Aurélia Khorkoff, Arrachement — Notes de chemin, extraits

Par |2026-11-06T10:47:38+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Aurélia Khorkoff, Poèmes|

Par­tir c’est comme un petit arrache­ment un peu comme un scratch un peu usé un petit agrippe­ment un panse­ment qui colle encore à la peau et alors on y laisse une plume ou deux même en détachant tout douce­ment c’est laiss­er der­rière soi quelque chose mais on ne sait pas quoi quelque chose d’indéter­minable d’indéfiniss­able et tant qu’on y est d’in­ter­minable quelque chose que l’on sait der­rière soi même longtemps après avoir dépassé le der­rière soi et alors que l’a­vant est tout devant quelque chose qui ne ter­mine pas de terminer

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puis vient le déplace­ment le train galopant sur les rails la fenêtre qui nous rap­pelle le monde le déplace­ment du corps sans mou­ve­ment le déplace­ment du corps entier par­al­lèle à la terre sur des rails sans bouger sans un geste on ne bouge pas on est bougé c’est une sorte de magie de ren­verse­ment con­nu et nou­veau à la fois ce corps là va con­naître un autre soi ce corps là c’est un bout de soi qu’on trans­porte sans rien faire 

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c’est la soli­tude qui revient tou­jours quand on est seul et qui revient dans les pen­sées et avec la soli­tude ce sont les êtres qu’on aime et qui nous entourent ceux-là même qui nous font dire je ne suis pas seul et pour­tant
pourtant

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la soli­tude c’est elle qui est la plus présente la soli­tude c’est l’ab­sence la plus présente la plus tenace qui soit elle tient à nous autant que l’on tient à elle elle tient dans le creux de la main et dans le cœur trop étroit parfois 

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la riv­ière ou ce qu’il en reste dia­logue avec son lit

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on entend des con­ver­sa­tions des bor­bo­rygmes de l’eau les glou­gloute­ments entre les cail­loux et le vent qui cha­touille les feuilles des peu­pli­ers qui frémis­sent la libel­lule cer­taine­ment l’ancêtre de l’héli­cop­tère vrom­bit en ras­ant l’eau superbe numéro de voltige digne d’un canadair

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et je plonge mes pieds harassés dans l’eau fraîche et trans­par­ente et mes orteils touchent le fond et trou­blent le périmètre limpi­de en remuant la vase et le sable je case mes pieds entre deux cail­loux bien calés là je laisse le temps pass­er dans le cours de l’eau sur le rivage l’eau coule comme le temps ça s’ar­rête un petit instant 

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je reprends sur mon dos ma vie mes quelques kilos de gros sac ramassés sur mon dos m’e­treignent ce gros sac m’étreint me prend par la taille repose sur mes reins m’en­toure comme un homme un enfant un fardeau une promesse avec lui je me sens moins seule

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je sais qu’il y a une par­tie de ma vie dedans même infime et que je la trans­porte avec moi je suis rien auquel on peut ajouter ce petit tas là rien ajouté à ça ce gros sac rem­pli de quelques riens que je porte et qui sem­ble me rap­pel­er mes pieds sur la terre avec la fatigue et le soleil et l’air et le ciel qui n’en finit jamais et les idées qui traî­nent le poids m’écrase comme si je devais ren­tr­er dans la terre à chaque pas les racines que l’on n’a pas les his­toires que l’on ne se racon­te plus je me laisse écras­er je ne veux plus rien d’autre et avancer quand même avancer aller de l’a­vant encore je ferai une pause après après le virage après le raidil­lon après la pente après l’ar­bre après les blés moisson­nés après la belle vue sur le vil­lage de pierre après pour avancer encore

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et soudain la douleur l’élance­ment l’échauf­fe­ment les étire­ments cri­ants le mou­ve­ment qui use et tire et écrase et le poids dans les artic­u­la­tions qui nous rap­pelle la pesan­teur la terre l’aimant c’est en aimant que l’on marche en aimant en ter­ras­sant ter­rassé de fatigue abat­tu vain­cu par le chemin le repas le moment de s’ar­rêter et regarder manger s’ef­fon­dr­er de tor­peur et de sec­on­des blanch­es tout à coup dans les draps frais si doux qu’on avait oublié la douceur de la peau quand elle a trop pris l’air s’étir­er comme le temps s’étire 

 

Présentation de l’auteur

Aurélia Khorkoff

Aurélia Khorkoff née le 20 novem­bre 1975 et a gran­di en ban­lieue parisi­enne. Elle a fait des études de let­tres, d’histoire puis de psy­cholo­gie. Elle a com­mencé un tra­vail psy­ch­an­a­ly­tique à l’adolescence et est main­tenant psy­cho­logue clin­i­ci­enne et psy­ch­an­a­lyste. Elle tra­vaille dans un CMP pour adultes.

Depuis l’adolescence elle écrit des jour­naux intimes et des poèmes qu’elle dif­fuse a min­i­ma par le biais d’une page sur face­book. Elle fait égale­ment un tra­vail d’écriture clin­ique au sein de son asso­ci­a­tion Espace Ana­ly­tique et dans des revues et ouvrages spécialisés.

Bibliographie

Aurélia Khorkoff, Crises et et rup­tures en clin­ique insti­tu­tion­nelle, Clin­iques n°28, Erès.

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