> NUNC, numéro 40, octobre 2016

NUNC, numéro 40, octobre 2016

Par |2018-10-21T21:05:46+00:00 21 novembre 2016|Catégories : Revue des revues|

 

Ce mois d’octobre 2016, quin­zième anni­ver­saire de la revue NUNC. Le numé­ro d’automne est d’une richesse qui défie le compte-ren­du en quelques lignes. On vou­dra bien excu­ser le carac­tère par­tiel, rapide par néces­si­té, de ces quelques lignes qui, je l’espère, don­ne­ront le goût d’aller y voir…

Nunc consacre à Hadewijch d’Anvers un dos­sier diri­gé et pré­sen­té par Daniel Cunin. Celle dont on ignore à peu près tout, sinon qu’elle fut sans doute béguine en terre anver­soise, nour­rie des écrits cis­ter­ciens de Bernard de Clairvaux et de Guillaume de Saint Thierry, conti­nue de fas­ci­ner par la pro­fon­deur mys­tique de ses Lettres rimées, Visions et Chants ; par le mys­tère qui entoure son œuvre, sor­tie d’un très long oubli dans les années 20 par le tra­vail minu­tieux de Josef van Mierlo ; par la force de sa langue tou­jours poé­tique et musi­cale (même en prose) dont se réclament un cinéaste comme Bruno Dumont, ou avant lui, les sur­réa­listes belges ! Une mys­tique donc, qui dis­pen­sait un ensei­gne­ment cen­tré sur la Minne, la sur­abon­dance divine d’Amour qu’on ins­crit plus lar­ge­ment dans le mou­ve­ment de la mys­tique rhé­nane. Mais, et cela n’a rien d’étonnant, une mys­tique, qui, comme Saint Jean de la Croix, en son temps et de l’autre côté de l’Europe vit, écrit, pense, aime Dieu et les hommes, en poète.

 

 

Nunc, revue enthou­siaste et ago­nale

 

… Enthousiaste, ou devrait-on dire plus jus­te­ment en fai­sant nôtre le néo­lo­gisme de Mircéa Eliade, revue de « l’ ens­tase » puisqu’elle nous invite à faire en nous-mêmes l’expérience et l’exercice de nos res­sources et richesses inté­rieures. Il faut recon­naître dans les longues et belles tra­duc­tions des Chants (à paraître  dans leur inté­gra­li­té chez Albin Michel cou­rant 2017) , de la Lettre Rimée 16, ou de cer­taines Visions de la Brabançonne,  que ces textes vrai­sem­bla­ble­ment écrits dans la moi­tié du 13e siècle, exercent un puis­sant pou­voir d’attraction sur le lec­teur moderne : beau­té des images, her­mé­tisme de cer­taines réfé­rences et de jeux de sym­boles aujourd’hui per­dus, ryth­mique, reprise de codes for­mels trou­ba­dou­resques tout y contri­bue, comme au début du Chant 1 : « (…) On le devine /​ à cette année nou­velle : /​ le noi­se­tier se constelle de fleurs. /​ C’est là un signe osten­sible. /​ – Ay, vale, vale mil­lies – /​ vous tous qui en cette nou­velle sai­son /​ -si dixe­ro, non satis est – /​ par amour vou­lez être heu­reux. »

ago­nale puisque en don­nant la parole à de grandes signa­tures dans leurs domaines res­pec­tifs, de Ludovic Maubreuil (pour le film de Dumont), Isabelle Raviolo (la mys­tique rhé­nane), en don­nant la parole aus­si à des poètes, des roman­ciers, tra­duc­teurs (Jean-François Eynard, Claude-Louis Combet, Isabelle Raviolo, Daniel Cunin etc.), Nunc, revue exi­geante dans son conte­nu, sa ligne édi­to­riale, sou­cieuse d’un sens qui éclaire le « ici et main­te­nant » du lec­teur, Nunc donc, met en rela­tion, par­fois en ten­sion, fait dia­lo­guer ses contri­bu­teurs, pour des­si­ner dans ce réseau d’éclairage ser­ré, sen­sible, sen­suel, vivant (ce qui n’exclut en rien la pro­fon­deur rai­son­nante) le visage d’une femme, poète, mys­tique et contri­bue au miracle heu­reux d’en faire connaître la parole, la vita­li­té amou­reuse et éner­gique. 

 

Nunc, revue péré­grine, sen­suelle, amou­reuse

 

L’énergie amou­reuse, le terme n’est pas trop fort pour par­ler de la poète. Pascal Boulanger pro­pose en écho aux textes de la béguine un long poème de courtes strophes, « l’amour là », qui res­ti­tue la dimen­sion sen­suelle, phy­sique de l’amour mys­tique, du renon­ce­ment à soi qu’est la foi pour Hadewijch. Les images cor­po­relles emprun­tées à l’expression poé­tique cour­toise abondent en effet dans les visions comme dans les lettres de la poète du 13e siècle (« en lui on reçoit la douce vie vivante /​ qui donne la vie vivante à notre vie »). C’est « l’enfer qui est l’essence de l’amour car il dévaste l’âme et les sens » s’écrie-t-elle à la fin de la lettre rimée 16.

Après avoir consa­cré son numé­ro pré­cé­dent à Guy Goffette, autre péré­grin, homme libre, grand et éter­nel voya­geur, Nunc, fidèle à elle-même, nous fait décou­vrir Hadewijch, femme dans un monde d’hommes, aux marges, et géo­gra­phi­que­ment et par sa fémi­ni­té, d’une ins­ti­tu­tion mas­cu­line, femme libre, dont cer­taines lettres (mal­gré l’effort des copistes char­treux du 14e siècle pour en effa­cer – à notre grand dam – les élé­ments anec­do­tiques ou per­son­nels) témoignent en creux de la lutte, voire peut-être de la per­sé­cu­tion qu’elle a subie. Pérégrine par une poé­tique et une pen­sée toute en mou­ve­ment, qui se lit dans la sei­zième lettre rimée que la revue nous pro­pose dans son inté­gra­li­té. Cette lettre, consa­crée aux sept noms de la Minne (de l’amour) pro­pose à la fois une défi­ni­tion et un par­cours « même s’il convient de recon­naître qu’on en est encore loin », vers l’amour total, où l’humain et le divin se rejoignent : « L’amour a sept noms /​ qui, tu le sais, lui conviennent.  /​ Ce sont lien, lumière, char­bon, feu. /​ Tous quatre sont sa fier­té. /​ Les trois autres sont grands et forts, /​ tou­jours courts et éter­nel­le­ment longs. /​ Ce sont rosée, source vivante et enfer. » la sim­pli­ci­té méta­pho­rique ne relève pas que de la rhé­to­rique reli­gieuse conven­tion­nelle. Il faut recon­naître une voix sin­gu­lière, pro­pre­ment poé­tique. La pro­fon­deur du sens étonne, sur­prend, inter­roge le lec­teur moderne (l’amour mys­tique, enfer?). 

Mais Nunc est péré­grine aus­si car elle nous fait voya­ger. C’est une bana­li­té de le dire, que sau­ve­ra peut-être la remarque qui suit : le numé­ro d’octobre ouvre ses pages cen­trales à deux poètes chi­nois contem­po­rains Shu Cai et Chu Chen ; un poète anglais Paul Stubbs. Plus loin des textes d’Eléonore de Monchy, de Gérard Bocholier pour ne citer qu’eux, ren­forcent encore cette poly­pho­nie qui consonne. Nunc, revue de l’écho, serais-je ten­ter d’écrire, de l’être comme rela­tion et ouver­ture à l’Autre.

 

Nunc, revue lit­té­raire !

 

Revue totale, ce numé­ro se penche dans son cahier cri­tique sur la musique d’Anthony Girard, la réédi­tion des cours au Collège de France de Bergson, la phi­lo­so­phie des sen­ti­ments. Signalons enfin un très impor­tant et essen­tiel article consa­cré à Yves Bonnefoy, dont le pre­mier recueil de la matu­ri­té, Du mou­ve­ment et de l’immobilité de Douve se trouve ré-éclai­ré, mis en pers­pec­tive dans son époque et dans la nôtre par Stéphane Barsacq. Ces vers de Bonnefoy résument et expriment en quelques lignes l’esprit de ce der­nier numé­ro de Nunc, consa­cré à la mys­tique  occi­den­tale :

 

« Que sai­sir sinon qui s’échappe,

que voir sinon qui s’obscurcit,

Que dési­rer sinon qui meurt,

Sinon qui parle et se déchire ? »

 

 

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