> Revue EUROPE, avril 2015 : Federico García Lorca

Revue EUROPE, avril 2015 : Federico García Lorca

Par |2018-08-20T20:33:05+00:00 17 mai 2015|Catégories : Revue des revues|

 

PRÉCIEUX CAHIER

 

Federico García Lorca a fait plus que pas­sion­ner une foule innom­brable de lec­teurs, il les a fas­ci­nés et ensor­ce­lés. Lorsqu’il vivait, certes, mais aus­si après qu’on l’eut assas­si­né, à Grenade, en août 1936, long­temps après, et aujourd’hui encore le charme joue et agit. La per­son­na­li­té élé­gante du poète, son ins­crip­tion dans le XXe siècle, son Romancero gita­no, toute sa poé­sie, son théâtre… il est juste que les jeunes gens de ce début de siècle puissent y être conduits et ini­tiés. Cette seconde livrai­son de la revue EUROPE consa­crée à Lorca satis­fait à cette inten­tion de fort belle manière. Il faut la saluer[1].

Marie-Claire Zimmermann  ̶  avec Sur le seuil  ̶  ouvre ce pré­cieux cahier par l’affirmation de la néces­si­té d’aborder aujourd’hui les recueils du poète « en uti­li­sant d’autres biais, en atti­rant l’attention sur des aspects moins abor­dés ou igno­rés… ». La revue répond à ce sou­hait. Sont rele­vés, notam­ment, les « biais » poé­tiques appor­tés par les poètes Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, José Ángel Valente, Pablo Neruda, mais aus­si par la vision écla­tante, ins­pi­rée, que nous pro­pose le roman­cier et poète cubain José Lezama Lima. Jaime Siles, jeune poète espa­gnol, est aus­si convo­qué… D’autres contri­bu­tions, concer­nant le théâtre lor­quien notam­ment, nous donnent une idée pré­cise et enri­chis­sante des direc­tions de la recherche lor­quienne actuelle, et Marie-Claire Zimmermann elle-même, qui n’est pas des moindres ana­lystes, nous pro­pose une belle réflexion au sujet du Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías, l’un des som­mets de la lyrique anda­louse et uni­ver­selle du poète.

Commençons cepen­dant par  ̶ Une ren­contre déci­sive  ̶ entre­tien que Jean-Baptiste Para conduit auprès du bio­graphe Ian Gibson[2]. Nous y sont appor­tées des infor­ma­tions nou­velles, par­ti­cu­liè­re­ment sur les causes et cir­cons­tances de l’assassinat au ravin de Viznar : des gre­na­dins issus de la C.E.D.A. (Confédération espa­gnole des droites auto­nomes), diri­gée par le poli­ti­cien María Gil-Robles, sont à l’origine de la dénon­cia­tion ; par­mi les motifs de la haine de cette droite catho­lique, la cri­tique faite par le poète de la bour­geoi­sie locale  ̶  « la pire de toute l’Espagne »  ̶   , à quoi il faut ajou­ter l’inimitié envers le père de celui-ci, riche pro­prié­taire ter­rien aux idées pro­gres­sistes, et, outre le péché d’homosexualité, les jalou­sies, des « fac­teurs fami­liaux », avec sans aucun doute la colère d’un com­man­dant local de la Garde civile pour les por­traits peu flat­teurs que l’on trouve de cette cor­po­ra­tion, notam­ment dans le Romancero gita­no.

Avec Un fleuve, Luis Cernuda pro­pose un por­trait inat­ten­du du poète : « … il y avait bien quelque chose de l’orgueil du mata­dor dans son atti­tude », et cet « ángel » sin­gu­lier, grâce ou charme si espa­gnol, notam­ment quand il jouait du pia­no, le tout mêlé d’une « tris­tesse fon­da­men­tale » liée à ce qu’Unamuno défi­nit comme « le sen­ti­ment tra­gique de la vie ». Un poète ins­pi­ré d’abord par « les influences avides et aveugles de la terre, du ciel, des hommes espa­gnols éter­nels. »

Le cubain José Lezama Lima nous pro­pose une superbe offrande lyrique, enflam­mée, tor­ren­tielle, à la mémoire d’un « Orphée tra­ver­sant les enfers de l’instant ». « Hellénisme et roma­ni­té, un peu en amont des jar­dins arabes de Grenade, par­courent sa sen­tence poé­tique. » C’est là l’essence de l’esprit lor­quien, ses par­fums essen­tiels. Par-des­sus tout cela, la clô­ture d’un des­tin et la résur­rec­tion dans l’œuvre : « Et le cava­lier qui lui don­na cette fleur obs­cure, que l’on ne peut tou­cher que lorsqu’on est déjà dans l’invisible… » « … Lorca affronte le grand mythe de sa race : le tau­reau noir, celui de la mort, et l’offrande du sang. » Un hom­mage somp­tueux !

Clara Janés fixe le cur­seur de sa réflexion sur le poète de vingt ans, qui ne peut mou­rir  ̶  « Sa mort est une vie plus ouverte »  ̶  et sur ce chien assy­rien qu’il avait « repé­ré » à Londres, au British Museum. Elle leur dédie un émou­vant poème-hom­mage : « Le chien assy­rien s’arrache aux ombres /​  et, à son pre­mier hur­le­ment, /​ la lune et les étoiles se hissent vers le rêve… Ton voyage noc­turne est déjà méta­phore. /​ Se met alors debout /​ la sau­vage fraî­cheur de l’aurore. »

Michèle Ramond nous donne un com­men­taire ana­ly­tique fouillé du Romancero gita­no, où sont évo­quées aus­si bien les figures filiales que les figures sym­bo­liques du poème. Outre l’utilité évi­dente d’une telle réflexion, il s’en dégage cette leçon à médi­ter : « La figure filiale, avec ses infrac­tions, ses ten­ta­tions, sa pas­sion, sa tra­gé­die, est cen­trale, elle ins­pire toute la matière de l’œuvre, elle est la grande pour­voyeuse d’images… » On le voit, et c’est aus­si l’intérêt de la revue, les angles de vision, les points de vue peuvent y diver­ger, non pour s’entrechoquer, mais pour révé­ler la mul­ti­pli­ci­té des pay­sages que pré­sente une œuvre aus­si dense que celle de Lorca.

Henry Gil ne contre­dit pas cette idée en ana­ly­sant la même œuvre selon les thèmes du paga­nisme  ̶  en tant que « poly­théisme propre à l’Antiquité grecque ou romaine  ̶  et du chris­tia­nisme. Étude ser­rée et sti­mu­lante, où est sou­li­gné ce fait que « Lorca invente ses propres signes » car pour lui « le monde est sym­bo­lique comme si chaque chose était un objet total. » « Quant au conflit paga­nisme /​ chris­tia­nisme », il se fait matière et songe dans bien des pièces de l’œuvre (poèmes, théâtre), tout le Romancero en est com­po­sé, et, selon moi, on pour­rait aus­si bien y voir une « alliance », ou un « alliage » inédit : « … une sorte de sacré sus­cep­tible d’exprimer le sens tra­gique propre à l’homme. »

Jaime Siles (« Deux notes sur le Romancero gitan »), y relève l’alliance de la thé­ma­tique tra­di­tion­nelle et de l’innovation propre à Lorca. Contribution claire et tou­te­fois plus savante qu’il n’y paraît, qui met en rela­tion le romance lor­quien avec les « idées poé­tiques » d’Ángel Ganivet, autre gre­na­din. Le « génome » de la poé­sie lor­quienne est ici rele­vé, obser­vé et ana­ly­sé.

Zoraida Carandell  ̶  avec L’ÉCLIPSE OBSCURE de Poète à New York  ̶  pro­pose un regard scru­ta­teur sur ce recueil com­plexe, « dif­fi­cile d’accès », écrit par Lorca durant et après son voyage aux États-Unis. Retenons le choc de ce séjour : « Les rues de New York ne sont pas, dans la langue de Lorca, des objets com­pa­rables à ses pay­sages fami­liers. » C’est toute une réflexion qui nous est ici livrée à pro­pos de cet écart, de cette dis­tance, mais aus­si de cette néces­si­té de nou­veaux tra­vaux sur les images et la vision. Retenons ces vers, dans la belle tra­duc­tion d’André Belamich :

« Ce regard était à moi, mais il n’est plus à moi, /​ ce regard qui tremble tout nu dans l’alcool /​ et lâche des navires incroyables /​ sur les ané­mones des jetées. /​ Je me défends avec ce regard /​ qui sourd des ondes où l’aube ne s’aventure pas, /​ moi, poète sans bras, per­du /​ par­mi la foule qui vomit »

Invention d’une seconde lyrique, en oppo­si­tion, en résis­tance par la seule vision radio­gra­phique de ce qui s’offre à voir : « Les jeunes Américaines por­taient dans leur ventre des enfants et des pièces de mon­naie. » Traduction crue de l’impossible ren­contre des deux mondes ?

Suivent de belles tra­duc­tions, par Laurence Breysse-Chanet, de plu­sieurs poèmes orien­taux du recueil Divan du Tamarit (1931-1934). La tra­duc­trice donne ensuite une pré­cise réflexion sur ces poèmes, leur genèse et leur sens, mais aus­si sur la perte du manus­crit, sa non-publi­ca­tion, sa com­plexe res­ti­tu­tion, le tout étant lié aux évé­ne­ments de 1936, à Grenade. « Tout dans Divan du Tamarit est vie vio­lente et souf­frante, sous le signe du tràn­si­to. »

Parmi les autres contri­bu­tions, rele­vons celle de José Ángel Valente : « … la poé­sie de Lorca cor­res­pond à l’un des moments com­plexes de trans­mis­sion de vieux conte­nus cachés, où viennent conver­ger les élé­ments d’ordre popu­laire et les élé­ments d’ordre her­mé­tique. C’est pour cette rai­son que son œuvre est plus trans­mis­sible et, en même temps, plus mys­té­rieuse que celle de tous les poètes de sa géné­ra­tion. » Celle aus­si de Virginia Trueba Mira, qui n’est rien moins qu’un des­cente dans Le tré­fonds loin­tain de l’œuvre de Lorca, à par­tir des lec­tures de J. A. Valente. Croisement des regards, miroirs empor­tés sur les routes lor­quiennes, richesse et varié­té du pro­pos, l’œuvre dans son ensemble est spec­tro­gra­phiée. Lorca, cette « âme qui n’en finit pas de se dire. »

Lorca était un connais­seur de musique et un excellent pia­niste. On trou­ve­ra donc, sous la plume de Thomas le Colleter, les « Ombres pro­fondes de la mélan­co­lie », Beethoven dans les textes de jeu­nesse de Lorca », où tous ceux qui n’oublient pas la musique dans la struc­tu­ra­tion de l’art poé­tique trou­ve­ront une réflexion digne du com­po­si­teur et du poète : «… il (Beethoven) ouvre la voie au poète, qui lui aus­si, en tant qu’interprète, lec­teur, tra­duc­teur, se lan­ce­ra à sa suite et pour­ra pré­tendre trans­fi­gu­rer son affect dans la grâce d’une "écri­ture bles­sée".

Avec « F. G. Lorca et le ciné­ma », Stephen G.H. Roberts pro­pose une utile confron­ta­tion de l’œuvre lor­quienne (le théâtre notam­ment) avec le ciné­ma de son temps, si riche, avec les Luis Buñuel, Fritz Lang, Salvador Dalí… Une voie peu fré­quen­tée pour la connais­sance du poète, lui-même auteur d’un scé­na­rio, et de « dia­logues » dra­ma­tiques, « réponses claires » au ciné­ma…

Enfin, le théâtre lor­quien trouve dans ce numé­ro d’Europe, un écho digne de son impor­tance. Albert Bensoussan en recherche les racines dans l’enfance et la jeu­nesse du poète, sou­li­gnant son atta­che­ment aux grands clas­siques Tirso de Molina, Lope de Vega, Calderón… Il retrace une véri­table car­rière, qui va des repré­sen­ta­tions enfan­tines à la grande aven­ture de la com­pa­gnie errante La Barraca, et aux repré­sen­ta­tions nom­breuses que connurent les grandes œuvres dra­ma­tiques de Lorca. Parmi les obser­va­tions per­ti­nentes du grand his­pa­niste, celle-ci : « Ce théâtre est, avant tout, une repré­sen­ta­tion exem­plaire de la vie, de ses pas­sions, de ses frus­tra­tions, de ses aspi­ra­tions ou ses man­que­ments. »

La touche finale, dans ce domaine, est appor­tée par Jocelyne Aubé-Bourligueux  ̶ avec « Un théâtre de la cruau­té » ̶, où est scru­tée cette œuvre mys­té­rieuse et dif­fi­cile qu’est Le malé­fice de la pha­lène, ain­si pré­sen­tée par Lorca lui-même : « come­dia bri­sée d’un être qui veut grif­fer la lune et se griffe le cœur… » Le cercle lor­quien se clôt-il sur cette image pré­gnante de la lune ? On se sou­vient du Romance de la luna luna, qui ouvre le Romancero, et de tant d’autres occur­rences.

Catherine Flepp boucle la boucle avec la Comédie sans titre, connue encore comme Le Songe de la vie, œuvre inache­vée (com­po­sée entre l’été 1935 et jan­vier 1936) par laquelle le poète vou­lait rendre compte de ses pré­oc­cu­pa­tions sociales et esthé­tiques, par le che­min de ce qu’il qua­li­fiait de « drame social, de comé­die et de tra­gé­die poli­tique dont la "véri­té" est à cher­cher dans « le pro­blème reli­gieux et éco­no­mi­co-social », insé­pa­rable de la réflexion méta-théâ­trale et de la ques­tion sexuelle… »  C’est Monique Martinez Thomas qui ferme la marche en jetant le regard sur « Le théâtre de Lorca au XXIe siècle », et sin­gu­liè­re­ment en exa­mi­nant les dimen­sions tra­giques aux­quelles le poète sou­hai­tait atteindre par son théâtre. Il s’agit ici de « dis-poser le tra­gique ». Yerma, Noces de sang, La mai­son de Bernarda Alba sont au centre de l’analyse, pour un retour « au secret de notre ima­gi­naire » : « Ne pas construire du sens mais des images, des chocs, du plai­sir, des sen­sa­tions douces ou fortes. Telle est la dimen­sion atem­po­relle des pièces de Lorca, qui n’affirment rien mais nous offrent une matière brute à déchif­frer… » Cela est clair­voyant, et peut-être appli­cable à tout le Poème lor­quien ?

Les visions, les ana­lyses, les études concer­nant les œuvres si nom­breuses et diverses du poète et du dra­ma­turge anda­lou sont en per­pé­tuel mou­ve­ment. Ce numé­ro d’Europe en témoigne avec lumi­no­si­té et pro­fon­deur. Choisissons de dire « en mou­ve­ment » plu­tôt que « en évo­lu­tion », parce que, selon moi, le temps de Lorca est encore bien proche du nôtre, que la plu­part de ses ques­tion­ne­ment bio­gra­phiques, poé­tiques, esthé­tiques, poli­tiques… ne peuvent encore être mis à plat, froi­dis, clas­sés en somme ! Toute une matière de vie  ̶- et de mort, dans divers registres ̶, se meut sous nos yeux, dans nos mains lorsque nous tenons un de ses recueil. C’est encore, du fré­mis­se­ment au trem­ble­ment, de l’effroi au plai­sir, de la sur­prise à l’illumination, comme un tour­billon tor­ren­tiel dans lequel nous ne nous bai­gnons pas sans entrer dans des champs magné­tiques vio­lents et suaves à la fois. Une zone en voie d’exploration, zone de non-droit peut-être, où le pre­mier de nos droits est de nous y for­ger une âme dans la « noire peine » des hommes, si vio­lem­ment per­çue par Lorca, dans la glace lunaire et les ardeurs solaires de son Poème.

 

Le 13 mai 2015            

 

Michel Host vient de don­ner une superbe nou­velle tra­duc­tion des Romances Gitanes de Garcia Lorca chez Recours au poème édi­teur : la page du livre

 

Revue « EUROPE », 93e année, Avril 2015  /​  N° 1032 /​ 368 pp. /​ 20 €
4, rue Marie-Rose, 75 014 – PARIS /​  Tél. & télé­cop. 01 43 21 09 54
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[1] Europe, en août-sep­tembre 1980, avait consa­cré un pre­mier numé­ro à F.G.Lorca, Marie-Claire Zimmermann nous le rap­pelle en p.3

[2] Europe, n°1032, p.30

 

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