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La Traductière a 30 ans

Par |2018-10-19T01:19:37+00:00 28 juin 2012|Catégories : Revue des revues|

Dirigée par le poète Jacques Rancourt, La Traductière fête ses 30 ans en nous offrant un numé­ro de toute beau­té. La par­ti­cu­la­ri­té de la revue étant de publier les poètes choi­sis en fran­çais et en anglais, en plus de leur langue d’origine. Au cœur de ce tren­tième volume, des poètes venus de Singapour. C’est d’ailleurs la pre­mière fois qu’une revue ouvre ain­si ses pages à autant de poètes sin­ga­pou­riens, poètes écri­vant dans l’une ou plu­sieurs des quatre langues par­lées là : anglais, chi­nois man­da­rin, malais et tamoul. Ce numé­ro ne pro­pose pas de dos­sier « poé­sie de Singapour » à pro­pre­ment par­ler. C’est beau­coup plus inté­res­sant que cela. Il est orga­ni­sé en deux grandes par­ties (Le lec­teur de poé­sie ; l’attention poé­tique), ponc­tuées par un texte éclai­rant sur la poé­sie de Singapour, tra­vail col­lec­tif pro­po­sé par le comi­té lit­té­raire artis­tique du National Arts Council de Singapour. Un texte qui per­met une pre­mière approche pour le néo­phyte, ce que je suis concer­nant cette poé­sie. Les poètes sin­ga­pou­riens sont égrai­nés au cours des deux par­ties de la revue.

Le lec­teur de poé­sie occupe les 2/​3 de la revue. Rancourt et son comi­té de rédac­tion, dont nos amis et col­la­bo­ra­teurs régu­liers Max Alhau et Elizabeth Brunazzi, ont deman­dé à des poètes et écri­vains, une cin­quan­taine, de cap­ter leur « rap­port per­son­nel et immé­diat à la poé­sie, comme on le ferait pour un audi­teur en train d’écouter une pièce musi­cale ou un spec­ta­teur en train d’observer une œuvre pic­tu­rale ». On trou­ve­ra ain­si des textes (entre autres) de Gabrielle Althen, Linda Maria Baros, Eva-Maria Berg, Brigitte Gyr, Shizue Ogawa, Cécile Ouhmani, Fabio Scotto, Jean-Luc Wauthier, Barry Wallenstein… Et un très beau poème de Rancourt. Un texte excep­tion­nel de Claudio Pozzani. Et plu­sieurs poètes de Singapour donc : Grace Chia, Chow Teck Seng, Heng Siok Tian, KTM Iqbal, Johar Buang, Théophilus Kwek, Lathaa, Aaron Lee, Madeleine Lee, Lee Tzu Pheng, Kiang Wern Fook, Aaron Maniam,  Edwin Thumboo, Toh Hsien Min, Yeow Kai Chai, Yong Shu Hoong et Zou Lu. Cela donne un ensemble réus­si, avec de très belles choses. Ce n’est pas si fré­quent lorsque les revues passent com­mande, et cette qua­li­té mérite d’être signa­lée. Ainsi :

Viennent ensuite les pages consa­crées à l’attention poé­tique, concept cher à Jacques Rancourt. On y retrouve une par­tie des poètes appe­lés dans la pre­mière par­tie de ce numé­ro. Et un texte de Rancourt expo­sant ce dont il s’agit. L’idée est venue au poète dans les années 90. Il écri­vait jusque-là des poèmes courts et une ami­tié le conduit à écrire un long poème. Cette écri­ture est conduite comme une expé­rience, elle pro­duit réflexions et constats. Extraits : « (…) on pou­vait abor­der l’écriture d’un poème sans l’angoisse de le ter­mi­ner, et le reprendre le len­de­main ou le sur­len­de­main là où on l’avait lais­sé ; puis, après avoir relu la par­tie déjà écrite, repar­tir au point de jonc­tion et, moyen­nant une tran­si­tion oppor­tune, pour­suivre l’itinéraire enga­gé. Et même plus : à tra­vers cette expé­rience, on prend conscience à quel point l’on n’est jamais tout à fait la même per­sonne d’un jour à l’autre, et que, au lieu de consti­tuer un obs­tacle, cet écart nous per­met d’aller cher­cher en nous-mêmes, dans notre ima­gi­na­tion, dans notre vécu, des per­cep­tions, des sen­sa­tions et points de vue qui n’étaient pas pré­sents la veille, qui ne le seraient plus le len­de­main ou le sur­len­de­main. Ainsi le poème peut-il prendre une colo­ra­tion mul­tiple, s’ouvrir à une pré­sence humaine plus com­plexe, favo­ri­ser une quête esthé­tique et spi­ri­tuelle plus riche. (…) je me suis ren­du compte peu à peu de l’existence d’une dis­po­si­tion men­tale par­ti­cu­liè­re­ment pro­pice, sinon même néces­saire, à l’écriture d’un poème comme à la pour­suite d’un poème déjà en cours : c’est ce que je nom­mai pour moi-même l’attention poé­tique. Il s’agissait d’être suf­fi­sam­ment dis­trait pour lais­ser les mots affluer de tous hori­zons, et en même temps suf­fi­sam­ment vigi­lant pour leur per­mettre de s’organiser en un poème cohé­rent. Le rôle du poète deve­nait alors celui d‘un aiguilleur de mots. »  

La Traductière est une revue annuelle à décou­vrir, si ce n’est déjà fait.

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