Pub­lié en Juil­let 2013, ce long poème en mémoire et en hom­mage à Michel Host.

 

LES JARDINS D’ATALANTE

jusqu’aux portes des villes

 

« Nous prome­nions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
Ô sœur, y com­para­nt les tiens. »

Stéphane Mal­lar­mé, extrait de Prose

 

« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépi­tude, va peut-être par­tir avec les nuages : les lam­beaux de la pour­pre usée des couchants déteignent sur une riv­ière dor­mant à l’horizon sub­mergé de rayons et d’eau. Les arbres s’ennuient et, sous leur feuil­lage blanchi (de la pous­sière du temps plutôt que de celle des chemins) monte la mai­son en toile du Mon­treur de choses Passées… »
                                                                                     Stéphane Mal­lar­mé, extrait de Le Phénomène futur

 

 

Ces douze poèmes, issus d’un songe d’années  — jetés la pre­mière fois sur le papi­er en 1972, à Saint-Auban-sur‑l’Ouvèze, réécrits de mois en mois, jusqu’en 2012 -, dis­ent aus­si la cru­auté des Jardins abandonnés.
 

 

 

JANVIER

Infor­tune du vocab­u­laire cette année
mis­ère de la syntaxe
muets de charme   secs  défoliés  abolis
dépouil­lés  plumés  nuls
les arbres

Le fond de la fontaine s’est crevassé
l’eau goutte à goutte a traversé
parois  capes  couch­es  strates
pour dessin­er un lac  une cuisse
en bas  dans la val­lée désirée d’ombres

Nous  notre soif  déclinons
les crêtes  grat­tons le rocher de nos doigts cassés

Sans crier gare la femme a remué
le grand lac salé se vide de son sang 
les pores s’obscurcissent
les habi­tants de la val­lée jouis­sent d’un couch­er de soleil
génital
vis­i­ble entre les jambes d’Albane
car gogue­nards les berg­ers  — là -
trou­peau aux yeux rayés 
aux qua­tre coins
démons de l’antique jardin
en elle satisfont
des peurs sémi­nales longtemps
enchaînées

Mais veille Ata­lante la chasseresse
qui sur leurs rires referme ses genoux coursiers
écrase leurs têtes de liqueurs gelées
ô craque­ment crois­sance décimale
loin propagée sur les eaux
Ata­lante se tourne et se rendort 
des mois des semaines
lais­sant au lac l’usage de recourir au sang

Et meurt le soleil sur ces hau­teurs que le froid envahit
et jusqu’au cœur de nos ossa­t­ures se loge le gel
cepen­dant que l’autre fontaine sourd doucement
entre tes cuiss­es qu’elle lave toute la nuit

Tu t’appelles Albane et le moi braconnier
entre dans ta nuit 

 

 

FÉVRIER

Amère amande altère mes os 
Ama­rante ô
tu devins la sere­ine amante de
celui qui jon­chait le val de cadavres ennemis
et cru­ci­fi­ait les femmes sur les portes des sanctuaires
arrachait aux ven­tres des mères
le fœtus vio­lacé les vives entrailles
qu’il livrait aux crocs des chiens

Si limpi­de Toi
plus suave que le clavecin des armistices
Toi couchée dans l’arc incendié
de ses cuisses
Toi ploy­ant sous la masse
de son obscénité

Je me déchire à ton soupir
m’écorche au râle d’amour 
com­ment peux-tu ? com­ment peux-tu ?
Moi  retiré de ta bouche je vais sans clocher
ni mai­son dans l’ornière des égorgés
par­mi ses vic­times  tes vic­times maintenant
ô Ama­rante trop aimante
moi fol insen­sé qui me désespère
mais empli de rêves où tu baves et gémis
et râles embrassée de flammes verges brandies
redou­blantes lacéra­tions de l’air
inscrites en griffes bleutées
à tes bras à tes seins lactescents
quand déjà les bour­reaux hurlent tout excités
autour du brasi­er de tes yeux
dres­sant les poteaux où ton ago­nie finira
dans les sac­cades inondées du plaisir

Ama­rante ô mon innocente
tu avais cessé de lui plaire
à la tra­verse de ton ventre
sur tes seins déchiquetés
sur la neige
avec des gestes lents ils étendent
— que du sup­plice fort l’on jouisse -
leurs filets  le désir  un oubli de colombes

 

 

MARS

Ata­lante s’éveille sous la roche amadou
salive et lait aux coins de ses lèvres
ali­mentent l’éparpillement des soleils dessous
les ruis­seaux de vit­rail  et  — dodé­caè­dres – les
jets de ténèbres se prennent
les pattes dans l’iris de son ventre

Sem­blable cour­bu­re n’est pas de la nuit
             ni dici­ble à l’oreille de l’Aveugle
sans que la plaie d’amour ne se dévore
brûlis de feuilles sèch­es à l’orée de sa veille

Ata­lante s’éveille sur la couche des murmures
plus haut décou­vrant sa nudité de rivage
buste où l’écume amon­celle per­les songes
et cen­dres et silences enfin

Sur ton corps délivré au matin
organ­di des larmes de pier­res givrées
sur ton buste de roc cas­cades enluminées
chardons rouges  Ata­lante ô

Ata­lante
dévoreuse de lunes
cœur de lib­erté brisée dès l’instant
qu’ils te cap­tureront pour te planter
trophée dérisoire
noire dépouille de silence
sur leurs cheminées
pagne aux reins arc bandé contre
l’absent mais visible
ani­mal qu’en vain ils traque­nt tout le jour

Ata­lante ensevelie dans les bronzes sans écho
             futur de légen­des figées
qui te recon­naî­tra dans ces car­i­ca­tures bourgeoises
évo­lu­tion au néant aboutie

Ata­lante ma toute sanguinaire
ne te laisse exil­er par le mau­vais sang
défends-toi de la fureur de l’artiste
de son imag­i­naire sans oxygène
déploie ta chevelure entre les doigts de l’étoile
elle veut dormir sa nuitée dans ton lit de roseaux secs
jusqu’à l’extinction du feu de tes chariots

 

AVRIL

Jardins des Alpilles
de la Drôme et du Var
             au lan­gage des cimes il n’est de nom que le vôtre
nom de mon amour et de ma confusion
             longtemps clamés au soleil levant

Voix divine amoureuse mourante voix
entre les bras du vent
renouant autant de fois l’étreinte
sinon Amarante
que ton désir m’anéantisse et me laisse
évanoui sur le sable de l’extase

Jours d’autrefois tombes d’amours déçues
som­brent dans la vague d’herbes qui meurt
à son tour pour ne plus rien dire
de ce qu’il en fut de ces adorations

Ama­rante ô meurtrière
mes osse­ments secs ne s’arrachent plus du tertre
— Étrange printemps ! -
où ils pier­refend­ent leur hiv­er absolu
ils ne diront non plus ce que fut la caresse fluviale
de tes hanches
à ta gorge ce flux reflux roulant de rapide
en rapi­de l’écume de nos sens

N’ai-je pas con­nu joies et peines d’algues mêlées
aux plumes gongorines de ta chair
fonte­froide dont la mémoire me désaltère encore
quoiqu’en mon étroit réduit de roc seule la fièvre
de tes dents aman­des nuageuses explore lente
l’image de mon sexe

In memo­ri­am matins bleus poudre et cendre
dans la flamme de tes mains rassemblent
l’ombre de tes râles nos paroles vagues ces mirages
châteaux villes con­trées ver­doy­antes prairies
d’amour ensevelies
hétéro­clites images
d’un livre d’aventures
livre autre tou­jours autre

 

MAI

Éveil­lée main­tenant mon Ata­lante chasseresse
à la course chas­sée selon le renou­veau de ton désir
non promise mais livrée à tes amants furieux
de n’avoir si longues saisons déjoué tes pièges de paille
ton cri main­tenant s’éteint dans leurs mains paysannes
pau­vres mains exultantes
                                                  Ô Atalante
sur tes épaules portée la faille noc­turne asile

Je vais et viens t’appelant
du val à la plaine de la plaine à un siè­cle d’aiguilles
inaccessibles
ton cri s’est éteint mon cri se brise opac­ité de pierre
c’est en vain que me reste mémoire des lieux des odeurs
de terre mouil­lée sous tes cheveux de menthe
pistes frag­iles que nous cou­ri­ons tous  les deux
or ma folie jalouse
             me les mon­tre tels que peut-être ils ne sont pas
voraces com­men­saux assis au ban­quet de ta chair
assou­vis écœurés de cristaux de pétales

Qui t’arrachera à leurs gueules à leurs mains
men­di­antes aux chemins de ton corps lié
aux mon­tants du lit ô gémis­sante humide Atalante
déjà ne dis­ant mot

Ata­lante de soupirs peu­plée pareille
à la non­nain de la chapelle du désert abattue
— c’était Ver­coiran le lieu! -
en son dami­er de jupes noires de jupes blanches
m’assurant n’avoir con­nu ni dieux ni déess­es sinon
              issus des masques de la peur et des théâtres
de la fantaisie

Toi qui rail­las tes erreurs des pre­miers temps
et lais­sas éclater ton sexe
au cœur de l’ostensoir de nos plaisirs
instants que tu mur­mu­rais incomparables
les jours n’ont pas tant filé que tu ne saches
m’appeler ouvrir tes lèvres tes portes arcanes
ne point me tenir au dehors
folie de mort mur­mure épinglé
oh je t’implore
vic­time tienne
cru­elle Atalante
lève-moi de ce roc

 

JUIN

Retrou­vés le fil per­du l’ouragan de la cascade
la rai­son de ses yeux les jours de ses bras les nuits
le sens m’est resti­tué de ce qui est la vie et ne l’est pas
entre l’arbre et le nuage au flanc blessé de l’étoile

Le poème vient douce­ment puis se recom­pose là où
les rhé­toriques s’époumonent se dissolvent
sur les lèvres d’Amarante qui de trois mots bas
à ma gorge le renoue que
je l’écoute bruire et couler

Un matin saisi par l’indolence de la mer
fra­ter­nité légère lente à s’offrir aux caresses
Ama­rante s’est faite amante et pour longtemps nous n’eûmes
plus dis­putes que de fleurs ou de songes

Dans sa déchirure la syn­taxe dis­pose d’inventifs baisers
en déban­dade le vocab­u­laire de cent langues mêlées
dévale ses seins ses hanch­es cor­ri­dors blancs
où s’inscrit le poème vivante morcelée morsure
et pour la rime et la césure à l’hémistiche c’est
— Ama­rante aimante –
le piano des cimes étourdissant
le clocher son ven­tre  — place des Fêtes —  dénudé
d’oriflammes en spas­mod­iques soubresauts

Le vil­lage de l’an s’éteint
bour­geois paysans tout dort la pre­mière nuit
puis s’ouvrent d’Amarante les yeux mi-clos
sourciers du feu que virent sur la côte
les com­pagnons d’Ulyssse retour des nuits barbares
feu atten­tif à la course du marin qui se ras­sure à le voir

Mes yeux s’y consument
ce n’est pas tour­ment ce n’est pas géhenne
car bien­tôt je boirai l’eau de ta fontaine
ain­si le chien se désaltère
avant se remet­tre en chemin

Long chemin hum­ble itinéraire des vallons
aux coteaux des vignes des sei­gles aux troupeaux
aux fer­mes endormies là où je serais un fleuve italien
pour y trem­per tes lèvres sucre et violette
pour t’y roidir au plaisir
y retrem­per la brûlure des anci­ennes nuitées
t’y laiss­er emporter sur un rivage de plumes
et l’été devenir

 

JUILLET

Hors leur écrin de satin tes flancs s’allument
mon regard te détache à l’aube où tu te fai­sais prendre
des chas­seurs mon­tés de leurs vallées
                                                                     Tu es Amarante
aus­si belle en dépit de la sanie des étreintes
                                                                     d’abord
ce papil­lon triste au coin de ta lèvre emporte
le souci de tes yeux ma ran­cune tout ensemble
sauf cette source de sang dont mes mains n’ont su
dévi­er les courants mais qu’y faire si tu accordes
plus que pain et feu à plus de prétendants
que n’en affronta le Grec
                                    et  — penses‑y – moi une Ombre
que pou­vais-je con­tre leurs poings leurs fusils
leurs chiens l’alcool blanc qui les imbibe leurs plaisanteries
grass­es herbes dont ils savent se repaître

Je te vois qui descends au torrent
anti­enne couchée sur une page de ciel toute
amer­tume déserte ma pen­sée cela suf­fit à combler
l’attente de la lumière rais jetés pluriel hommage
à ton corps elle est sur toi et peu à peu t’immacule
ô Joie

C’est d’une princesse soli­taire future reine d’États
délim­ités sur des por­tu­lans que j’invente
c’est le pre­mier bain d’un matin de création
où des oiseaux vire­voltent autour de tes épaules
mes yeux seuls les doigts roux des joncs s’y posent
leur caresse mon regard
font tes gestes pudiques et neufs
                                                             quand déjà
tu te pench­es sur le miroir inver­sé et contemples
les rides de l’amour sur fond de sable blanc

Par­mi l’étrange songe
pour plus de lenteur en l’accomplir
j’accoste voiles amenées aux baies aux dunes aux étangs
que tu révèles et ouvres à mon esquif
j’y erre à loisir lynx agile je te con­tem­ple toute
de branch­es en rochers de mouss­es en vergers
en silence y pour­chas­sant le lièvre du frisson
à l’entour de tes seins
je fuis tes cimes effrac­tion qu’un orage m’interdit
te pro­pose dans l’éclair notre longue petite mort
notre course nou­velle et de pour­suiv­re le jeu

 

AOÛT

Août de rigueur solaire août de violence
novem­bre approche je pour­su­is mon périple
de l’Une à l’Autre indé­cis  — nour­ri d’herbes moi aussi –
vous les herbes  — menu des mys­tères —  sanguisorbes
peucé­dans par les racines bien que je n’en pisse guère
qu’images en avalanch­es tarots amers
mais Aucune ne parvient à four­gonner ma cendre
à com­bin­er cette chimie la joie la mort

J’envie d’impossibles orgasmes in partibus
unions de l’esprit de la chair foutais­es de cadavre
comme dans cette carte postale de l’an 1903 où
la jeune fille en son inno­cent sourire même montrait
qu’elle ne l’était que photographiquement
                                         —  c’est ain­si que le monde est — 
             entre une ten­ture col­oriée de velours cramoisi
             et la potiche d’époque Ming grosse d’un fœtus aléatoire

Ô jeune fille inclinée des plaques photographiques
                           —  c’est ain­si que le monde change -
telle Albane tu prends la pose 30e de seconde
tes yeux s’emplissent de violettes
sont-ce des lacs crevés d’éclairs à la veille de l’automne
quand s’avançant se décou­vrent tes rôdeuses qui
sur mon sexe voudraient rompre des lances

Je souf­fle les plumes de ta jupe à l’instar
de tel pro­fesseur alle­mand sur tes bas céruléens
alors que s’élèvent   — bal d’ardentes mappemondes –
deux tours dévo­rantes jointes au faîte
où exulte et trem­ble le blason

Ton sourire s’interpose  vision délire
et se super­pose à mes mains qui sem­blent recouvrer
couleur et dex­térité quand bien même demeure
l’illusion

Ô Albane nou­velle ô petite ver­tu soulevée sur les boulevards
ne t’indigne pas ma res­pi­ra­tion est si pau­vre et d’esprit seul
retrou­ve ta vir­ginale pos­ture ta nos­tal­gique neutralité

Com­ment saurais-tu qu’ici enfoui au très profond
au très froid des Ter­res je suis silence ruine du souvenir
de mon amour
tes craintes ne sont-elles pas songes de tipule
sur le voile obscur des eaux

Va lib­erté à la libre lumière  plus jamais
Nous ne nous chercherons vers cette souffrance

 

SEPTEMBRE

Or Ata­lante demeure si me reste mémoire
de ses paroles pour moi en moi obscures proférées

Fenêtres de l’automne s’ouvrant sur un lac rouge couteau
dans la poitrine du vent ou fuse­lage de chair vive

Oubli vite tu vien­dras brouil­lant nos images
con­tre mes tem­pes les feuilles ne reti­en­nent leur vie
den­telée qui les brûle à sa flamme
oubli demain sans doute il fau­dra régler nos comptes
à moins que déjà tu n’aies réglé le mien mais
le présent là nous requiert habil­lé de vendanges
rosée tran­sie où se pren­nent regards et pensées 

Ata­lante ô flèche noc­turne m’écoutes-tu
près d’un feu de brous­sailles ta course a‑t-elle pris fin
tes bras rom­pus harassés de lits tes jambes lass­es d’écarts
alour­dies de caress­es et de férocités
toi toute enfin es-tu donc finie
les miens les miennes depuis un siè­cle ou plus encore
rivés aux roches fri­ables poudreuses désormais
ne savent plus la mor­sure des ronces ni les doigts nacrés
des amantes
et au séjour où je m’achève les deux poètes ne m’ont pas visité

De mon sexe mort nul souvenir
mon cœur déserté pous­sière seul tremble
sous Ori­on et Cassiopée
au faîte de leur peur sans aurore les dieux leurs oripeaux
les hommes leurs parades
où sont-ils

Les bêtes aus­si dernières compagnes
soudain faites enne­mies s’en sont retournées
ici rien n’en donne réponse

L’ubac le vois-tu l’ubac pour toujours
et toi amour brûlé
où vas-tu indéfiniss­able amour

Ô Ata­lante des parcs et des fontaines
quand s’épuise le soleil à ranimer le jour
sourire-miroir sur la bouche du temps
nulle haleine ne s’inscrit
où que se tourne le regard il n’est de chemin
que tes pas n’aient effacé

Les ténèbres sur nous
déversent l’écume des jours

 

OCTOBRE

- C’est ain­si que le monde change -

Sous la cara­pace verre et cobalt des rouges cités futures j’entends
le martèle­ment de ses talons gar­di­ens d’une nuit texane
entre les brown­ings couchés sur les trottoirs
défi­lant à  sept kilo­mètres heure les cadavres conditionnés
vont debout vers les cen­tres cré­ma­toires High Tech

J’entends ses talons bat­te­ments solitude
sur l’acier limpi­de soyeux

S’allument les flammes élec­tron­iques idéogrammes
japon­ais de base usten­siles de la pen­sée numérisée
— chiffres, chiffres… —  dernières propo­si­tions du vide
sol­dats de lumières mais aus­si ombres un peu chinoises
sur ton corps ô Ama­rante flu­o­res­cent qu’ils ne regar­dent pas
ou inno­cents ou idiots ou barbares

Des trains de cristal écorchent les paupières de cette nuit
qui s’effiloche à grande vitesse
c’est la mort  — béat­i­tude —  c’est la mort

Ville dressée hurlante sur son lac de sang
c’est de l’or  — divinité – c’est de l’or
ville des manip­u­la­teurs de la matière brute loin pourtant
rejetée aux fron­tières de la méduse blanche
là ou l’air n’est qu’oxyde de plomb acide particules
irrespirable

Le sph­ynx désor­mais aux périphériques aux radiales
plan­té aux car­refours des voies-express reste muet 

La cathé­drale de Bourges se décom­pose dans le hall
de la Chase Man­hat­tan ses orgues mandées par ordinateur
dif­fusent les don­nées cor­rigées des vari­a­tions saisonnières
des valeurs et changes  — oh bon­heur —  sous l’amiante
dans les murs s’entasse le monde intraduis­i­ble que décodent
des machines aux doigts vélo­ces armés de bistouris :
— opéra­tions bour­sières opéra­tions boursières –

Mon Ama­rante sans mémoire sans programme
il n’est plus à te reconnaître
qu’un chien vrai chien crin noir terni
truffe grise de fièvre famine
clan­des­tin sur ce paque­bot gelé pour lever un instant
ses yeux d’homme trahi sur tes seins vernissés siliconés

Et toi égarée de l’éternel print­emps chim­ique errante
aux rayons de l’aube par­mi les oiseaux mongols
            de la Deutsche Gram­mophon qui
à l’heure des corn-flakes répan­dent leurs pépiements
sous un fir­ma­ment de plex­i­glass et moder­nité pure

Tu t’éloignes Ama­rante tu meurs à mes yeux
ma mémoire canine ma mémoire humaine ne te retient plus
tu es femme sans odeur  mon flair ne peut imag­in­er tes pistes
mes mains se détachent de ton insai­siss­able matière
ma langue
la dernière fois qu’elle t’a léchée n’a léché que du verre
et tu as crié fous le camp ! fous le camp, que je n’te voie plus !
je t’obéis
je rejoins les lou­ves dans les forêts d’oubli  

 

NOVEMBRE

Novem­bre déjà novem­bre ton avance s’épuise
Atalante
ô chas­ser­esse entre les lignes de neige
d’un seul coup tu tomberas
des fauves obscènes te rat­trapent et bien­tôt t’accablent
pourquoi davan­tage t’épuiser à courir

C’est l’aube  je ne ris pas
de tes joues de cen­dre où s’efface le souffle
ô toi beauté quand la vie décide de se fuir
quand il n’est plus de main pour retrou­ver ta main

Triste je te croy­ais déesse préférée aimée des dieux
comme ils aiment  — ensauvagés —  ma rage les taillait
dans une belle rumeur de sabres de balles
et tu restais corolle blanche en d’éblouissants sacrifices
soumise  — oh je rêvais – à d’acharnées délices
mes caress­es musi­cales caress­es des lèvres
caress­es de tout le corps que tu ne mépri­sais pas allant
à ton secret refuge à cette jail­lis­sure plumes et myosotis
oh que cette vie était belle et comme tout palpitait
dans l’avant-coureur futile pre­mier temps de l’accointance

Ata­lante ô 
l’hiver main­tenant te pour­suit ses mains
ne jet­tent l’or d’aucune pomme mais con­tre le verglas
le sel les rayons brisés
de l’astre pub­lic­i­taire plan­té sur les talus des autoroutes
c’est le terme du par­cours ridicules humiliés
les dieux péris­sent dans les gaz d’échappement

Chas­s­es per­dues ani­maux age­nouil­lés tu fer­mes les paupières
se vide le sabli­er de tes forces
une dent sournoise vois-tu s’aiguise aux chevelures aux cœurs
aux arbres à la mon­tagne des fables
les sèves organ­isent leurs retraites sommeilleuses
le champ de bataille va au silence
tu es à ta toi­lette de givre

Ata­lante ô
nul n’ira plus épi­er les nudités surprises
plus de tour­ments vient l’heure je t’attends
tes mains ne trem­blent pas
pour toi c’est assez dit
je t’appelle sans voix sans écho sans chair
au bord d’un Guadalquivir gelé

Des oiseaux pais­i­bles veilleront ton visage
ta bar­que main­tenant tra­verse le fleuve
approche-toi  je t’attends… viens… viens…
le pas­sage est une douceur et je t’ai tant aimée

 

DÉCEMBRE

Récusez mes belles ces visions de néant
le dis­cours des cadavres quit­tez vos tombes
ouvrez les yeux sur ce désert notre domaine
un autre soleil bon­dit c’est la pen­sée qui ne meurt
d’autres sur vous jet­teront leurs yeux bais­ers flammes
sur chaque branche de vos corps franges illuminées
res­saisies par les doigts du zodiaque
gradins nou­veaux pour des amours autres
je ne sais je crois
et le pour­rez-vous ? le pourrons-nous ?

Là était le rêve là était la vie l’an s’achève
et proche le vent enclôt tout soupçon
éclat des paroles amours souf­frances gestes
brûlés enlace­ments regards à mer­ci soupirs
embrasse­ments rien tout ne se tir­era donc d’oubli ?

Chairs frémis­santes chairs désir­antes des délires
à l’instant rien un peu de poudre un peu de vent ?

Ter­reur  insolv­able dès l’aube du temps
n’auras-tu de cesse que nous ayons trou­vé le port ?
L’injure est pro­fonde et s’il y eut des fêtes
elles ne surent que mas­quer l’angoisse et l’attente

Fini de rire fini de danser sur la corde des délices
fini de boire aux fontaines que nous avions tant cherchées
— je le dis —  nous n’étions que sable et trop vains
mais vous femmes épris­es atten­tives ténébreuses femmes
vous saveurs des dires mul­ti­ples grâces d’esprit
beautés tan­tôt secrètes innom­mées tan­tôt lisibles
c’était bien partout vos mains inquiètes tant aimantes
vos sourires les orages vio­lets sur les villes où vous respiriez
autour de vos yeux les ten­dres nav­i­ga­tions amours ici
amours là-bas qui tous étaient désirés choi­sis gagnés
du moins me l’aviez-vous lais­sé croire très belles
et noc­turnes amantes
et sur vos doigts vos lèvres je dépose
des bou­quets de solstices

Jour était Albane Terre était Amarante
Ata­lante de ses cris fauves déchi­rait les rivages
les pen­sées nues vos chevaux blancs allaient s’abreuver
à vos sources
de l’iris de vos yeux se détache l’oiseau insaisissable
du désir enne­mi amical
un cri d’alarme se répand l’océan est gris sous le nuage
Albane Ata­lante Ama­rante ô épars le rêve la vie
ouvrent la porte à leur pre­mier hiver 

 

Fin de Les Jardins d’Atalante

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

mm

Michel Host

Né en 1942. Enfance partagée entre petite ville de province et cam­pagne, puis huit années de semi-réclu­sion, c’est-à-dire de pen­sion­nat, dans un col­lège catholique.

Une bonne for­ma­tion lit­téraire, où entrent clas­siques français et étrangers : la Renais­sance, sin­gulière­ment, lui a ouvert les yeux et l’esprit.
Échappe à la vie famil­iale à dix-neuf ans, se rend à Paris, tente d’y devenir insti­tu­teur (en est empêché par les obsta­cles mêmes que lui pro­pose et oppose l’Éducation nationale), épouse une artiste pein­tre et entre­prend des études supérieures d’espagnol en Sor­bonne. Agrégé d’espagnol, il enseigne cette langue dans divers lycées – dont le lycée Jan­son de Sail­ly -, et ensuite la lit­téra­ture espag­nole du siè­cle d’Or aux étu­di­ants de licence, puis aux capésiens et agré­gat­ifs, dans le cadre du C.N.E.D. (Cen­tre Nation­al d’Enseignement à distance).

Par­al­lèle­ment à cette car­rière de pro­fesseur, il entre­prend d’écrire son pre­mier roman. Six années de tra­vail couron­nées par le prix Robert Walser, et un accueil chaleureux dans la presse et le lec­torat. Depuis, ont suivi plus de vingt ouvrages appar­tenant à des gen­res var­iés : roman, nou­velle, poésie. A dû se résoudre à renon­cer à l’écriture dra­ma­tique, pour laque­lle il n’a aucun don. Il refuse de con­sid­ér­er ses activ­ités d’écrivain dans le cadre d’une « car­rière », préférant les situer dans le sens d’un « par­cours », d’un état vital de l’âme et de l’esprit. Il tente d’appartenir à son temps en dirigeant des ate­liers d’écriture en milieux sco­laires dit « dif­fi­ciles », et dans d’autres cadres comme les Ate­liers du Prix du Jeune Écrivain…

Partageant cette con­vic­tion avec Voltaire, il est per­suadé que l’être humain ne naît ni bon ni mau­vais, mais que néan­moins il peut et doit être « bonifié ». Mme de Sévi­gné lui a aus­si appris qu’« il faut faire pro­vi­sion de rire pour l’éternité », car le rire bonifie.
Par ailleurs, avec Mon­taigne, Isaac Bashe­vis Singer, et un cer­tain nom­bre de philosophes con­tem­po­rains — Elis­a­beth de Fonte­nay, Flo­rence Bur­gat entre autres, il s’est con­va­in­cu que l’inattention, le mépris, et très sou­vent la cru­auté que les humains man­i­fes­tent envers les ani­maux — dont ils se font les pro­prié­taires et les bour­reaux — , et envers tous les êtres de la seule nature, prélu­dent au mépris et à la cru­auté envers les hommes, et qu’est donc indis­pens­able un ren­verse­ment total du regard sur l’Autre et des per­spec­tives éduca­tives, dans quelque société que ce soit, afin que la bar­barie et l’absurde n’aient pas le dernier mot.

Ses admi­ra­tions, dans l’ordre de la pen­sée, sont nom­breuses, mais elles vont d’abord à Socrate – qui ne laisse rien qui ne soit dis­cuté ou pris pour argent comp­tant -, à Hér­a­clite, au Christ (« Aimez-vous les uns les autres », les marchands du temps, etc.), à Rabelais, à Mon­taigne, à Jere­my Ben­tham (l’arithmétique des plaisirs, la morale naturelle et le « ne fais rien à autrui que tu ne voudrais qu’il te fît), et à plusieurs autres. -
N’a pas encore eu le temps de trou­ver la vie ennuyeuse.

POÈMES

  • Fig­u­ra­tion de l’Amante, poèmes, éd. de l’Atlantique, coll. Phoï­bos, à Saintes, 2010
  • Poème d’Hiroshima, éd. Rhubarbe, à Aux­erre, 2005
  • Alen­tours (Petites pros­es), éd. L’Escampette, 2001
  • Graines de pages, poèmes sur des pho­tos de Claire Garate, éd. Eboris, Genève, 1999
  • Déter­rages / Villes, poèmes, éd. B. Dumerchez, 1997