La pre­mière livrai­son de cette série de chroniques que nous devons à Michel Host a été  pub­liée dans le tout pre­mier numéro de Recours au poème, le numéro 1 de en mai 2012.

∗∗∗

 

Le Scalp en feu est une chronique irrégulière et inter­mit­tente, dont le seul sujet, en rai­son du manque et de l’urgence, est la poésie. Elle ouvre six fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les néces­sités de l’instant ou du jour, son auteur, un cynique sans scrupules, s’engage à ouvrir à chaque fois toutes ces fenêtres ou quelques-unes seulement.

UNE PENSEE

« La poésie n’est jamais fic­tive ». (Frédérick Tristan)

Même néga­tive, cette ten­ta­tive de déf­i­ni­tion de la poésie est une des plus pro­fondes par­mi toutes celles que j’ai ren­con­trées. On la reli­ra dans Le retourne­ment du gant — (Entre­tiens avec Jean-Luc More­au, p. 73, Fayard, 2000).

Il me faut faire un ou deux pas de plus.

Oui, bien enten­du, la Poésie de l’un ou l’autre, tel ou tel de ses poèmes, avant que d’être écrits, puis figés dans les pages d’un recueil, ont d’abord tis­sé un lien pro­fond avec son exis­tence, sa tem­po­ral­ité sur terre, ses amours, ses goûts et ses dégoûts, ses révoltes… En somme, ce que l’on résumerait par l’expérience, la part non-fic­tive de l’homme, de la femme qui se sont déclarés poètes.

Mais s’ouvrent aus­sitôt un champ de mines et le jeu de vie ou de mort. De ce lien, de cette expéri­ence, le poète peut n’avoir fait que le théâtre de ses opéra­tions intimes, le lieu où, habile stratège, avec plus ou moins de dis­cré­tion il sol­licite l’admiration de ses généraux et celle des généraux qu’il aura vain­cus. On résume cette posi­tion, d’ordinaire, par poésie nom­briliste. À moins qu’il ne s’agisse de poésie imi­ta­tive, car il n’est pas exclu que le mil­i­taire des Let­tres s’inspire d’autres stratèges des temps anciens, les Gengis Khan, les Alexan­dre, les Sci­p­i­on, les Napoléon du verbe poé­tique… Que n’est-on capa­ble de faire, en effet, pour être encen­sé ! Sou­vent, cette poésie-là perd ses bras, ses jambes et sa vie sur les ter­rains où elle fait mine de com­bat­tre. Elle périt car elle est périssable.

 L’autre cas, plus rare il me sem­ble, est celui du stratège qui n’entre en lutte, en poésie donc, que pour sauver les siens, je veux dire les hommes. On ne sauve qu’en ral­liant les peines de tous, les ent­hou­si­asmes de tous : en partageant, en somme. C’est dire que cette « expéri­ence », cette part non-fic­tive, est haute­ment trans­mis­si­ble et claire­ment à trans­met­tre. Partagée, elle n’est plus fic­tion de soi. Qu’elle s’appuie sur la beauté ou l’horreur, l’amour ou la détes­ta­tion, la colère ou la célébra­tion, qu’importe…  les com­bat­tants, et der­rière eux la foule, passeront à tra­vers le champ miné et tout le monde restera en vie.

 LE POÈME

C’est « La chan­son des cheveux dénat­tés » de Jaroslav Seifert, poète praguois, tchèque et uni­versel, parue dans le recueil Le con­cert en l’île et autres poèmes, pub­lié en tra­duc­tion[1] chez Bel­fond, en 1986, avec une pré­face d’Hubert Juin.  Seifert reçut le prix Nobel de Lit­téra­ture en 1984. Ce n’est pas pour cette rai­son que Le Scalp en feu le met en exer­gue, mais parce que son engage­ment ne fut pas de façade et que la vie est au cœur de sa poésie.

Hubert Juin nous en dit ceci : « Pas de tumulte, ici. Pas de rhé­torique écla­tante ou indue. Pas d’éclat, juste­ment. Cette mesure partout appliquée est plus ter­ri­ble que les cris. C’est ain­si, je crois, que chem­ine la poésie de Seifert, s’avançant dans la pro­fondeur. Elle a par­tie liée avec le quo­ti­di­en, avec l’homme de tous les jours… »

- Donc, pourquoi Seifert ?
— Eh bien… « la pro­fondeur »… « le quo­ti­di­en »… « l’homme de tous les jours »…  Nous tous.
— Et pourquoi ce poème et non un autre ? 
— Pour la Femme, qui se trou­ve en son cen­tre. Pour la beauté Femme intime, sa beauté cosmique.
 

La chan­son des cheveux dénattés

Sans talons, dans des pan­tou­fles de vair doux
bougent des jambes de femme.
Mes yeux refusent le sommeil.
Quand elle a rejoint la fenêtre, elle s’est assise
dans ses pan­tou­fles de vair doux.

Elle cache son foulard de soie, plus lourd de quelques larmes,
là où il fut auparavant.
Com­bi­en pèse une larme ? Cela fait rire !
Comme est pesante cepen­dant la soli­tude d’une nuit plus lourde de quelques larmes.

Il pleut en silence, le cheveu de son parfum
vers les ron­deurs de ses épaules de colombe,
et le peigne soulevé par la main
regagne en descen­dant la tresse
des cheveux de ce parfum.

Elle cou­vri­ra la tempe de sa beauté,
Sous la cam­brure d’un bras. Légèrement,
pour la nuit, elle refait ses tress­es défaites il y a un instant,
sur la tempe de sa beauté.

 Jaroslav Seifert

 LE POÈTE

Gas­ton Mar­ty est le Poète.

Non parce que je l’avais ren­con­tré, il y a des années aujourd’hui, sans m’être douté de rien. Il ne m’avait pas don­né alors l’occasion de devin­er quoi que ce fût. Il fut mon pro­fesseur de péd­a­gogie de l’espagnol, langue et cul­ture que je m’apprêtais à enseign­er pen­dant des dizaines d’années. Il pra­ti­quait, ô com­bi­en ! son méti­er, j’apprenais le mien. C’est une autre ren­con­tre, celle que je fis des Édi­tions de l’Atlantique, sis­es à Saintes, en Char­ente-Mar­itime, qui me per­mit de le retrou­ver : il y pub­li­ait des recueils de poèmes. Nous refîmes con­nais­sance sur cet autre ter­rain, comme dans une « autre vie » qui s’ouvrait.

En pre­mier lieu, je reprends ici des notes que la revue en ligne La Vie lit­téraire avait accueil­lies lorsque ne lui avait pas suc­cédé encore La Cause Lit­téraire. Et aus­si j’y détaille un peu plus les cir­con­stances de ces retrou­vailles inattendues. 

En sec­ond lieu, je cit­erai quelques poèmes de Gas­ton Mar­ty, qui nous par­lent de l’ici et du main­tenant, mais aus­si de l’hier et de l’ailleurs.

 I – QUATRE SAISONS UN DÉSIR  de Gas­ton MARTY

Aux Edi­tions de l’Atlantique, Col­lec­tion Phoï­bos, 2009

Gas­ton Mar­ty fut mon guide lors de la pré­pa­ra­tion de con­cours des­tinés à faire de moi un pro­fesseur d’espagnol, il y a de cela quelque temps ! C’était à Orléans. Un heureux hasard  — ma ren­con­tre avec les édi­tions de l’Atlantique, pré­cisé­ment – a per­mis que nous nous retrou­vions. La France est petite et grande à la fois : ce maître excel­lent était donc aus­si poète ! J’aurais bien dû savoir que, pour beau et exal­tant qu’il soit, le méti­er de pro­fesseur (c’était ain­si qu’il était alors, et j’espère qu’il l’est resté en dépit des bruits sin­istres qui courent ici et là !), s’il fait dans bien des cas la total­ité d’un homme, lui ouvre cepen­dant assez de portes pour qu’il puisse, s’il en a la force et le désir, se réalis­er dans une vie plus ample, à d’autres mesures.  Je suis donc repar­ti sur la piste de Gas­ton Mar­ty, elle me con­duisit vers le sud, là où il vit désor­mais, occupé d’une revue de créa­tion lit­téraire — Souf­fles -, et de sa pro­pre poésie. Son recueil des Qua­tre saisons n’a rien d’horticole et tout de ce plus vaste désir. Son éditrice présente ain­si sa poésie : « [Elle] est pleine de com­pas­sion et d’humanité…  celle qui s’interroge et inter­roge le sou­venir. Il faut y ajouter une langue par­faite­ment orig­i­nale et des images qui nous enchantent, faisant vibr­er en nous la mémoire per­due. » (Sil­vaine Arabo).

Une langue, oui, et qui sonne, claire, sur ce temps du sou­venir, par­fois d’une nos­tal­gie vite rap­pelée à la tenue, à la noblesse dis­crète de l’allure et du dire… Genio y figu­ra ! – quelque chose d’espagnol peut-être,  de sim­ple et d’essentiel :

La vieille femme se tient buste droit
…………………………………………………
Je savais en sa cui­sine trou­ver salon
Aux reflets de feu sur mosaïque gauche­ment réparée.
Table aus­si que l’on touche à regret
Par peur de bless­er la nappe et défleurir le temps.
Accourez mai­son inachevée mémoire fidèle
La femme éti­ole les fleurs changées de vase faux cristal.

On le pressent, plus que les qua­tre temps de l’année, c’est le temps tout entier qu’emportent avec eux ces vers d’autant plus libres qu’ils se vêtent de rigueur et fuient toute emphase. La force en est telle qu’ils nous empor­tent aus­si dans ce temps élar­gi, même ceux d’entre nous qui n’en auront respiré que de loin­tains effluves, ou même n’en auront rien respiré. Sa poésie me sem­ble avoir été de longtemps den­sité, cristalli­sa­tions, pris­es secrètes dans et sur un réel sans cesse à saisir, énigme de nous-mêmes que l’énigme d’un tour inat­ten­du tente d’ouvrir pour nous le révéler. En témoignent ces dis­tiques bleutés et sus­pendus, dans l’attente des lec­tures révélatrices :

Il n’était plus ici rumeur de ville
mais pierre bleue un extrait de jour et nuit

Cas­sant comme une falaise dussent y foi­son­ner les nuages
je m’essayais à ce bleu brusqué ou sans trouble

Par­fois enfoui bleu de la plus belle eau
et en sa qual­ité la remon­tée des oiseaux

Haut nouage (2001)

Dans l’attente du mir­a­cle d’adolescence, de ce que le jour déraille enfin, de ce que nous nous appro­pri­ions un autre monde, celui du partage, son vis­age et notre autre vis­age… Ain­si dans les pros­es brèves de « L’onde et la braise » (1988) : « On nous dit de partager mais quelles miettes si par escapade nous décou­vrons de quelle riv­ière sour­dent les ver­dures aux vis­ages de feuilles. Il suf­fi­rait j’imagine de sup­pli­er le monde d’entrer en poésie ou suiv­re au matin délié la bru­ine alliant prairies pelous­es cœur des sar­ments pour qu’entre nuit et jour réver­bère et soleil émergé le train de l’aube brise ses aiguillages. »

Faisons retour à ces « Qua­tre saisons un désir » que vien­nent de pub­li­er les Édi­tions de l’Atlantique. Ce pour­rait être notre livre d’heures, celui des heures con­den­sées, rassem­blées, d ‘une exis­tence qui suit son tracé aven­tureux quoique posé, médi­tatif et songeur. Non livre de prière  — encore que la vie demande qu’on la prie de nous laiss­er la goûter pleine­ment -,  mais livre célébra­toire, sous sa tenue de tra­vail et de parade intime. En témoigne l’exergue, emprun­té à Alain Fournier : « Au vent de cet hiv­er qui était si trag­ique et si beau ». J’y devine tout un siè­cle qu’on ne se résign­era pas à jeter aux chiens en dépit qu’il fut si dif­fi­cile. On y prit le meilleur dans sa soudaineté :

Nos danseurs jour et nuit de la Saint-Jean
n’avaient envis­agé les mépris de plus tard
les hori­zons se couchant leur suffisaient.
Ado­les­cence telle une rafale
et la pierre jetée dans l’eau sous forme de galet
repart de la sur­face qu’il caresse.

On y avança, en ce siè­cle-là, de cent façons, tou­jours en quête d’une forme nou­velle du des­tin, d’une espérance dans les mots mêmes des livres :

L’errance fut celle d’un pié­ton du sable
au ren­dez-vous de la voile conquise.
Sous la poudre volante cris­saient rues platanes
par­quets rues en beau désordre.
………………………………………………………..
Il nous reve­nait de ral­li­er quelques livres suprêmes
avenues et apparte­ments d’un exil tourné en résidence.
Pâques se com­plaît à inter­ver­tir pages et murmures
dormeuse buée regard fixe des mots.

L’exil est rési­dence. Brève et pro­vi­soire sans doute. Gas­ton Mar­ty s’arrête et repart aus­sitôt. « Le par­cours levé tôt apprivoise le loin­tain / une journée si longue nous ver­ra ailleurs. »  Le secret est dans cette per­pétuelle mobil­ité, qui aide à com­pren­dre et accepter :

Il est jours telle­ment grenus que même
la chan­son de plainte s’y perdra
jours étouf­fés dans la nuit.
Com­man­deur de la mer et la mort
le temps à dos d’homme se désha­bille peu à peu
le temps se mêle à nos foules croisées
d’un air de léger compagnon.

Et si pèse l’inéluctable hiv­er, s’il con­vient de le regarder en face : « La suite va être un hiv­er sans échap­pée / imposant la pierre sous forme de pierre / ou d’eau gelée jusqu’à la pro­fondeur des maisons.’, si « Le papil­lon perd dans nos mains la poudre de ses ailes »…, reste à se dépouiller de l’inutile « en un regard infi­ni », à trou­ver « un verg­er aven­turé aux fron­tières pos­si­bles », car « Arrive l’heure des temps paci­fiés / s’épanche le suc de l’arbre qui craint la gelée / notre marche nous mène à des faubourgs orangés. »

Livre d’heures de Gas­ton Mar­ty, oui, ou « Saison­nier », image d’une vie exprimée en ses qua­tre étapes sym­bol­iques, haute pen­sée, stoïque et espag­nole quant à la pro­fondeur, sen­si­ble et lumineuse tel un grand ciel vari­able, émou­vante en son dire flu­ide et mesuré, au plus près du phénomène de notre exis­tence prise dans ses fron­tières d’espace et de temps, mais libre celle-ci parce qu’elle se dit et s’écrit infin­i­ment, heureusement :

Au milieu d’une puis­sante immo­bil­ité des choses
S’élèvent les feux tressés du bonheur.

                                      *

II — QUATRE POÈMES 

(Extraits de L’ombre de partage)

Même sans signet l’œuvre s’épanouit à la juste page
puis devien­dra un vais­seau d’oubli.
Une feuille emporte la feuille précédente
Il en est qui fuient devant l’auteur muet
pour­suivi par les soleils.
Aidons les yeux très neufs à déchiffrer
les livres capa­bles d’être suprêmes.
Pour qui choisit cet esseule­ment d’écrire
le libre texte se mire dans l’illimité
de l’après-midi.

                                      *

 Nous voici désertés

Nous avons eu l’insigne noblesse d’échouer
à flanc de gare et bal­cons à l’entour.
Une houle de trains ralen­tis enlace de loin
les maisons émergeant de brumes ensoleillées.
Sim­ple pas­sage ou arrêt durable le réc­it de branche
craque en sève glacée d’un print­emps sans merci.
Bifur­ca­tion des rails essaimant à cette approche
ou débor­dant au-delà de la marquise.
Les trains immo­biles boivent les saisons.

                                      *

Nous souhaitons à ce ciel volutes pour oiseaux
s’envolant des ter­rass­es à l’envers des nuits.
L’espace se lève entre toits
et arrières de demeures
que la mer a vio­lacées et défroisse.
Car­refour invis­i­ble entre les toitures
Divers élans s’y croisent
le temps d’une corolle.
Délec­ta­tion de ne pas savoir où point le jour
tant la cour pos­sède de façades vitrées.

                                      *

Cette dis­tance nuage à nuage occupe
une belle part de l’après-midi
sus­cite vil­lage d’embarquement et abor­dages terriens
présence frag­ile de la voix.
Telle­ment le sou­venir regroupe les visages
le temps reste en retrait
de part et d’autre de nos vies.

_________________________.

Gas­ton Mar­ty a aus­si écrit et pub­lié: L’onde et la braise (La Nou­velle Proue, 1988) ; En cet azur de gris­es cav­al­ières (Académie européenne du livre, 1991) ; Con­teuse d’orage (Poésie sauvée, col­lec­tion, 1995) ; Vers des faubourgs orangés (Ed. du Pan­théon, 1995) ; Jusqu’au dernier soleil (Col­lec­tion Lucarne sur, 1988) ; Comme un affût endor­mi (Col­lec­tion Lucarne sur, 2001) ; Haut nouage (Cahiers Frois­sart, Valen­ci­ennes, 2001) ; Quelques demeures inquiètes (Col­lec­tion Lucarne sur, 2002) ; Une brassée au plus près du feu (Ed. Encre & Lumière, 2003) ; Vis­age de source (Lit­térales, 2006) L’ombre de partage (Souf­fles, 2008). Il a été couron­né à de nom­breuses repris­es, entre autres du Grand Prix de la Com­pag­nie des Ecrivains méditer­ranéens de Mont­pel­li­er (1986) ; du Prix Comtesse de Mauléon Nar­bonne (1987) ; du Grand Prix de la ville de Béziers (2003)…

Tou­jours aux Éd. de l’Atlantique, prochaine­ment, sera pub­lié de Gas­ton Mar­ty le recueil : À cette ville qui sut boire ses amants, sable et vent.

AUTRE(s) CHOSE(s)

Il m’a tou­jours sem­blé que la poésie, pour « tenir », doit tenir à ma vie, à mon être caché, puis vis­i­ble, celui de mes songes et de mes actes. Elle tisse le lien de cohérence.

Bien qu’elle puisse y don­ner de belles images, de jolies musiques, sa demeure n’est pas la rhétorique.

                                      *

« Un grand cor­beau tra­verse le ciel du XII­Ie arrondisse­ment. Il se dirige vers le Pan­théon et les tours loin­taines de La Défense. Il ne laisse der­rière lui aucune trace, aucun sil­lage. Il ne le sait pas et le saurait-il qu’il n’en aurait cure. » ( Faits & Gestes, car­nets, 2012 )

C’est en mars de cette année 2012. L’hiver va finir. Le ciel est dégagé. Je vois le cor­beau et l’inscris en ma mémoire. Il s’éloigne, point se minus­culisant dans l’espace blanc. Où va-t-il ? Où va-t-il si loin, si sûr de son cap ? Cherche-t-il l’introuvable vie ? Sait-il, là-bas, un port d’arrivée, un peu­pli­er que seuls con­nais­sent les grands cor­beaux ? L’émotion me saisit de cette soli­tude infinie. De cette force aus­si l’image me pour­suit et me peuple.

                                      *  *

À pro­pos des mau­vais poètes : « […] évidem­ment, per­son­ne n’a jamais eu le courage de sug­gér­er ce que l’on devrait faire aux petits oiseaux qui ne savent pas chanter et qui chantent quand même. Il sem­ble ne pas y avoir de sug­ges­tion pos­si­ble, à part leur tir­er dessus. »

G. K. Chester­ton, De la mau­vaise poésie 

 Extraits d’un  « Petit Vocab­u­laire de survie, con­tre les agélastes et la timid­ité dans la pen­sée et le dire » — par Michel Host  (à paraître aux éd. Her­mann) :

POÉSIE

Selon la Mère Michel, c’est  « le roc fertile. »

L’idée n’est pas son amie : « La poésie cesse à l’idée. Toute idée la tue. » (Jean Cocteau)
Ne pas la con­fon­dre avec ses suc­cé­danés : la pôôésie… la poézzzzzzie… la pwèzie… etc.

POÈTE

Pla­ton con­tes­ta son util­ité. Il s’est donc fait d’une grande dis­cré­tion, au point d’apparaître, dans nos paysages, sans plus d’importance que celle d’un bœuf ou d’un mou­ton : « Si un poète demandait à l’État le droit d’avoir quelques bour­geois dans son écurie, on serait fort éton­né, tan­dis que si un bour­geois demandait du poète rôti, on le trou­verait tout naturel. »  Baudelaire.

Si, selon Balzac, « madame de Barge­ton s’était éprise du Byron d’Angoulême », c’est qu’il y eut bien plus de faux Byron que de vrais. Cette repro­duc­tiv­ité du médiocre se reflète aus­si dans bien des œuvres dites poé­tiques : « Ignor­erais-tu, du reste, que les vers de nos jeunes rimeurs ont la fac­ulté de se repro­duire comme des lézards dont la queue repousse allè­gre­ment même si elle a été tranchée à la base ? » Ernst Theodor Amadeus Hoffmann.

 FEU(x) SUR DAME POÉSIE

LE POÈTE AVEC OU SANS RECUEIL

Il est plusieurs façon de faire feu : sur qui l’on attache au poteau : il y fau­dra tout un pelo­ton d’exécution, d’ailleurs dif­fi­cile à réu­nir ; et sur qui l’on allume les flam­beaux pour voir briller ses joues, son front, ses yeux. Nous préférons user de cette manière. De la pre­mière, beau­coup moins, et s’il se peut jamais, quoiqu’il faille bien, par­fois, que jus­tice soit faite. 

« Dame Poésie » — ne sig­ni­fie nulle­ment que Le Scalp en feu ne trait­era que de la poésie des poétesses.

« Le Poète avec ou sans recueil » — sig­ni­fie que des débu­tants, voire des incon­nus pour­raient se voir ici scalpés sans plus de façons !

 Poèmes de Charo Rojo

Charo Rojo est madrilène, spé­cial­iste de l’art et de l’esthétique, élevée dans la mag­nifique uni­ver­sité Com­plutense. Elle a étudié l’avant-garde lit­téraire espag­nole des années 1927–1932, le sur­réal­isme, et que sais-je encore… Elle peint et sculpte, et son esprit s’est naturelle­ment tourné vers la spir­i­tu­al­ité, la médi­ta­tion. Nous aurons l’occasion de repar­ler d’elle. Voici, en atten­dant, quelques-uns de ses poèmes récents.

EL NUEVO SER                                       

No es momen­to de destapar recuerdos
ni de recoger la are­nas dormidas
que se perdieron en el camino.

No es tiem­po de mirar hacia atrás
porque la llu­via ya no cae
sobre los cam­pos del ayer
ni el sol rie­ga con su luz
los tem­p­los que quedaron dormidos.

Pero sí es el momen­to de recibir letras
como luces entre dos manos,
luces como la ver­dad y el perdón,
com­pañeros silen­ciosos en  nue­stro caminar
hués­pedes nece­sar­ios del corazón.

Es el momen­to de lev­an­tar los ojos,
de escalar las mon­tañas más altas
y desple­gar nues­tras alas.

Es tiem­po de abrirnos a otro espacio,
de recibir al plan­e­ta Tierra,
de mecerlo 
y cantarle
y velar en nosotros sus sueños de primavera.

Porque aca­ba de nacer
en el des­per­tar de los tiempos
lo difer­ente, el nue­vo ser.

Charo Rojo

EN LOS DOMINIOS DEL CORAZÓN

Allí donde ani­da la músi­ca más clara
todas las pal­abras que aún duermen
el sueño de los hechos por nacer
me devuel­ven al camino de la infancia
al ini­cio remo­to de mi Ser.

Estás en mí
y te llamo Verdad
Silen­cio lleno
Espíritu asis­tente y Guía
Espa­cio celes­tial en mi cuerpo.

Y te pre­gun­to qué ten­go que decir
qué pal­abras debe escribir esta pluma
qué silen­cio he de romper
para que los sonidos necesarios
para todos nosotros se pronuncien.

Aún mi voz se alo­ja en tu hueco
sin obten­er respuesta
pero tu pres­en­cia me augura
capul­los  recién florecidos
en este infini­to invierno.

Todo es difer­ente en los domin­ios del corazón.
Los silen­cios son velas,  pequeñas chis­pas de paz 
calor puro, col­ores entre las sombras
ver­dades aún mudas o tal vez dormidas…
Y con solo tu pres­en­cia anun­cias el despertar.

La Lib­er­tad lucirá  su blan­ca mirada
y nos dirá el porqué de los cuadra­dos unidos
rejas sol­dadas a nue­stro ser
como si fuéramos tan solo ventana
ojo pri­sionero bus­can­do el azul.

Nos dirá que somos  más que un buscar
porque  somos sobre todo acción
micro­cos­mos divino
espa­cio donde luchan los contrarios
enfrentamien­to inmemorial.

Nos dirá que somos además un fluir
un comien­zo a cada nue­vo instante
ese fluir que por enci­ma de la lucha
recla­ma su alma de río
agua siem­pre nue­va sacian­do nues­tra sed de paz.

La inmen­sa bon­dad nos envuelve
su calor atraviesa nues­tra piel.
Solo al des­per­tar llenos de luz
com­pren­demos el gran secreto
ése que solo ani­da en los domin­ios del corazón.

Somos vue­lo
potencialidad
lám­para incandescente
la mano de Dios en la Tierra
aro­ma sagra­do de eternidad.

Charo Rojo
____________.

N.B.
La volon­té “inter­na­tion­al­iste” du Scalp et du mag­a­zine dans lequel il s’insère fait que l’on ne traduira pas sys­té­ma­tique­ment les poèmes et textes ici publiés.

 

                                                     LIEUX DE POÉSIE

Lieu 1

La flaque sur le trot­toir après la pluie
les moineaux y vien­nent boire
leur splen­dide étang

Lieu 2

Les Édi­tions de l’Atlantique – BP. 70041 – 17 102  SAINTES CEDEX

http://mirra.pagesperso-orange.fr/EditionsAtlantique.html

Les Édi­tions de l’Atlantique pub­lient aus­si la superbe et abon­dante revue : SARASWATI

Lieu 3

La revue
      
NOUVEAUX DÉLITS est régulière­ment pub­liée par Cathy Gar­cia, qui est une poétesse que je con­sid­ère comme l’une des plus grandes et lumineuses de notre époque. D’elle LE SCALP EN FEU sera amené à par­ler plus longue­ment dans quelque temps. Vient de paraître le n° 42 de sa revue (avril, mai, juin 2012) : on y lit l’aujourd’hui, l’urgence, le rire, les larmes, les charmes…
Aller sur le site : 
et sur : http://www.arpo-poesie.org/

 Fin de Scalp 1


[1] Tra­duc­teur : Igor Polach, en col­lab­o­ra­tion avec Hélène Angliviel de La Beaumelle.

 

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Michel Host

Né en 1942. Enfance partagée entre petite ville de province et cam­pagne, puis huit années de semi-réclu­sion, c’est-à-dire de pen­sion­nat, dans un col­lège catholique.

Une bonne for­ma­tion lit­téraire, où entrent clas­siques français et étrangers : la Renais­sance, sin­gulière­ment, lui a ouvert les yeux et l’esprit.
Échappe à la vie famil­iale à dix-neuf ans, se rend à Paris, tente d’y devenir insti­tu­teur (en est empêché par les obsta­cles mêmes que lui pro­pose et oppose l’Éducation nationale), épouse une artiste pein­tre et entre­prend des études supérieures d’espagnol en Sor­bonne. Agrégé d’espagnol, il enseigne cette langue dans divers lycées – dont le lycée Jan­son de Sail­ly -, et ensuite la lit­téra­ture espag­nole du siè­cle d’Or aux étu­di­ants de licence, puis aux capésiens et agré­gat­ifs, dans le cadre du C.N.E.D. (Cen­tre Nation­al d’Enseignement à distance).

Par­al­lèle­ment à cette car­rière de pro­fesseur, il entre­prend d’écrire son pre­mier roman. Six années de tra­vail couron­nées par le prix Robert Walser, et un accueil chaleureux dans la presse et le lec­torat. Depuis, ont suivi plus de vingt ouvrages appar­tenant à des gen­res var­iés : roman, nou­velle, poésie. A dû se résoudre à renon­cer à l’écriture dra­ma­tique, pour laque­lle il n’a aucun don. Il refuse de con­sid­ér­er ses activ­ités d’écrivain dans le cadre d’une « car­rière », préférant les situer dans le sens d’un « par­cours », d’un état vital de l’âme et de l’esprit. Il tente d’appartenir à son temps en dirigeant des ate­liers d’écriture en milieux sco­laires dit « dif­fi­ciles », et dans d’autres cadres comme les Ate­liers du Prix du Jeune Écrivain…

Partageant cette con­vic­tion avec Voltaire, il est per­suadé que l’être humain ne naît ni bon ni mau­vais, mais que néan­moins il peut et doit être « bonifié ». Mme de Sévi­gné lui a aus­si appris qu’« il faut faire pro­vi­sion de rire pour l’éternité », car le rire bonifie.
Par ailleurs, avec Mon­taigne, Isaac Bashe­vis Singer, et un cer­tain nom­bre de philosophes con­tem­po­rains — Elis­a­beth de Fonte­nay, Flo­rence Bur­gat entre autres, il s’est con­va­in­cu que l’inattention, le mépris, et très sou­vent la cru­auté que les humains man­i­fes­tent envers les ani­maux — dont ils se font les pro­prié­taires et les bour­reaux — , et envers tous les êtres de la seule nature, prélu­dent au mépris et à la cru­auté envers les hommes, et qu’est donc indis­pens­able un ren­verse­ment total du regard sur l’Autre et des per­spec­tives éduca­tives, dans quelque société que ce soit, afin que la bar­barie et l’absurde n’aient pas le dernier mot.

Ses admi­ra­tions, dans l’ordre de la pen­sée, sont nom­breuses, mais elles vont d’abord à Socrate – qui ne laisse rien qui ne soit dis­cuté ou pris pour argent comp­tant -, à Hér­a­clite, au Christ (« Aimez-vous les uns les autres », les marchands du temps, etc.), à Rabelais, à Mon­taigne, à Jere­my Ben­tham (l’arithmétique des plaisirs, la morale naturelle et le « ne fais rien à autrui que tu ne voudrais qu’il te fît), et à plusieurs autres. -
N’a pas encore eu le temps de trou­ver la vie ennuyeuse.

POÈMES

  • Fig­u­ra­tion de l’Amante, poèmes, éd. de l’Atlantique, coll. Phoï­bos, à Saintes, 2010
  • Poème d’Hiroshima, éd. Rhubarbe, à Aux­erre, 2005
  • Alen­tours (Petites pros­es), éd. L’Escampette, 2001
  • Graines de pages, poèmes sur des pho­tos de Claire Garate, éd. Eboris, Genève, 1999
  • Déter­rages / Villes, poèmes, éd. B. Dumerchez, 1997