Les peintures et dessins d’Ana provoquent un effet d’abîme. En apparence « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » aurait dit Rimbaud. Mais une telle créatrice, à travers des figurations d’une succession de chutes, l’insaisissable est retenu.
Certes de telles images rappellent que la vie tue. Mais Ana garde un don de l’existence loin du Mal et pour le Bien que ses silhouettes se donnent.
Nous sommes bien sûr – même si Thanatos est rejet – plus que delà que l’obscénité de l’Eros.
Entre ces êtres ici c’est vraiment donner, même si dans de telles situations paroxysmiques donner est difficile.
Chaque corps possède sa forme. La nudité est son habit mais qui n’est plus un liceul. D’autant que même les êtres couchés restent debout.
Le tout crée un début du jour plus que la fin de la nuit. Ce qui n’enlève donc rien la question : que faire avec un corps ?
Car voici le corps.
Que peut-il faire, que peut-il donner ? Donner un nom à un tel corps est difficile. Au nom de qui donner le nom ?
Le corps reste inachevé, même couché, il marche en lui-même.
Restent des appels ou des étreintes.
Désormais, à mesure que l’œuvre d’Ana avance, les morts ne reviennent plus hanter les vivants. Ceux-persistent dans le cosmos loin de tout décor.
Et s’il doit rester un désert, qu’il soit en Judée celui de la nudité. Elle devient l’étoffe liturgique de toutes les lumières.
Certes chaque corps peint par Ana porte un mystère mais en créatrice elle le bâtit. Sur sa propre nudité où il repose chaque humain élargit son secret. Et en dépit de sa douleur morale, il déborde la force de vivre
C’est pourquoi chaque œuvre ne se quitte pas. Désormais, au-delà d’un dernier soupir, chacun respire entre une sombre clarté et une faible lumière qui diffuse ce qui se passe dans le corps et son esprit.
Les égarés sur leur route du temps se dégagent de leur laine grège. Le temps redevient leur complice. Souvent ils recherchent des autres et l’harmonie jusque-là suffoquée
Souvent ils ne parlent plus mais s’expriment par leurs poses. De fait Ana les raconte. Leur vie exige une autre histoire.
Ils sont parfois plus âgés ou plus tristes. Mais Ana nous oblige à les regarder pour guérir Et c’est comprendre que chacun peut se sauver de la mort qui nous est donné.
Ecoutons ce que dit la souffrance dans la densité de son silence sans fond. Il ne s’agit plus de mourir. Ce mot n’existe peut-être pas dans la langue juive.
Contemplons de tels visiteurs chevelus ou le crâne rasé. Mais les blessures du passé ne demandent plus à s’asseoir près d’eux.
Reste la vie cachée. Et comment ne pas en être touché là où les têtes chenues deviennent la boiserie ronde devant la vie crûment crue — mais elle n’est plus criminelle.
Chaque personnage est là pour rappeler à ceux qui restent autre chose que le chagrin et la peine.
Chaque corps devient un coup de poing au nom de celle qui a souffert regardant son bateau quitter l’Europe.
Elle fut une petite Moïse. Elle a souffert. Mais ne souffre plus. Car il existe au besoin un être pour la prendre sur des genoux.
Ces êtres sont vraiment Elle, sont vraiment nous ?
Reste la Passion qui peut dire le nom Ana. Par elle nous devons compter sur des journées de joie. Et ses êtres attendent pour des noces à venir
Dans le formidable cortège humain, la mort n’attache plus sa tache.
Elle était là. Elle est là. En bonne camarade. Mais grâce à une telle « juive errante » nous sommes des égarés provisoires.
Notre foule est de plus en plus compacte. Finalement il n’existe que la légèreté d’âme comme critère. C’est peut-être trop. Ou trop peu.
Et il n’existe pas d’autre jour que le celui où le singulier — pas si singulier que ça d’ailleurs – se mêle dans le tout.
Voilà l’issue. Avant que le gris-noir ne s’étende. Avant la nuit totale
Ce qui écrasait nous soulève. L’existence bat encore dans des couches denses où la couleur est encore là quoique presque absente.
Jaillit un désir assumé même s’il laisse toujours son approche éperdue. Le blasphème y jouxte l’adoration, et la lumière les ténèbres,
Les êtres d’Ana gardent qui ils sont, ce qu’ils font sortant de l’invisible saisi dans son vif.
Qu’il en soit ainsi.
Ce ne sont là que des silhouettes trop humaines exposés à la vie là où leurs gestes appellent l’espérance.
Leurs corps montrent ce qu’il en est non de la vue mais de la vie. Leurs caresses permettent de s’en rapprocher afin d’appréhender tout ce qui nous échappe,
Ce qui se dit, ne se dit en ne se disant pas mais se montre.
Pour Ana chaque être reste un rendez-vous, une attente.
Surgit le monde de la présence précaire. Il est dans la douleur muette et incarnée tant que faire se peut.
Mais ici la vérité d’Ana ne dérobe plus la vie. Et son art reste celui de l’authenticité.
Soyez certains que ces images renvoient à l’inconscient, aux spasmes telluriques d’un rite inaugural.
L’origine du monde est là. Dans le tapage du silence.
Murmure que murmure par de telles images. Elles portent au bout du monde, dégagent un profil particulier que l’éternité ne peut nier : Celui d’un temps non pulsé mais pur. Il vient alléger notre peine.
Nous sommes confiants en la fidélité de telles œuvres dont la lumière s’ouvre en échappant aux « vanités ».
Elle fait de nous des orphelins des jours à l’aune de l’éternité. Et quel que soit le pari de tels êtres, ils tiennent. Ils restent les primitifs du futur.
POSTFACE
Le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s’y passe. Mais dans les œuvres actuelles d’Ana nous sortons d’un ossuaire. Les êtres donnent des indices afin de montrer comment ils ont prise sur nous et nous touchent. Ils métamorphosent nos espaces charnels afin d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts vers une autre présence.
Surgit une théâtralité du signe humain. Certes Ana exagère à bon escient une dimension tragique mais elle prolonge d’autres échos.
Messagère d’un monde clos elle fait passer d’un monde boîte à un monde oignon, permettant de glisser du fermé à l’ouvert.
Chaque humain devient l’aître — âtre de l’être- qui défie à la fois la représentation et le sens commun qu’on accorde aux morts.
Se retrouvent ici des origines les plus lointaines, avant même le langage et donc — si l’on en croît la Bible — la chair.
Aux prétendus éclairs de paroles d’Evangiles nous avons besoin des images d’Ana. A l’inverse les mots s’enfoncent dans les ténèbres.

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