’un abri bom­bar­dé – non une simple bro­chure – mais un véri­table codex de la taille d’une petite biblio­thèque – enve­lop­pant en des com­men­taires le texte du rab­bin – mais  por­tant, sur une page de garde indis­cu­ta­ble­ment tar­dive, le tam­pon en clair de l’université de Munich • oui, j’ai moi-même tenu en mains ce codex rare entre tous – le véhi­cule de la tra­di­tion la plus archaïque et uni­ver­sel­le­ment dévas­ta­trice – ce codex – frag­ment du laby­rinthe des éter­nelles – créa­ture mys­té­rieuse de brume phi­lo­lo­gique • car à l’hébreu du rab­bin de Fez s’ajoutaient les com­men­taires les plus étranges et les infor­ma­tions les plus abs­truses – en syriaque et ara­méen – en peh­le­vi et même en aves­tique – en copte, sans­krit et armé­nien ancien (gra­par) – en tokha­rien, en hit­tite et même en sumé­rien et égyp­tien hié­ro­gly­phique •

j’étais tota­le­ment dépas­sé par la fan­tas­tique nébu­leuse pré-galac­tique des langues – et sans celui que j’appellerai désor­mais « le guide » – stal­ker – hor­mis la pierre pré­cieuse de l’étonnement le plus rem­pli d’obscures lumières – je n’aurais rien cueilli de la vision comme un kaléi­do­scope sémio­tique du codex • d’ailleurs, gran­di à des dimen­sions pachy­der­miques et plus éblouis­sant que le néant enve­lop­pé en véri­té – même doté de com­pé­tences éru­dites et her­mé­neu­tiques incom­pa­ra­ble­ment plus vastes que mes modestes capa­ci­tés – tel­le­ment modestes, hélas – pen­dant les quelques heures que j’y ai pas­sées – assié­gé par le dan­ger sans échap­pa­toire de la révé­la­tion – je n’aurais d’aucune manière pu tra­ver­ser sans aide les méandres de cette démence supé­rieure à toute ima­gi­na­tion – où on se décom­pose en avan­çant – en s’évanouissant dans un début de régres­sion conti­nue •

d’ailleurs les com­men­taires n’ajoutaient pas que des rayons adja­cents à un soleil invi­sible – rétrac­té à tra­vers des éclipses suc­ces­sives comme à tra­vers des portes – mais ils ser­vaient sur­tout de sar­co­phages pour des momies de signes incom­pa­ra­ble­ment plus pré­cieuses • ain­si le guide m’a dévoi­lé – caché dans les com­men­taires arabes – le texte per­du de la source du rab­bin maro­cain – ain­si que dans les grecs, le trai­té même sur les per­itios dont la des­truc­tion ignée déplo­rait l’arabe • la sur­prise suprême se cachait pour­tant dans les com­men­taires latins – et à nou­veau dans les grecs – qui conte­naient les uns comme les autres une ver­sion de la pro­phé­tie de la Sybille Éritrée •

mais le texte des textes – le trai­té des trai­tés – la pro­phé­tie des pro­phé­ties était le guide lui-même – tel un palimp­seste qui aurait actua­li­sé géo­lo­gi­que­ment ses strates de signes pareils à des âges suc­ces­sifs de la véri­té • tout d’abord, la pro­phé­tie de la Sybille n’était elle-même que le der­nier reflexe d’une longue série de pes­ti­lences nites­centes du mys­tère que com­por­taient la Pythie pre­mière de Delphes et la nécro­mante de ‘Ein-Dor • enfin, le copy­right pro­phé­tique appar­te­nait à une man­ga (pro­phé­tesse royale) atlante qui avait vu dans les per­itios (leur nom atlante s’est per­du ou plu­tôt a été caché) la cause et le sym­bole de la des­truc­tion de l’Atlantide • mais, aurait-elle rajou­té, par­tout où ils volent, en pro­je­tant l’homme à tra­vers le cerf – le néant n’en est pas loin – car les per­itios sont la res­pi­ra­tion mys­té­rieuse même du néant pas­sée à tra­vers le souffle par­lant des biblio­thèques – sa bizarre nites­cence – étran­gère et fami­lière – comme le néant lui-même •

c’est pour­quoi, rajou­tait la pro­phé­tie, par­tout où les hommes vont ras­sem­bler leur orgueil – les per­itios appor­te­ront l’anéantissement – le dépé­ris­se­ment – et ce jusqu’à la fin véri­dique du monde • et à par­tir de là – de leur dimen­sion inti­me­ment alié­nante – qui n’était pas celle des hommes mais du néant – les per­itios – cette veille du néant sur l’illusion inutile du monde – étaient inter­ve­nus, en pro­vo­quant mani­fes­te­ment ou le plus sou­vent, de manière occulte – l’écroulement de toutes les impro­vi­sa­tions de la vani­té et de la démence pué­ri­le­ment dénom­mées « humaines »  – depuis les Atlantes à Adolf Hitler – et depuis les Assyriens à Saddam Hussein et Bashar, Poutine et Milosevic – et encore, depuis la Horde d’or à Lénine-Trotski-Staline et depuis les Lémuriens à Mao et Deng • oh, la liste est loin d’être close – car le monde patine encore sur l’horreur et la folie – et va pati­ner • embras­sant l’espace – leurs ailes avaient court-cir­cui­té la colos­sale armée de Darius (d’ailleurs, d’après une rumeur non confir­mée,  Alexandre lui-même aurait été un per­itio) – et leurs plumes avaient por­té comme une épi­dé­mie la défaite par-des­sus l’agonique Rome vio­lée par Odoacre •

mais la liste de leurs inter­ven­tions est trop longue et com­porte trop d’informations sur l’histoire incon­nue du monde pour pou­voir être trans­po­sée et trans­crite sans une extrême témé­ri­té ici • (d’ailleurs, comme le savent très bien les avi­sés, les mys­tères fic­tives sont les plus ter­ribles) • deux, pour­tant, que j’ai sug­gé­rées de manière fugi­tive plus haut, comme aisé­ment a com­pris le lec­teur tant soit peu pers­pi­cace, me contraignent par leur nature même au dévoi­le­ment • la pre­mière concerne le sens de la pro­phé­tie ori­gi­naire et, impli­ci­te­ment, celui de la pro­phé­tie sibyl­line • car ain­si qu’on peut le voir par suite d’une éva­lua­tion même som­maire du dire de la pro­phé­tesse royale atlante – non enre­gis­tré par aucun texte de la vaste créa­tion laby­rin­thique du codex et com­mu­ni­qué à moi exclu­si­ve­ment par la mémoire encore plus laby­rin­thique du guide – le rôle joué par les per­itios dans l’anéantissement de l’Atlantide ne pou­vait avoir qu’une valeur d’épisode – de même que la pul­vé­ri­sa­tion de toutes les autres impro­vi­sa­tions de la vani­té humaine – puisque, en tant quagents secrets du néant dans le monde – leur fonc­tion et, en fait, leur être de non-être s’avéraient indis­so­ciables de « la fin  véri­dique du monde » • or, comme m’expliqua en sou­riant le guide, jus­te­ment cette for­mule para­doxale et absurde, impli­quant, dirait-on, plu­sieurs unhap­py ends mon­diaux pos­sibles – dont un seul – seule­ment un « véri­dique » – visait, pré­ci­sé­ment, la superbe ridi­cule du non-être humain – qui, loin de recon­naître enfin son néant – donne à tous ses châ­teaux de sable ou de cartes de jeu des signi­fi­ca­tions et des durées uni­ver­selles • en effet, il est bien connu que tous les empires ombi­li­cistes qui se sont suc­cé­dés à tra­vers la pous­sière du monde – y com­pris l’empire romain – s’identifiaient au monde lui-même – essayant de se convaincre dans leur auto­hyp­nose para­noïde – qui n’a épar­gné ni les empires fos­siles pré­co­lom­biens – que leur dis­pa­ri­tion serait iden­tique à celle de l’univers dans lequel ils por­taient leur ina­ni­té •

en par­ti­cu­lier Rome était deve­nue – en par­tie en rai­son de la haine des occu­pés – sur­tout juifs (voir dans ce sens l’apocalyptique judaïque), aux­quels il faut rajou­ter, par une sorte d’hérédité reli­gieuse, les moult per­sé­cu­tés chré­tiens (judéo-chré­tiens prin­ci­pa­le­ment, cf. Apocalypse)  – d’autre part, à cause de la méga­lo­ma­nie incor­ri­gible des occu­pants – le sym­bole par excel­lence du monde – d’un monde odieux pour les pre­miers – abjec­tion dont l’abolissement ne pou­vait consti­tuer qu’une libé­ra­tion gran­de­ment sou­hai­tée et lon­gue­ment rêvée – les sen­ti­ments anti-romains four­nis­sant, pro­ba­ble­ment, le com­bus­tible de l’acosmisme des pre­miers gnos­tiques – pour ne plus par­ler des « nations de néant » des essé­niens • mais, fin d’un monde sublime pour les der­niers – les Romains eux-mêmes – temple de la jus­tice et de l’ordre dont l’effondrement ne pou­vait qu’être syno­nyme de l’abîmement du cos­mos dans le chaos – catas­trophe indi­cible, téta­ni­sant d’horreur l’imaginaire gré­co-latin – mais évi­tée, ou plu­tôt ajour­née pour­tant par scis­si­pa­ri­té poli­tique • donc Rome = le monde • mais cette équa­tion pou­vait se lire de deux façons – signi­fiant, selon le cas, mytho­ma­nie poli­tique ou code, réduc­tion du monde aux dimen­sions de l’empire romain ou uti­li­sa­tion inten­tion­nelle de « Rome » , ou plus pré­ci­sé­ment, de sa fin, pour dési­gner « la fin véri­dique du monde » lui-même • or, assu­ré­ment, c’est dans ce second sensque devait être com­prise la pré­dic­tion de la Sybille Érythrée – non comme annonce de l’unhap­py end d’une cité, aus­si pres­ti­gieuse soit-elle, mais comme un mode codé de signi­fier la fin catas­tro­phique du monde – l’apocalypse – l’Armageddon ou n’importe quel autre nom on lui don­ne­rait •

en fait, les per­itios – qu’il faut voir comme étant la véri­table ori­gine de la pro­phé­tie – la man­ga atlante étant elle-même une per­itia ou une de leurs  repré­sen­tants – s’étaient heur­tés à une double dif­fi­cul­té • à savoir, de dévoi­ler la véri­té et en même temps de l’occulter – d’annoncer de manière cré­dible « la fin véri­dique du monde » – et de l’engloutir par­mi dif­fé­rentes « fins » poli­tiques de la vani­té et de la cupi­di­té humaines • la dis­pa­ri­tion et la réap­pa­ri­tion pério­dique de la pro­phé­tie – au début, toutes ces choses, il est presque inutile de le pré­ci­ser, me les avait expli­quées le guide, mais petit à petit s’était ins­tal­lé un phé­no­mène second (télé­pa­thique ?) – une ana­mnèse – l’éveil d’une mémoire pro­fonde qui se dérou­lait en moi pareille à un film her­mé­neu­tique, cette fois à par­tir du silence et non des dires du guide – avait repré­sen­té la plus pro­fonde sub­ti­li­té de leur stra­té­gie – la valeur d’une pro­phé­tie – et, par consé­quent, son apti­tude à la réa­li­sa­tion – se mesu­rant selon l’intensité du doute qu’elle pro­voque – de l’attente assoif­fée et anxieuse qu’elle sait sus­ci­ter et main­te­nir • car une pro­phé­tie oubliée se perd non seule­ment dans le laby­rinthe de la mémoire mais sur­tout dans les laby­rinthes d’un corps tor­tu­ré par l’inachèvement • d’autre part, comme tous les assas­sins qui visent la réa­li­sa­tion d’un crime par­fait – la vic­time étant le monde lui-même – pour dévier en par­tie l’attention des mor­tels – hors cir­cons­tances tout à fait excep­tion­nelles – les per­itios étant non seule­ment invul­né­rables mais éga­le­ment immor­tels – ils avaient déci­dé d’exploiter les appé­tits ombi­li­cistes de l’humanité, tel­le­ment anxieuse de son iden­ti­té – don­nant l’impression sub­mi­néeque la pro­phé­tie pour­rait néan­moins concer­ner une de ces ridi­cules masures déla­brées des huma­noïdes (les des­cen­dants du singe avaient évo­lué bien moins qu’il ne leur plai­sait de se l’imaginer) – quelque Atlantide – quelque Babylon, Ninive ou une Rome quel­conque •

mais en adap­tant et modi­fiant la pro­phé­tie au fur et à mesure qu’une des cibles tran­si­toires et éphé­mères de la pul­vé­ri­sa­tion his­to­rique était enfin atteinte – ici se trou­vant d’ailleurs une des rai­sons de la dis­pa­ri­tion et de la réap­pa­ri­tion pério­dique d’une pro­phé­tie for­mel­le­ment variable • la sélec­tion de Rome par­mi ces masques du but pro­fond – l’abolissement d’un monde résor­bé défi­ni­ti­ve­ment dans le néant – l’essence phy­si­cale des chi­mères de la paix, comme se dési­gnaient entre eux les per­itios, étant non cor­po­relle mais spa­tiale (mais sur cette révé­la­tion il ne m’est pas per­mis d’insister) – oh, oui ! la sélec­tion de Rome s’était avé­rée un choix par­ti­cu­liè­re­ment heu­reux • non seule­ment parce que Rome a sur­vé­cu au fond à sa propre des­truc­tion sym­bo­lique – en se trans­for­mant, de capi­tale d’un empire, en capi­tale d’une croyance – mais aus­si peut-être parce qu’il exis­tait réel­le­ment un lien inex­pli­cable – abys­sal ou a-local ? – entre le des­tin, la des­ti­na­tion du monde – et cer­tains com­po­sants – cer­tains vec­teurs de son his­toire (d’ailleurs, le monde est-il autre chose qu’histoire ?) – voire entre eux-mêmes – en par­ti­cu­lier Rome – tout par­ti­cu­liè­re­ment – tout spé­ci­fi­que­ment Rome •

l’autre infor­ma­tion – déjà sug­gé­rée en lien avec Alexandre et éven­tuel­le­ment d’autres per­son­nages de la pro­jec­tion his­to­rique – concer­nait la stra­té­gie secrète uti­li­sée par les per­itios pour infil­trer et contrô­ler – sans la brus­quer – mais en la condui­sant vers son port fatal – la fan­tas­ma­go­rie social-poli­tique des hommes – tout leur jeu d’ombres – de sang et de pous­sière • car pour rem­plir leur fonc­tion les per­itios étaient contraints – oh ! avec com­bien de répu­gnance – de les infil­trer – de prendre le visage des hommes – à la manière de quelques agents secrets qui infil­tre­raient une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste • dans ce but, une par­tie des per­itios –pas tous, sans doute, comme on le ver­ra – avaient uti­li­sé une cer­taine apti­tude – un talent – une sorte de hyper-camé­léo­nisme mutant – dont les pro­phé­ties et les trai­tés s’étaient abs­te­nu de par­ler – et pour cause ! •

Sculpture exté­rieure – cour du châ­teau
de Brécy (pho­to d’août 2018).

 

la véri­té est pour­tant – véri­té que Borges lui-même igno­rait – bien qu’il l’eût tou­chée de près de la manière la plus périlleuse pos­sible – que les per­itios – eux-mêmes ombres des biblio­thèques – et en tant que tels dépour­vus d’une réelle consis­tance phy­sique – pou­vaient inver­ser leur corps par leur ombre – du moins pour les regards myopes des mor­tels – qui n’étaient eux-mêmes qu’une sorte d’aveuglement • de sorte que même pour le soleil – le corps d’oiseau et de cerf était sub­sti­tué par l’ombre humaine qui deve­nait corps à son tour – l’ombre humaine étant rem­pla­cée symé­tri­que­ment par le corps de cerf et d’oiseau – qui deve­nait à son tour ombre • l’inconvénient fla­grant de cette muta­tion, autre­ment par­faite, consis­tait bien sûr dans la mor­pho­lo­gie chi­mé­rique-ani­male de l’ombre (l’ex-corps) • or, un indi­vi­du à l’ombre chi­mé­rique ne pou­vait qu’inquiéter les autres huma­noïdes – qui por­taient de règle leurs chi­mères dans la caboche seule­ment • il fal­lait faire quelque chose • par consé­quent, ce n’était pas l’hostilité – les chi­mères de la paix, bien qu’implacables, ne connaissent pas l’adversité, la sup­pres­sion d’une pseu­do-huma­ni­té arri­vée à la mois­son visant la puri­fi­ca­tion et non l’inverse – mais la plus stricte néces­si­té qui avait pous­sé les per­itios – plus pré­ci­sé­ment, ceux par­mi eux qui avaient une mis­sion d’infiltration – à tuer cha­cun un seul homme – avec l’unique but de cap­ter son ombre – la pré­cieuse – l’indispensable ombre • ain­si, un per­itio mutant pou­vait se débar­ras­ser enfin du der­nier incon­vé­nient du tra­ves­ti – le seul élé­ment qui aurait pu éven­tuel­le­ment lais­ser trans­pa­raître sa nature chi­mé­rique – l’ombre, bien sûr • (évi­dem­ment, l’idée qu’un per­itio ne pour­rait tuer qu’un seul huma­noïde consti­tuait une absur­di­té soi­gneu­se­ment culti­vée jus­te­ment pour ne pas aler­ter les futures vic­times) •

quant aux autres per­itios – ceux qui n’étaient pas impé­ra­ti­ve­ment obli­gés à cacher leur nature skia­tique – pour ne pas pas­ser pour des monstres aux yeux des monstres – ils se camou­flèrent à leur tour – en se revê­tant des chi­mères qui peu­plaient les pen­sées des hommes si faciles à trom­per • ils furent donc tour à tour – et par­fois en même temps – dieux – démons – titans et géants – sphynx – phé­nix et ich­tyo­cen­taures – nymphes – elfes et nornes – satyres – et sylphes – et trolls – et tant d’autres figures conte­nues dans le « livre des êtres ima­gi­naires » – ils furent même per­itios, eux qui étaient des per­itios – et extra­ter­restres fur­tifs cachés dans des OVNI mys­té­rieux • ils avaient taillé dans la géo­gra­phie com­mune une tranche de trans­cen­dance qui s’est appe­lée « le tri­angle des Bermudes » – et ils se lais­sèrent même voir en tant que « petits hommes verts » – comme autre­fois les dia­blo­tins – de longues sil­houettes grises – en s’imaginant tels que les hommes aimaient se repré­sen­ter le pas­sé et l’avenir • et en se méta­mor­pho­sant – ils atten­daient l’accomplissement étrange des signes qu’eux seule­ment, les per­itios, savaient déchif­frer – et la crois­sance, dans l’ombre, des biblio­thèques – ces voix silen­cieuses du néant • et la redé­cou­verte de l’Atlantide – avec laquelle tout avait com­men­cé, et avec laquelle tout était des­ti­né à finir véri­di­que­ment – devait, elle tout par­ti­cu­liè­re­ment, pré­dire le com­men­ce­ment moult atten­du de l’achèvement des temps •

et lorsque les images de la voix télé­pa­thique ces­sèrent – je regar­dai avec éton­ne­ment celui qui avait été mon guide – en arti­cu­lant les lèvres col­lées – et je sen­tais que la révé­la­tion n’était pas encore com­plète – mais sans savoir com­ment et ce qui lui man­quait • je contem­plais seule­ment, comme un cœur d’instants, l’attente qui pul­sait dans mon regard inté­rieur • et tout d’un coup le guide me prit par la main et nous tra­ver­sâmes telles des pau­pières les rideaux rouges et nous retrou­vâmes sur une place hié­ra­tique – déserte – comme dans un tableau de Di Chirico – per­itio lui aus­si, je n’ai même plus deman­dé • et un soleil invi­sible frap­pait avec des rayons musi­caux les dalles oni­riques – et le guide me mon­tra de son long doit cen­dré et comme écla­tant d’une incan­des­cence à peine cachée – l’ombre qui lui ruis­se­lait des jambes • et je dis­cer­nai une tête de cerf aux pattes gra­cieuses et pleines de vigueur – et un tronc d’oiseau aux ailes géantes jaillis­sant en arté­siennes • et de mes yeux affo­lés tels des tour­ne­vis je lui scru­tai la figure impas­sible – si inhu­mai­ne­ment humaine – et ses yeux pro­fonds qui avaient réécrit presque son visage mille et mille fois • et je n’ai pas osé regar­der ma propre ombre de peur de ne déni­cher en elle la tête de cerf et les arté­siennes des ailes géantes • et me retour­nant à nou­veau vers le guide je l’ai inter­ro­gé avec les syl­labes des regards – sans for­mu­ler l’informulable – car je savais – je sen­tais avec toute mon anxié­té et tous mes pores qu’un mys­tère inson­dable était lié à l’homme qui, par la connais­sance, devien­drait per­itio – lui, qui n’était, par­mi les peuples de chi­mères de la pen­sée, que tout au plus une larve de per­itio – ou de ce per­itio unique qui par l’oubli – s’annihilant soi-même – devien­drait homme • et je criais avec les mutismes déses­pé­rés du regard – « main­te­nant je sais com­ment – mais je ne com­prends pas pour­quoi » • et en enten­dant avec le cer­veau ma ques­tion – la chi­mère de la paix sou­rit tris­te­ment – pareil, oh ! pareil au sphinx devi­né par Œdipe… •

 

Extraits du cycle inédit Êtres ima­gi­naires et poé­tiques,
ins­pi­ré du volume Le livre des êtres ima­gi­naires de Jorge Luis Borges
Traduits du rou­main par Dana Shishmanian

 

Présentation de l’auteur

Ara Alexandre Shishmanian

Né à Bucarest en 1951, diplô­mé de la facul­té de langues romanes, clas­siques et orien­tales, avec une thèse sur le Sacrifice védique, oppo­sant au régime com­mu­niste, Ara Alexandre Shishmanian a quit­té défi­ni­ti­ve­ment la Roumanie en 1983. Poète et his­to­rien des reli­gions, il est l’auteur de plu­sieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des publi­ca­tions de spé­cia­li­té en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du col­loque « Psychanodia » qu’il a orga­ni­sé à Paris sous l’égide de l’INALCO en mémoire de I. P. Couliano, dis­ciple de Mircea Eliade : Ascension et hypo­stases ini­tia­tiques de l’âme. Mystique et escha­to­lo­gie à tra­vers les tra­di­tions reli­gieuses, 2006, et le pre­mier numé­ro d’une publi­ca­tion pério­dique : Les cahiers Psychanodia, I, 2011 ; ces deux publi­ca­tions sont édi­tées par l’Association « Les amis de I. P. Couliano » qu’il a créée en 2005).

Il est éga­le­ment l’auteur de 18 volumes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997 : Priviri /​​ Regards, Ochiul Orb /​​ L’oeil aveugle, Tireziada /​​ La tiré­siade, regrou­pés dans Triptic /​​ Triptyque (2001, éd. Cartea româ­nească), le cycle Migrene /​​ Migraines, I-VI (2003-2017), le cycle Absenţe /​​ Absences, I-IV (2008-2011), et enfin Neştiute /​​ Méconnues, I-V (2012, 2014, 2015, 2018).

Deux volumes de poèmes tra­duits en fran­çais par Dana Shishmanian sont parus aux édi­tions L’Harmattan, dans la col­lec­tion Accent tonique : Fenêtre avec esseu­le­ment (2014), et Le sang de la ville (2016), les deux plu­sieurs fois recen­sés dans des revues lit­té­raires fran­çaises (dont Recours au poème).

Autres lec­tures

Ara Alexandre Shishmanian, Fenêtre avec esseulement

Historien des reli­gions, auteur de plu­sieurs études sur l'Inde Védique et la Gnose, Ara Shishmanian a éga­le­ment orga­ni­sé, puis édi­té avec son épouse, Dana, les actes d'un col­loque sur la mys­tique escha­to­lo­gique à tra­vers les reli­gions mais aus­si de 14 volumes de poèmes parus en Roumanie depuis 1997.