> Marc Kober, L’ours des mers

Marc Kober, L’ours des mers

Par | 2017-12-27T17:44:37+00:00 9 novembre 2017|Catégories : Auteurs, Essais & Chroniques, Focus, Marc Kober|

D’un monde à l’autre 1

Le livre de Marc Kober est mince et il tient à l’aise dans la poche. Il n’en est pas moins grand, il contient le monde sous « une nuit pique­tée de points lumi­neux. » Bref, il tient sa place et son rang.

Le poète l’a divi­sé en six « sec­tions », elles paraî­tront ici et cha­cune à son tour.

L’OURS DES MERS n’a pas volé son nom, il aime à se bai­gner : nous assis­tons à « son pre­mier bain /​ au plus pro­fond du nu ». On le devine blanc, car il porte des lunettes noires, selon celui qui le des­si­na avec finesse et élé­gance, Vincent Rougier. Il paraît dans son cos­tume natu­rel, sous ses poils, tout comme un homme c’est pro­bable, tout comme le « dieu nu dans les flots » de l’épigraphe, sous « la constel­la­tion du Grand Ours. » On le devine aus­si peu ras­su­ré que le lec­teur ou que l’homme moyen « sans com­bine ». Ses pen­sées ne sont pour­tant pas des plus pures (on y ren­contre Dédé-la-sau­mure) et c’est le chaud mois de juin, tout cela est bizarre… pour un ours ! Les envi­rons semblent peu­plés de nudistes et d’étranges indi­vi­dus, qui vont « Sous l’œil unique de Ganymède au natu­rel /​ La matraque en berne /​ La double lune à l’air ». Voilà qui sem­ble­ra plus belge que nature au lec­teur aver­ti. L’animal est à deux têtes, tel Janus ici, là il fait le singe dans l’eau tan­dis que s’érigent phares et arbres au « royaume des hommes nus … […] tous sou­mis à l’acupuncture solaire ». Rarement mots et images se seront accor­dés à ce point. Des femmes passent « inac­ces­sibles », lui s’apprête à « entrer dans le sexe liquide la mer. » Cette fable, cette allé­go­rie ne sont-elles pas étranges et néan­moins d’une lim­pide clar­té ? La poé­sie ne doit-elle pas, dans ses tâches pre­mières, nour­rir l’imagination ?

Marc Kober : L’ours des mers, Rougier V.

MARC KOBER, L’ours des mers, Chez Rougier V. – 2017
50 pp. — 13 € Coll. Plis Urgents 45
Dessins et Gravures de Vincent Rougier

Atelier Rougier V. 3 Les Forettes – F-61380 – Soligny la Trappe

Les MÉDUSES POÉTIQUES sont « d’eau douce », se goûtent en sor­bets, se croquent avec du « sel neige ».. Ce monde gran­dit dans des pro­por­tions inavouables, il ne res­semble à aucun monde connu, peut-être relève-t-il d’une désor­ga­ni­sa­tion sin­gu­lière ou d’une orga­ni­sa­tion sur­réelle, pour ne pas dire sur­réa­liste. « Taquiner la méduse… » ? N’en rêvez pas trop. Peut-être est-ce impos­sible. Dans un coin du tableau, vous ver­rez un aman­dier ban­der. C’est étrange aus­si, un aman­dier qui bande. Merci au poète et à son illus­tra­teur qui voyagent ensemble avec tant de bon­heur. J’ai connu des per­sonnes qui n’admettaient pas l’humour dans la poé­sie, encore moins le sou­rire et l’ironie por­tée sur les choses : ces per­sonnes étaient plu­tôt mal­heu­reuses ! Lecteur, meurs en paix, car « Les Grecs met­taient des petits cailloux sur les morts » et tu auras, en prime, « un œuf qui te parle de la nais­sance de la mer », avec « l’odeur vio­lente des nar­cisses blancs ». Autrement dit, pro­saï­que­ment dit, phi­lo­so­phi­que­ment dit : qu’est-ce que la mort ?

Les POÈMES DE L’OUEST PARISIEN sont deux, presque orphe­lins. Question sub­sé­quente : qu’est-ce que l’est pari­sien ? Qu’y a-t-il vers l’est pari­sien ? En appa­rence (c’est le cas de le dire), on y trouve « les poètes de Louveciennes », de vains ges­ti­cu­la­teurs, et les che­vaux du roi Soleil au car­re­four de Marly : une illu­sion et un holo­gramme. Disons-le, notre monde est car­ré­ment autre et le poème nous l’aura chan­gé. C’était d’ailleurs « l’hommage d’une camé­ra de sur­veillance » du temps où il y en avait ue à chaque car­re­four.

Les HAÏKUS DE BANLIEUE ont ceci de sin­gu­lier qu’allant par trios tran­quilles (ils sont donc fort peu japo­nais), ils tra­versent une contrée où « les pros­ti­tuées sont à Genève » (enten­dons : elles ne sont pas où on les cherche), où les voi­tures n’ont nul besoin de plaques d’immatriculation et où, pour une jeune fille, avoir de grands pieds n’est pas un vice de forme. Inconvénients et avan­tages. Chaque lieu a les siens. Un ours est pré­sent, il a les oreilles roses comme les fleurs des jar­dins. Toute cette dou­ceur est peut-être trom­peuse. Les mots nous piè­ge­raient-ils, sur­tout s’ils ne cachent aucun piège.

DIEU EST UNE FEMME COMME UNE AUTRE. Dans l’envers des choses d’ici-bas ou d’ailleurs, une genèse toute nou­velle nous attend. Elle est l’œuvre d’un Dieu assis sur son cous­sin de nuages, dieu per­son­nel donc. Son ventre s’arrondit au point qu’il fut dans l’impossibilité de « [voir] sa divine » ! Ô mon Dieu ! Il accou­cha de lui-même, soit de « sa plus belle créa­tion ». Cela nous a un petit air spi­no­ziste bien réjouis­sant. Ensuite il n’accoucha plus que d’un modeste vent, fit pipi sur l’aile d’un ange ce qui ne fut pro­ba­ble­ment pas facile, des seins lui pous­sèrent, il fut femme enfin et « connut la joie, l’insulte et le cra­chat. »

Le recueil se clôt sur un car­net de recettes culi­naires de l’autre monde : on y cui­sine le crabe chi­nois, la soupe confu­céenne, le tar­tare coréen dont on se four­nit à Paris, entre les ave­nues d’Ivry et de Choisy, et on y boit des alcools asia­tiques dont cer­tains, plus légers, sont aisé­ment tolé­rés par les jeunes filles. On y mange aus­si à la pointe des baguettes. Si une demoi­selle se sent mal, on lui masse les orteils. L’esprit ayant été nour­ri, Marc Kober entend nour­rir les corps de mets qui seraient exo­tiques s’ils n’appartenaient à cet ailleurs où il nous emme­na en visite. Non pas dans l’inepte sou­hait tou­ris­tique, mais dans l’aventure de la ren­contre et de l’expérience explo­ra­trice. Les ques­tions sont : quel est ce monde aux contours par­fois asia­tiques, mais assez mélan­gé ? Est-il d’hier, d’aujourd’hui, de demain ? On recon­naît ici la rigi­di­té de nos caté­go­ries. C’est un monde du rire, par­fois de la déri­sion, sou­vent de l’ironie. Il est bon d’avoir entre­pris le voyage. Si l’on veut bien y réflé­chir, un monde infi­ni­ment plus sérieux que celui dans lequel nous mari­nons depuis plus de 5000 ans comme des crabes « à la cara­pace molle ».

 

Fin de « D’un monde l’autre » — Octobre 2017
de Marc Kober

Extraits du recueil L’Ours des mers

Poèmes de l’ouest parisien

Les poètes de Louveciennes
Gesticulent dans une cage en verre
Pour une belle indif­fé­rente

Carrefour noc­turne de Marly
Le roi Soleil lâche ses che­vaux
holo­gram­ma­tiques

Dieu est une femme comme une autre

Dieu créa d’un miroir jouf­flu la forme des nuages. De cette barbe à papa recuite naquirent les par­ties d’une géo­mé­trie élé­men­taire. Royant bien faire, il sor­tit l’homme et la femme du pétrin et les dota d’organes roses. Il aimait mode­ler la tige, le per­tuis et la divine sphère. Car ce géant obèse son­geait, assis sur des cous­sins orien­taux. Il se rêvait aus­si lisse et par­fait que les pla­nètes. Il conçut après plu­sieurs visites. Son ventre s’arrondissait. Il ne voyait plus sa divine… Une touffe d’herbe s’accrochait au bas de sa col­line gra­vide. Il eut un der­nier spasme. Il était enfin deve­nu sa plus belles créa­tion.

Présentation de l’auteur

Marc Kober

Marc Kober est poète, uni­ver­si­taire et essayiste. Entre autres. Digne des­cen­dant du sur­réa­lisme influen­cé par Mandiargues et par Arcane 17, Marc Kober a créé une belle revue ins­crite dans ce domaine dans les années 90 du siècle pas­sé, La Révolte des chutes, revue qui a joué un grand rôle dans le déve­lop­pe­ment des édi­tions post-sur­­réa­­listes Rafael de Surtis, avant de deve­nir rédac­teur en chef de Supérieur Inconnu puis membre du comi­té de rédac­tion de La Sœur de l’Ange.

Auteur d’un roman (Fayard) et d’un recueil de nou­velles (A Contrario), il affec­tionne les beaux objets livres.

Marc Kober

Recueils de poésie

  • Déposition/​​Deposizione, des­sins d’Enrico Baj, Ferrare : Liberty House Editore, 1992.
  • Suite Coréenne, gra­vures de Gérard Serée, Poitiers : Éditions Rafael de Surtis, 1999.
  • Un Creux d’obscur, gra­vures de Gérard Serée, Nice : Atelier Gestes et Traces, 2003.
  • Soixante Baisers, Paris : Éditions La Mezzanine dans l’Éther, 2007. Réédition 2008.
  • Les Fèves bleues, Nice : Atelier Gestes et Traces, 2010.
  • Un Hareng diep­pois à Fécamp, deux gra­vures d’Olivier O. Olivier, Soligny-la-Trappe : Rougier V. éd., 2011.
  • Traité du mous­tique en zone libre, gra­vures de Vincent Rougier, Soligny-la-Trappe : Rougier V. éd., 2015.
  • Tatsu to kumo (dra­gons et nuages), Nice : Atelier Gestes et Traces, 2015.
  • Quelques mots sans art, col­lec­tion « Médaillon », gouaches de Marc Janson, Tours : Le Livre pauvre (Daniel Leuwers), 2015.

Poèmes choi­sis


Notes

  1. Cet article est publié éga­le­ment sur La Cause Littéraire.[]

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Michel Host

Né en 1942. Enfance par­ta­gée entre petite ville de pro­vince et cam­pagne, puis huit années de semi-réclu­sion, c’est-à-dire de pen­sion­nat, dans un col­lège catho­lique.

Une bonne for­ma­tion lit­té­raire, où entrent clas­siques fran­çais et étran­gers : la Renaissance, sin­gu­liè­re­ment, lui a ouvert les yeux et l’esprit.
Échappe à la vie fami­liale à dix-neuf ans, se rend à Paris, tente d’y deve­nir ins­ti­tu­teur (en est empê­ché par les obs­tacles mêmes que lui pro­pose et oppose l’Éducation natio­nale), épouse une artiste peintre et entre­prend des études supé­rieures d’espagnol en Sorbonne. Agrégé d’espagnol, il enseigne cette langue dans divers lycées – dont le lycée Janson de Sailly -, et ensuite la lit­té­ra­ture espa­gnole du siècle d’Or aux étu­diants de licence, puis aux capé­siens et agré­ga­tifs, dans le cadre du C.N.E.D. (Centre National d’Enseignement à dis­tance).

Parallèlement à cette car­rière de pro­fes­seur, il entre­prend d’écrire son pre­mier roman. Six années de tra­vail cou­ron­nées par le prix Robert Walser, et un accueil cha­leu­reux dans la presse et le lec­to­rat. Depuis, ont sui­vi plus de vingt ouvrages appar­te­nant à des genres variés : roman, nou­velle, poé­sie. A dû se résoudre à renon­cer à l’écriture dra­ma­tique, pour laquelle il n’a aucun don. Il refuse de consi­dé­rer ses acti­vi­tés d’écrivain dans le cadre d’une « car­rière », pré­fé­rant les situer dans le sens d’un « par­cours », d’un état vital de l’âme et de l’esprit. Il tente d’appartenir à son temps en diri­geant des ate­liers d’écriture en milieux sco­laires dit « dif­fi­ciles », et dans d’autres cadres comme les Ateliers du Prix du Jeune Écrivain…

Partageant cette convic­tion avec Voltaire, il est per­sua­dé que l’être humain ne naît ni bon ni mau­vais, mais que néan­moins il peut et doit être « boni­fié ». Mme de Sévigné lui a aus­si appris qu’« il faut faire pro­vi­sion de rire pour l’éternité », car le rire boni­fie.
Par ailleurs, avec Montaigne, Isaac Bashevis Singer, et un cer­tain nombre de phi­lo­sophes contem­po­rains – Elisabeth de Fontenay, Florence Burgat entre autres, il s’est convain­cu que l’inattention, le mépris, et très sou­vent la cruau­té que les humains mani­festent envers les ani­maux – dont ils se font les pro­prié­taires et les bour­reaux – , et envers tous les êtres de la seule nature, pré­ludent au mépris et à la cruau­té envers les hommes, et qu’est donc indis­pen­sable un ren­ver­se­ment total du regard sur l’Autre et des pers­pec­tives édu­ca­tives, dans quelque socié­té que ce soit, afin que la bar­ba­rie et l’absurde n’aient pas le der­nier mot.

Ses admi­ra­tions, dans l’ordre de la pen­sée, sont nom­breuses, mais elles vont d’abord à Socrate – qui ne laisse rien qui ne soit dis­cu­té ou pris pour argent comp­tant -, à Héraclite, au Christ (« Aimez-vous les uns les autres », les mar­chands du temps, etc.), à Rabelais, à Montaigne, à Jeremy Bentham (l’arithmétique des plai­sirs, la morale natu­relle et le « ne fais rien à autrui que tu ne vou­drais qu’il te fît), et à plu­sieurs autres. –
N’a pas encore eu le temps de trou­ver la vie ennuyeuse.

POÈMES

  • Figuration de l’Amante, poèmes, éd. de l’Atlantique, coll. Phoïbos, à Saintes, 2010
  • Poème d’Hiroshima, éd. Rhubarbe, à Auxerre, 2005
  • Alentours (Petites proses), éd. L’Escampette, 2001
  • Graines de pages, poèmes sur des pho­tos de Claire Garate, éd. Eboris, Genève, 1999
  • Déterrages /​ Villes, poèmes, éd. B. Dumerchez, 1997