> Naissance de Recours au Poème éditeurs. Matthieu Baumier et Christophe Morlay exposent la raison d’être d’une maison d’édition numérique dédiée à la poésie

Naissance de Recours au Poème éditeurs. Matthieu Baumier et Christophe Morlay exposent la raison d’être d’une maison d’édition numérique dédiée à la poésie

Par |2018-11-19T23:41:00+00:00 20 août 2015|Catégories : Rencontres|

recour​sau​poe​mee​di​teurs​.com

Christophe Morlay : Bonjour Matthieu Baumier. La troi­sième année du maga­zine Recours au Poème vient de débu­ter. Après deux ans d’activité régu­lière, vous pro­lon­gez main­te­nant l’action du maga­zine par la nais­sance de Recours au Poème édi­tions, exclu­si­ve­ment numé­rique. Pouvez-vous nous expli­quer votre démarche, qui pour­rait sem­bler, au regard de la pro­pa­gande occi­den­tale ins­til­lant dans notre regard la néces­si­té de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique,  uto­pique et pas­séiste ?

Avec l’ami et poète Gwen Garnier-Duguy, nous avons déci­dé de pro­lon­ger l’aventure en cours de Recours au Poème sous forme de mai­son d’édition de livres de poé­sie au for­mat exclu­si­ve­ment numé­rique. C’est, de notre point de vue, d’une exten­sion du domaine de la poé­sie dont il s’agit. Nous ne croyons pas un ins­tant en la réa­li­té concrète de l’image paro­dique dans laquelle on nous intime de vivre, ce que notre ami Paul Vermeulen appelle par­fois le « simu­lacre ». Dans la fou­lée d’un Baudrillard ou d’un Debord. Deux de nos figures tuté­laires, avec Daumal, Jung, Rolland de Renéville, Juarroz, Paz, l’André Breton des arcanes, Jean de la Croix et quelques autres. Éditer de la poé­sie serait « uto­pique et pas­séiste » ? C’est effec­ti­ve­ment ici que se noue l’utopie : dans la pré­sence simul­ta­née du pas­sé et du futur, illu­soires, dans l’instant du pré­sent. Ce pour­rait être une défi­ni­tion de la poé­sie : une étin­celle d’instant. La poé­sie est vivante. Il arrive qu’une sorte de « déprime » très fran­co-fran­çaise affirme ou se plaigne du contraire. C’est tout bon­ne­ment ridi­cule. La poé­sie est vivante et nombre de cri­tères actuels le montrent, à com­men­cer par l’amplitude du lec­to­rat d’un maga­zine comme Recours au Poème. La poé­sie n’est pas en crise en France, encore moins ailleurs dans le monde. Si les poètes semblent avoir des dif­fi­cul­tés à « ren­con­trer un public », comme l’on dit, la cause est ailleurs que dans l’existence même de la poé­sie. Qui peut décem­ment croire que la poé­sie serait mori­bonde ? Comme si un tel évé­ne­ment était du domaine du pos­sible. Non, si crise il y a, il convient de se deman­der ce qui ne « marche » pas dans le fonc­tion­ne­ment du « milieu » de la poé­sie, depuis toutes ces années. Pourtant, il y a des poètes et des lec­teurs. Et sur­tout : des hommes et des femmes qui inté­rieu­re­ment ont une néces­si­té per­ma­nente de poé­sie. Où le bât blesse-t-il ? Je choi­sis volon­tai­re­ment de ne pas répondre à cette ques­tion ici, cela ferait polé­mique. Pour l’instant en tout cas, chaque chose en son temps. Partis de ce constat que quelque chose « cloche », nous avons mis en œuvre le maga­zine Recours au Poème, lequel cris­tal­lise autour de son lieu bien des actions poé­tiques. L’advenue de la mai­son d’édition et le choix du numé­rique exclu­sif sont une sorte d’étape sui­vante, natu­relle, c’est pour­quoi nous uti­li­sons l’expression « exten­sion du domaine de la poé­sie ». En appa­rence, ce domaine a été res­treint. Pour nombre de rai­sons. Il n’a pas à l’être : la poé­sie est intrin­sèque à l’humain. D’un cer­tain point de vue, l’être humain est un être poème. Je reprends ici le fil de votre ques­tion : rien de pas­séiste, donc. La poé­sie est tou­jours actuelle. Mais un grain d’utopisme sans doute : quel acte révo­lu­tion­naire plus poé­tique que le com­bat pour la vie lumi­neuse de la poé­sie face au monde inéga­li­taire contem­po­rain ? La poé­sie dit tout le contraire de ce que dit la prose contem­po­raine du monde : elle est simul­ta­né­ment ins­tant et long cours. Vie, mort et renais­sance. Le temps de la lec­ture d’un poème annule le faux monde qui se pré­sente devant nous comme vrai. Une étin­celle. Mais de cette pré­ten­tion au vrai, cha­cun connaît la réa­li­té : rien. Il faut de la poé­sie et du rire, ce sont deux armes des­truc­trices pour ce monde du désir. Nous sommes pro­fon­dé­ment ancrés dans le monde si nous sommes des êtres poèmes. La vie est un Poème. Il suf­fit de regar­der par la fenêtre. La mor­bi­di­té à l’œuvre, sous sa forme éco­no­mique, ne doit pas nous leur­rer : elle a déjà vécu. Et à ce cadavre qui bouge encore, rien de mieux qu’un peu de poé­sie dans les oreilles pour l’aider à pas­ser la main. L’utopie d’un monde repre­nant pied dans le Poème qu’il est, oui, cette uto­pie nous convient. Elle est tout le contraire d’antimondialiste. Recours au Poème agit à l’échelle mon­diale. Mais la Globalisation que vous évo­quez et nous, nous ne par­lons pas le même lan­gage et nous ne par­lons pas du même monde. Nous, nous sommes dans le réel et le concret, pas dans le Spectacle insi­gni­fiant. Ce monde que vous évo­quez n’existe pas. Il fait sem­blant et ce fai­sant déclenche des forces des­truc­trices. La poé­sie est le recours face aux consé­quences de cette illu­sion. Le monde n’est abso­lu­ment pas désen­chan­té. La conver­sion du regard qu’est la poé­sie ouvre sur cette immen­si­té là : ce réel qu’est l’enchantement du monde.

 

 

Découvrir L'ordre du silence                                 Découvrir Le bel amour

 

 

 

N’y a-t-il pas une contra­dic­tion à publier de la poé­sie en numé­rique ?

Étrangement, le mot « contra­dic­tion » que vous employez me fait pen­ser à l’expérience qu’est la lec­ture des Pouvoirs de la parole, de Daumal. Le poète évoque une expé­rience de vie, vitale plu­tôt, vécue au sor­tir de l’adolescence. Sa vision. Ce qu’il a vu, en regar­dant « l’infini par le trou de la ser­rure » comme il dit. Cette réa­li­té vue : « La cer­ti­tude de l’existence d’autre chose, d’un au-delà, d’un autre monde, ou d’une autre sorte de connais­sance ». Vous me per­met­trez de citer lar­ge­ment les der­nières lignes de son « sou­ve­nir déter­mi­nant » : « N’étant pas deve­nu fou tout de suite défi­ni­ti­ve­ment, je me mis peu à peu à phi­lo­so­pher sur le sou­ve­nir de cette expé­rience. Et, j’aurais som­bré dans ma propre phi­lo­so­phie si, au bon moment, quelqu’un ne s’était trou­vé sur ma route pour me dire : « Voici, il y a une porte ouverte ; étroite et d’accès dur, mais une porte, et c’est la seule pour toi ». Tout René Daumal est dans ces mots et dans ce texte, texte par ailleurs fon­da­men­tal pour qui veut sai­sir ce qui se passe en pro­fon­deur dans la poé­sie contem­po­raine, tout comme son poème « La Guerre sainte » d’ailleurs. Voyez-vous, cela peut sem­bler sur­pre­nant, mais pour moi, cela répond à votre ques­tion car il ne peut y avoir aucune contra­dic­tion de cette sorte au sein d’une réa­li­té qui n’a de réel que le mot. Le papier et le numé­rique n’existent pas, sauf dans les mots que nous employons par faci­li­té. La poé­sie, par contre, cela, c’est du concret. Et la poé­sie n’a rien à voir avec, par exemple, la lit­té­ra­ture. Encore un mot, cela. La poé­sie est un état de l’esprit nais­sant et renais­sant sans cesse au cœur de l’expérience inté­rieure. Depuis ce point de vue, il n’y a pas de débat sur le fait de publier ou non de la poé­sie au for­mat numé­rique ou au for­mat papier. Ce sont des ques­tion­ne­ments insi­gni­fiants. La mise en lumière du Poème par la poé­sie, quels que soient les sup­ports, c’est cela qui importe. Et puis… Les artistes, sous toutes leurs formes, n’ont-ils pas tou­jours uti­li­sé les médias de leur époque ? Aujourd’hui, il arrive qu’on s’arc-boute sur la ques­tion du papier… C’est très éton­nant. Conservateur, même, en quelque sorte. Il y a comme une confu­sion entre le conte­nant et le conte­nu : la poé­sie n’est pas le maté­riau sur lequel elle a été publiée durant deux ou trois siècles. Elle est ce qui est don­né à lire sur ce maté­riau. Le numé­rique est un maté­riau qui donne à lire des poèmes. N’est-ce pas mer­veilleux ? Ceci dit, nous ne sommes aucu­ne­ment oppo­sés à ce que de la poé­sie conti­nue à être édi­tée au for­mat papier. Et puisque vous me regar­dez silen­cieu­se­ment avec un drôle de sou­rire, comme si je venais de dire quelque chose de bête ou d'important… Je vais vous racon­ter une anec­dote. Au mitan des années 90, jeune "auteur", je me trou­vais dans un jar­din en com­pa­gnie de poètes, par­lant poé­sie, édi­tion, pro­fon­deur, condi­tion de l'étant, et vin. Rien que de très nor­mal. J'entendais, chez quelques uns, une mino­ri­té heu­reu­se­ment !, de drôles de paroles au sujet d'éditeurs comme Rougerie ou Rafael de Surtis… Que tout de même ils pour­raient dif­fu­ser mieux leurs livres, que leurs contrats ceci et cela… Que leurs livres ceci, leur "pré­ten­tion" cela… Vous vous ren­dez compte ? Evidemment, ces paroles étaient pro­fé­rées par des per­sonnes qui font peu de cas d'autre chose que de leurs petites per­sonnes. De qui par­lait-on alors ? Mais d'éditeurs qui consacrent et/​ou ont consa­cré toute leur vie à la poé­sie, et en par­ti­cu­lier à celle des autres ! Des hommes extra­or­di­naires fabri­quant des livres sur presse ou les cou­sant à la main ! Pourquoi je vous raconte cela… Voyez-vous, pour nous, des gens comme Rougerie, ou Paulhan sur un autre plan, sont édi­to­ria­le­ment nos "figures tuté­laires". Voyez-vous, nous consa­crons beau­coup de nos exis­tences à la poé­sie des autres, et ce avec les presses d'aujourd'hui. Nous uti­li­sons la presse à plomb du 21e siècle, et elle s'appelle "numé­rique".   

Les dif­fé­rentes col­lec­tions de Recours au Poème édi­teurs ici

 

 

Recours au Poème maga­zine est ouvert aux mondes poé­tiques et à la poé­sie inter­na­tio­nale. Pourtant, au sein de votre tra­vail, vous déve­lop­pez un cou­rant de pen­sée nom­mé « poé­sie des pro­fon­deurs ». Comment défi­ni­riez-vous cette notion ?

Sur ce point, je me per­mets de vous enga­ger à lire les tra­vaux de notre ami Paul Vermeulen, lequel est, d’entre nous, celui qui œuvre ouver­te­ment à la pen­sée de ce qu’est la poé­sie des pro­fon­deurs. Une par­tie de ses textes est ici. En par­ti­cu­lier ses « notes pour une poé­sie des pro­fon­deurs ». Et l’on me dit qu’il pré­pa­re­rait un essai sur ce sujet. J’espère qu’il ne s’agit pas d’une rumeur car je serais fier d’être l’éditeur de cet ouvrage. Le cou­rant de pen­sée que vous évo­quez ne se résume pas à des noms ou à un groupe res­treint de per­sonnes, bien au contraire. Cependant, puisque Paul Vermeulen tra­vaille en quelque sorte la poé­sie des pro­fon­deurs en tant que concept (même si je doute qu’il appré­cie l’emploi de ce mot), je pré­fère don­ner à lire cet extrait de sa plus récente note, parue dans Recours au Poème fin août 2014 :

« La réponse à cette ques­tion, qu’est-ce que la poé­sie des pro­fon­deurs ?, est une réponse vivante, c’est-à-dire en mou­ve­ment et en chan­ge­ment per­ma­nents et per­pé­tuels ; lire les mar­cheurs de cette poé­sie est une pre­mière étape pour qui veut répondre. Car, ain­si que le vou­lait Paz, la poé­sie est œuvre, et il n’est pas d’œuvre concrète sans tra­vail authen­tique : la com­pré­hen­sion de ce qu’est la poé­sie, en tant qu’elle est néces­sai­re­ment poé­sie pro­fonde, ne peut s’atteindre sans ce tra­vail qu’est la marche en com­pa­gnie des autres marcheurs/​poètes pro­fonds. Les poètes évo­qués plus haut posent la pre­mière pierre sous vos yeux [Vermeulen évoque ici des poètes tels que Daumal, Juarroz ou Paz]. Qu’elle soit pierre d’escalier ou de fon­da­tion, la démarche est la même. L’apprenti poète, s’il s’est per­son­nel­le­ment recon­nu comme appren­ti poète et non illu­soi­re­ment déjà consi­dé­ré comme poète sur la base de ses trois pre­miers médiocres vers, peut alors poser le pas sur cette pierre, et ain­si com­men­cer à construire lui-même l’escalier, cet esca­lier qui s’élèvera tan­dis que le poète avan­ce­ra dans la pers­pec­tive de ren­con­trer l’étoile autre­fois recher­chée par les alchi­mistes, mais aus­si par Breton, Artaud ou Daumal ; ou alors, il peut polir cette pierre et construire peu à peu l’édifice de lui-même, se construire comme poète, c'est-à-dire comme homme. Car l’homme, par­tie par­ti­ci­pa­tive de la vie, est par nature par­tie pre­nante de la poé­sie qu’est le monde, c’est-à-dire du Poème. Vous me direz : mais… vous ne répon­dez pas à la ques­tion ! Cela est faux. Je ne cesse de répondre à la ques­tion, mot après mot. Le défi­cit de tra­vail per­son­nel menant à l’incompréhension de ce qui est expli­cite n’est pas le fait de ce que nous expli­quons sans cesse. Quiconque attend une réponse fixe et ration­nelle ne peut com­prendre ce qu’est la poé­sie en sa pro­fon­deur : l’autre du ration­nel, son exté­rieur. Une alté­ri­té. Le réel qui se situe au-delà de l’apparence illu­soire de la réa­li­té. Pour sai­sir la réponse à la ques­tion, il ne suf­fit pas de la poser : il faut vou­loir écou­ter la réponse. Et ce vou­loir, per­sonne ne peut le vou­loir à la place de celui qui ques­tionne. Nous ne pou­vons appor­ter que des pistes. C’était aus­si la démarche d’Octavio Paz quand il écri­vait : « L’événement de cet étant futur de poé­sie totale sup­pose un retour au temps ori­gi­nel. C'est-à-dire au temps où par­ler était créer ». Et ailleurs, au sujet de la manière dont la poé­sie est mise actuel­le­ment en exil : « Les consé­quences de cet exil de la poé­sie sont chaque jour plus évi­dentes et plus redou­tables : l’homme est un être ban­ni du deve­nir cos­mique et de lui-même ».

J’imagine que l’on n’osera pas, depuis la pyra­mide de son incul­ture, accu­ser Octavio Paz d’être un char­la­tan new âge ?

Agir depuis la pro­fon­deur même du Poème, être la poé­sie même en sa pro­fon­deur, cela ne se théo­rise pas : cela se vit. « Ici déjà je fus », écrit Octavio Paz. La poé­sie des pro­fon­deurs est cela même qui, conscient de l’être dans la mort, renaît en per­ma­nence par le mou­ve­ment de la méta­mor­phose per­pé­tuelle et per­met à la vie de mar­cher sans cesse. La réponse est claire, et c’est pour­quoi Daumal nom­mait cette poé­sie « la guerre sainte ». Nous, Recours au Poème, ne dou­tons abso­lu­ment de rien, tout comme Paz ne dou­tait de rien : « La vic­toire de la poé­sie est le signal de la fin de l’âge moderne ». La poé­sie des pro­fon­deurs n’est rien d’autre que ce signal. Que vou­lez-vous, nous ne pou­vons rien à ce fait : la poé­sie est l’authentique palais du roi, là où ce qui est nom­mé est.  

On l’aura com­pris : la ques­tion est celle de l’expérience poé­tique vécue néces­sai­re­ment comme pré­oc­cu­pa­tion pre­mière. Et ceci, tant au sein de l’homme/poète que de la vie/​Poème. La poé­sie est l’arche de ce monde. Et les poètes des pro­fon­deurs sont, d’une cer­taine manière, des méta­mor­pho­sés. Il s’agit donc de remettre ce monde en situa­tion de trans­pa­rence, pour par­ler avec René Char. L’acte est poli­tique, bien sûr. Poétique, sans aucun doute. Il est aus­si phi­lo­so­phique. La poé­sie et la phi­lo­so­phie sont deux sœurs insé­pa­rables. Tout comme elles sont insé­pa­rables de la cho­ré­gra­phie et du chant. De ce point de vue, le poète pro­fond est un pri­mi­tif et reven­dique cet état, un peu comme des poètes autre­fois reven­di­quèrent l’état de négri­tude. L’esclavage contem­po­rain s’est éten­du à l’ensemble des hommes : c’est aus­si cela que révèle le recours au Poème. En tant qu’anti poé­sie, l’oppression n’a plus de cou­leurs. Elle concerne tous les hommes et tout l’homme. C’est pour­quoi les débats por­tant sur qui est plus vic­time que qui ou qui d’autre n’ont pas de sens à une échelle autre que conjonc­tu­relle. L’action anti poé­tique de ce monde est une action menée contre tous les hommes et tout l’homme en l’homme. Contre tout ce qui ne peut pas mou­rir : c’est pour­quoi recou­rir sim­ple­ment au Poème conduit en effet, Paz a entiè­re­ment rai­son, a don­ner le signal d’une vic­toire. C’est pour­quoi aus­si cette posi­tion est révo­lu­tion­naire par nature : la simple pré­oc­cu­pa­tion du Poème abat le simulacre/​parodie dans lequel nous croyons par­fois être enfer­més. La poé­sie est en réa­li­té la musique muette du réel. Et cela fait un sacré brou­ha­ha quand on ouvre un peu les oreilles ! Le poète papillon se méta­mor­pho­sant inté­rieu­re­ment méta­mor­phose le réel. C’est exac­te­ment ce qui est dis­crè­te­ment en train de se pro­duire dans les sou­bas­se­ments du simu­lacre. Il s’agit donc d’action poé­tique. Le mot « action » est ici impor­tant. Nous en appe­lons au Poème, à son recours, car nous savons que la grande ques­tion contem­po­raine est celle de la trans­for­ma­tion de l’homme en poème vivant. Il y a en cela quelque chose de la source évo­quée par Heidegger. La grande ques­tion contem­po­raine est ain­si, comme elle n’a fina­le­ment jamais ces­sé de l’être, celle de l’origine. De l’être. Le monde n’est pas poli­tique, à peine éco­no­mique : il est phi­lo­so­phi­que­ment méta­phy­sique. Nous sommes des hommes enga­gés dans un monde méta­phy­sique. L’oubli de cela, au pro­fit de l’économique, du poli­tique, du glo­bal, que sais-je encore…, cet oubli est le symp­tôme du mal être de l’humain contem­po­rain, un mal être dis­so­cia­tif. Intérieurement dis­so­cia­tif. La réponse a cette ques­tion ne se trouve pas dans les suc­cé­da­nées de reli­gion, pas plus dans les reli­gions du reste, pas non plus dans la consom­ma­tion, le désir… Non. La réponse est dans ce qui fonde la nature inté­rieure de l’humain : le lien en lui entre le haut et le bas, c’est à dire entre ce poème que l’homme est en lui et ce Poème que la vie est en elle-même. Le poète pro­fond est alors celui qui crée le che­min même sur lequel il marche, une marche vers la parole ori­gi­nelle qui, cepen­dant, n’est pas marche de retour – ici le mot pas­sé n’existe pas et l’humain avance tou­jours dans un futur qui est son pré­sent. La créa­tion de ce che­min est en même temps che­min qui trans­mue le poète, le recrée en conscience homme/​Poème, homme réel­le­ment. Métamorphosé. Un vivant concret. On le voit, la dicho­to­mie entre « maté­ria­lisme » et « spi­ri­tua­lisme » perd ici tout inté­rêt et même tout sens. La ques­tion de la poé­sie aujourd’hui se joue pré­ci­sé­ment là. C’est pour­quoi nous tra­vaillons à une exten­sion du domaine de la poé­sie. C’est aus­si pour­quoi cette exten­sion ne peut avoir lieu que dans le contexte où nous vivons : le contexte numé­rique. La vie quo­ti­dienne, concrète, cor­po­relle ; humaine, en somme.

Découvrez Septembre déjà

 

 

Est-ce une démarche poli­tique ?

Bien sûr. Existe-il une démarche qui ne soit pas poli­tique, par­ti­cu­liè­re­ment au sein du réel de l’Art ? Si je pro­longe mes mots au sujet de Daumal… Voilà un poète qui exprime le sou­ve­nir qui fait ce qu’il est, lui, René Daumal ; un sou­ve­nir vécu comme une approche ter­ri­fiante de ce qu’il nomme, en réfé­rence aux textes sacrés de l’Hindouisme « L’Être divin » (avec une majus­cule, qui ose­rait cela aujourd’hui en France ?) ou encore « L’évidence absurde ». Et ce poète dit tel­le­ment ce que sont la poé­sie et l’être/homme/poète, une vision du sacré du monde et de la vie, que ce qu’il dit ne peut qu’être en rup­ture com­plète avec la moder­ni­té bas­se­ment maté­ria­liste dans laquelle nous sommes plon­gés. Je ne parle évi­dem­ment pas ici de « maté­ria­lisme » au sens phi­lo­so­phique du terme, car d’un cer­tain point de vue, non contra­dic­toire mal­gré les appa­rences, un poète tel que Daumal (et avec lui tous les poètes des pro­fon­deurs) peut être lu sous un angle phi­lo­so­phi­que­ment maté­ria­liste, exac­te­ment comme l’Hindouisme peut être sai­si en un sens phi­lo­so­phi­que­ment maté­ria­liste. Non, ce monde « maté­ria­liste », au sens du poli­tique contem­po­rain, c’est le monde du désir, ce que j’ai envie de nom­mer la grande Désirance. Ce monde dans lequel agissent et décident des « hommes » qui sont en réa­li­té des gamins capri­cieux de trois ans. Qui ne voit pas cela en regar­dant ce que les médias lui donnent à voir comme étant pré­ten­du­ment le monde ? De ce point de vue, consi­dé­rer que la poé­sie est un acte sacré est une rup­ture com­plète et fina­le­ment révo­lu­tion­naire avec ce monde.

Daumal évoque les « êtres qui se sont réel­le­ment trans­for­més ». La poé­sie est un lieu de cette méta­mor­phose. L’acte et l’agir tiennent du sacré, la réa­li­té se vit dans le monde et donc dans la matière. En cela, il n’y a pas contra­dic­tion mais com­plé­men­ta­ri­té entre sai­sie sacrée et sai­sie maté­ria­liste, au sens phi­lo­so­phique, du monde. Et sans doute cette manière de sai­sir le réel est-elle poli­tique. Le poète des pro­fon­deurs se trans­for­mant volon­tai­re­ment, entiè­re­ment, sous toutes les formes que sont sa Forme d’être, trans­forme le monde.

Découvrez ce livre

 

 

Si l’on en croit Roberto Juarroz, dont vous vous récla­mez dans la « pro­fon­deur » et dans le « recours », la poé­sie est issue du silence, de la contem­pla­tion. N’y a-t-il pas là encore, dans votre démarche, une anti­no­mie fon­da­men­tale par la dimen­sion spec­ta­cu­laire que vous don­nez à la poé­sie en inves­tis­sant la toile en flux ten­du, les réseaux sociaux, tout ce qui fait le jeu de la déréa­li­sa­tion de l’humain ?

« Issue du silence », oui. La poé­sie est un très vieux silence, elle est ce silence qui est le dire de la parole ori­gi­nelle. Celle vers laquelle nous mar­chons dans ce pas­sé qui est notre futur qui est notre pré­sent. La ques­tion est alors de mar­cher en conscience de la marche. Le monde n’en a pas ter­mi­né avec la pen­sée de Heidegger. Mais ce silence, repre­nant Juarroz, vous le mon­trez comme étant « issu », et cela est pour nous en rap­port avec l’idée de sur­gis­se­ment. La poé­sie authen­tique est ce silence sur­gis­sant et de ce fait gron­dant comme une sorte d’orage. Une tem­pête silen­cieuse. C’est de ce silence poé­tique, de cette parole d’orage silen­cieux, dont le simu­lacre a besoin immé­dia­te­ment. Un peu comme un enfant qu’il faut gron­der pour l’aider à gran­dir. Car la par­ti­cu­la­ri­té du simu­lacre n’est pas d’être quelque chose comme une autre façon d’être du Mal – j’emploie le mot au sens théo­lo­gique bien que je ne sois pas cer­tain de la réa­li­té de l’ombre qui semble se pro­fi­ler der­rière le mot. Le simu­lacre n’est pas le Mal. C’est une sorte de gamin mali­cieux, coquin, et de ce fait dan­ge­reux. Un gamin qui dans sa com­plète incons­cience mul­ti­plie les bêtises. Dangereux pour lui et pour les autres. C'est-à-dire pour nous tous, et l’ensemble de la vie. Nous sommes comme enfer­més dans une sorte d’enfance capri­cieuse. Et au-dedans de cela, recou­rir au Poème est pro­vo­quer le sur­gis­se­ment de ce que nous pou­vons dire ain­si, détour­nant très légè­re­ment Heidegger : « Le poème est : Poème ». Ce dire est acte de sub­ver­sion abso­lu. Nous mar­chons dans et vers le Poème. Ou plu­tôt, dans et au devant du Poème. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas d’en appe­ler à un état anté­rieur, une autre forme d’illusion cela, laquelle serait une sorte d’état d’esprit réac­tion­naire. Ceux qui nous lisent sous un angle « réac­tion­naire » ont besoin de relire leurs clas­siques. Non. Nous par­lons tout au contraire de cela qui marche en notre direc­tion tan­dis que nous nous pré­sen­tons au devant de lui. Cela se noue en pleine clar­té, dans la pré­sence. Cet état de l’esprit est évi­dem­ment et pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire. Du moins, en face de ce qui est com­mu­né­ment appe­lé aujourd’hui « pen­sée occi­den­tale », laquelle est, avant tout, déni de toute valeur concer­nant la pen­sée. Ce qui est révo­lu­tion­naire fina­le­ment : nous savons que nous nous ache­mi­nons vers le Poème tan­dis que le Poème se déploie en notre direc­tion. Cela annonce de pro­fonds bou­le­ver­se­ments.

Entendons-nous bien cepen­dant, et après tout bien des mythes racontent cette même his­toire de la déréa­li­sa­tion de l’homme : la déréa­li­sa­tion de l’humain ne date pas de l’an 2000, contrai­re­ment à l’extension de ce que vous nom­mez la toile. Internet en tant qu’événement chan­geant nos modes de vie est chose très récente. Une quin­zaine d’années tout au plus. Et encore… Juste quelques années pour la plu­part d’entre nous. Internet n’est qu’un outil, et comme tous les outils il a plu­sieurs faces. Il peut être un de ces fac­teurs d’arraisonnement de l’humain. Il peut aus­si être un pro­lon­ge­ment de la main ou du cer­veau de l’humain. Cet outil serait dif­fé­rent car il inter­con­nec­te­rait les hommes à l’échelle du monde ? Je ne suis pas cer­tain qu’internet soit le pre­mier acte d’interconnexion des humains… Je suis même cer­tain du contraire. Internet est une évo­lu­tion, brusque il est vrai, de la tech­ni­ci­sa­tion de nos vies et de nos socié­tés. Il n’est pas une cause mais une évo­lu­tion, une consé­quence même par cer­tains côtés. De ce point de vue, le pos­sible d’une anti­no­mie que vous évo­quez n’a pas de réa­li­té. Au Moyen Âge, mon ami Gwen Garnier-Duguy aurait créé une petite entre­prise arti­sa­nale, avec che­vaux et car­rioles, pour trans­por­ter des poèmes par­tout dans le monde connu… Nous uti­li­sons le che­val contem­po­rain. Il s’appelle inter­net. Le pos­sible que le numé­rique joue un rôle dans une déréa­li­sa­tion de l’humain existe sans doute. Je crois bien que le pos­sible contraire existe tout autant… Nous pen­sons que la poé­sie est un plus d’humain, comme Breton pen­sait le sur­réa­lisme comme un plus de réel. De ce point de vue, l’outil numé­rique et l’utilisation du monde connec­té afin de dif­fu­ser des poèmes sont des armes redou­tables et posi­tives. Il suf­fit par­fois d’ouvrir le com­pas pour sai­sir le posi­tif der­rière des appa­rences de néga­tif. Par exemple, une vue à court terme consiste à consi­dé­rer que le numé­rique serait un dan­ger pour le livre… Comme si le livre était néces­sai­re­ment livre papier. Bien plus : si l’on s’oppose au déve­lop­pe­ment du livre sous forme numé­rique au nom d’une défense, par exemple, de la librai­rie occi­den­tale (phé­no­mène lui-même fort récent !) au nom de la « démo­cra­tie », que fait-on de… ces deux tiers de l’humanité qui n’ont pas accès à cette fameuse librai­rie ? Dans ce cas, de quoi le mot « démo­cra­tie » est-il réel­le­ment le nom ? Le numé­rique et l’outil inter­net sont des outils extra­or­di­naires d’accès à la poé­sie. C’est ce que nous pen­sons. Du reste, le lec­to­rat du maga­zine Recours au Poème est mon­dial. Nous publions des poètes qui par­fois, en l’absence d’internet, n’auraient jamais été lus simul­ta­né­ment en Chine, au Ghana, en Algérie, aux Etats-Unis, en Slovaquie et au Mexique… Merveilleux, vous ne trou­vez pas ? Personnellement, je suis esto­ma­qué de voir tant de per­sonnes faire la fine bouche devant un tel outil. Il y a bien de la liber­té et de la démo­cra­tie au creux d’internet. Le risque du contraire aus­si ? Oui, c’est exact. Tout cela est fina­le­ment bana­le­ment humain, je veux dire ce tiraille­ment entre deux ten­sions. Rien de neuf sous le soleil, même à l’ère d’internet. Et puis, je vais vous dire un secret : le débat sur les dan­gers de l’actuel inter­net et de l’actuel numé­rique aura vite été oublié dans quelques années quand cette forme d’internet aura vécu au pro­fit d’une autre forme de tech­no­lo­gie, elle-même à la fois utile et dan­ge­reuse pour l’homme… Il y aura le même débat au sujet de ce qui paraî­tra alors nou­veau… Il est pos­sible qu’alors ce soit le livre numé­rique qui, mena­cé, connaisse son lot de défen­seurs au nom de telle ou telle valeur, un peu pas­séiste quant à elle, de mon humble point de vue. Sérieusement : Recours au Poème agit dans le monde réel et le monde réel com­prend une huma­ni­té dans son ensemble, une huma­ni­té aujourd’hui en grande par­tie connec­tée. Nos livres sont du concret nais­sant, vivant et se lisant dans un monde concret. L’illusion est de l’autre côté de la bar­rière. Pour trans­for­mer un monde il faut agir dans et sur ce monde. Comment sinon ? Pour nous, la poé­sie est un non confor­misme abso­lu. Et l’agir de ce non confor­miste se joue dans la confron­ta­tion avec et dans la réa­li­té. Il n’y a pas, ou plus, de tours d’ivoires pré­ten­tieuses.       

Découvrez La marche de l'aube

 

 

 Qui allez-vous publier ?

Comme dans toute mai­son d’édition, la « pro­gram­ma­tion » est en évo­lu­tion per­ma­nente. Concrètement, Recours au Poème édi­teurs est com­po­sé de plu­sieurs col­lec­tions que l’on décou­vri­ra sur le site /​ librai­rie de la mai­son [ recour​sau​poe​mee​di​teurs​.com ] et chaque semaine dans les pages du maga­zine. Je ne vou­drais donc pas tout dévoi­ler… Les pre­miers livres sont dis­po­nibles, d'autres vont l'être vite (novembre). Ce sont des recueils de poètes comme Gérard Bocholier, Michel Cazenave, Pascal Boulanger, des essais de poètes (Sabine Huynh, Lucien Wasselin, Jean-Marie Corbusier) sur des poètes (Ginsberg, Perros, Aragon), une antho­lo­gie de la poé­sie amé­rin­dienne fémi­nine contem­po­raine orches­trée par Béatrice Machet… Bien d’autres pro­jets pour les mois sui­vants, comme des recueils de Danièle Faugeras, Gaspard Hons, Louis Raoul, Horacio Castillo, Dara Barnat, Linda Pastan, Charles Simic, Réginald Gibbons, Barry Wallenstein… La pré­sence de langues autres que la nôtre est un axe fon­da­men­tal de notre action. La réédi­tion aus­si de l’exceptionnel Poésie de l’étoile, entre­tiens entre Armand Gatti et Claude Faber…  Des livres d’Elie-Charles Flamand ou Yves Namur… Pardon à ceux que je ne cite pas pour le moment. Quelques sur­prises dans le domaine de l’action poé­tique… Mais res­tons-en là. Un peu de secret ou de dis­cré­tion est en matière édi­to­riale de bon aloi. 

 

 

Découvrez Aragon, la fin et la forme                              A paraître dès novembre pro­chain

 

 

 

recour​sau​poe​mee​di​teurs​.com

X