> Péguy tel qu’en lui-même (autour de la revue Europe et d’un livre peu connu de Péguy)

Péguy tel qu’en lui-même (autour de la revue Europe et d’un livre peu connu de Péguy)

Par |2018-08-18T20:43:01+00:00 25 novembre 2014|Catégories : Revue des revues|

PÉGUY TEL QU'EN LUI-MÊME… ???

 

Le signa­taire des lignes qui suivent a ensei­gné quelques années dans un col­lège Charles Péguy et sa pen­sée alors oscil­lait entre le rejet de Péguy annexé ain­si par une muni­ci­pa­li­té dite socia­liste et le rejet de cette der­nière mou­vance poli­tique qui n'avait rien com­pris au "socia­lisme" de Péguy. Mais avait-il lui-même com­pris Péguy ? Certes non car il l'avait très peu lu et l'image du catho­lique allant en péle­ri­nage  à Chartres ou du pour­fen­deur de Jaurès et du paci­fisme le révul­sait. Cette der­nière image conti­nue d'ailleurs de tra­vailler l'athée réso­lu et le mili­tant de la paix qu'il est, non qu'il soit oppo­sé à l'usage des armes, il est sim­ple­ment oppo­sé à la guerre dès lors qu'elle est déci­dée par les gou­ver­nants  qui défendent des inté­rêts inavouables, mais il est pour ce vers d'Aragon que chante si bien Léo Ferré : "Vous vous étiez ser­vi sim­ple­ment de vos armes" dès lors que ce sont les simples citoyens qui décident de les uti­li­ser. Et qui peut certes com­prendre que dans des cir­cons­tances par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles l'homme puisse se résoudre à des com­por­te­ments que ce même signa­taire juge irra­tion­nels et impro­duc­tifs. Mais voi­là, Péguy a été tué au front le 5  sep­tembre 1914 ; un siècle a pas­sé et la fibre com­mé­mo­ra­tive étant ce qu'elle est, cette année ver­ra sans doute de nom­breuses publi­ca­tions défen­dant dans un sens ou dans l'autre Péguy. L'occasion est donc belle d'essayer d'y voir plus clair… Deux ouvrages seront donc exa­mi­nés suc­ces­si­ve­ment : la livrai­son d'août-septembre 2014 de la revue Europe (n° 1024-1025) qui consacre à Charles Péguy un copieux dos­sier (presque 240 pages) et la réédi­tion, chez Fario, de l'ouvrage de Péguy, paru en 1910, Victor-Marie, comte Hugo.

 

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Il n'est pas ques­tion ici d'analyser en pro­fon­deur les 23 contri­bu­tions qui com­posent le dos­sier Péguy d'Europe. Mais sim­ple­ment de rele­ver quelques nota­tions qui mettent en évi­dence l'actualité  de l'auteur en 2014. "Heureux ceux qui sont morts pour la terre char­nelle /​ Mais pour­vu que ce fût pour une juste guerre…" écrit-il dans  Ève. Mais force est de consta­ter que le com­bat de Péguy fut vain puisque un siècle après sa mort, l'argent règne majo­ri­tai­re­ment sur le monde et sur les esprits. La droite réac­tion­naire qui l'a annexé montre que Péguy est tou­jours l'objet d'enjeux poli­tiques…  À qui appar­tient la terre aujourd'hui ? À une mino­ri­té qui en tire pro­fit. Et les guerres sont-elles justes ? La plu­part étant moti­vées par des rai­sons éco­no­miques, il est facile de trou­ver réponse à cette der­nière ques­tion. Et que dire de cette terre assé­chée, mas­sa­crée, épui­sée… par ceux qui en tirent direc­te­ment ou indi­rec­te­ment de sub­stan­tiels béné­fices ? "… le monde moderne s'est trou­vé, et […] il s'est trou­vé mau­vais" écrit encore Péguy. On peut déplo­rer, comme Péguy, l'esprit de lucre et la spé­cu­la­tion au détri­ment de l'éducation pour tous. Mais là encore, le lec­teur est confron­té à une réa­li­té insup­por­table.

Si les rela­tions Péguy/​Jaurès sont pas­sées au peigne fin par Géraldi Leroy, le lec­teur se trouve devant l'éternel dilemme, s'agissant de la poli­tique, entre la tac­tique poli­ti­cienne et l'objectif final, entre la poli­tique des petits pas qui est celle de la "démo­cra­tie" par­le­men­taire (avec tous les renie­ments et toutes les tra­hi­sons qui l'accompagnent) et la vision d'un monde sans classes où règne l'égalité, une vision que n'a jamais reniée Charles Péguy. Le pro­blème est clai­re­ment posé. Par ailleurs, Péguy eut tou­jours le sou­ci d'apporter dans la construc­tion de la cité socia­liste, l'élément du fac­teur natio­nal… De même, à l'occasion d'une étude com­pa­ra­tive entre Romain Rolland et Charles Péguy, Roger Dadouin revient sur le chris­tia­nisme de Péguy qu'il décrit comme le contraire de celui d'un catho­lique bor­né ou d'un calo­tin. Une cita­tion (une seule) éclaire la posi­tion de Péguy : "Je m'attaquerai donc à la foi chré­tienne. Ce qui nous est le plus étran­ger en elle, et je dirai le mot,  ce qui nous est le plus odieux, ce qui est bar­bare, ce à quoi nous ne consen­ti­rons jamais, ce qui a han­té les chré­tiens les meilleurs […], c'est cela : cette étrange com­bi­nai­son de la vie et de la mort que nous nom­mons la dam­na­tion […] Ne consen­ti­ra pas tout citoyen qui aura la simple soli­da­ri­té. Comme  nous sommes soli­daires des dam­nés de la terre : Debout ! les dam­nés de la terre. /​ Debout  ! les for­çats de la faim."  Étonnant à entendre en 2014 !

La seconde étude de Géraldi Leroy s'intéresse à la "récu­pé­ra­tion" de l'œuvre de Péguy pen­dant l'occupation (1940-1945). Il parle des inter­pré­ta­tions biai­sées de l'œuvre. Même le fils aîné, Marcel Péguy qui fait  de son père un "écri­vain raciste", est la cible de Leroy : "Il attri­bue à son père le mérite d'avoir conçu de manière anti­ci­pée la réa­li­té du natio­nal-socia­lisme et jusqu'au terme qui le désigne. Pour appuyer ses dires, il n'hésite pas à tron­quer les cita­tions". La mise au point est salu­taire !  Et pour finir ce rapide tour d'horizon, il faut citer la chro­no­lo­gie de Romain Vaissermann qui montre quel catho­lique peu conven­tion­nel était Péguy : on lit sur deux lignes qui se suivent qu'il a retrou­vé la foi catho­lique en 1908 et qu'il songe au sui­cide…

Les autres études, non citées, ne sont pas sans inté­rêt ; au contraire. Toutes montrent l'actualité de Péguy…

 

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Victor-Marie, comte Hugo est deve­nu un livre illi­sible, ou, du moins dif­fi­ci­le­ment lisible. Qui est ce Daniel Halévy à qui s'adresse Péguy ? C'est tout un pan de l'histoire lit­té­raire, de l'histoire poli­tique même de cette période à che­val sur la fin du XIXème et les pre­mières années du XXème siècle (avant la pre­mière guerre mon­diale) qui est en jeu. Halévy col­la­bo­ra aux Cahiers de la Quinzaine dès 1898. Vers 1910, il prend ses dis­tances avec le drey­fu­sisme avec Apologie pour notre pas­sé, ce qui lui vaut une réplique de Péguy avec Notre jeu­nesse. Ce serait donc l'origine de Victor-Marie, comte Hugo ; pour dire les choses rapi­de­ment. Il n'est pas ques­tion ici d'analyser en pro­fon­deur les idées déve­lop­pées par Péguy dans ce livre car sa démons­tra­tion sur la sain­te­té, sur le paga­nisme et le chris­tia­nisme dépasse lar­ge­ment mes com­pé­tences. Mais de mettre en lumière sa posi­tion dans la que­relle qui l'oppose à Halévy, son approche de quelques écri­vains comme Hugo, Corneille ou Racine et, enfin, son style qui est tout à fait par­ti­cu­lier…

Charles Péguy com­mence par faire état de ce qui le sépare de Daniel Halévy : l'origine sociale. Ce sont de très belles pages, mais il y a plus, il y a l'émotion car Péguy ne pou­vait pas connaître son des­tin. Il s'imagine mou­rant de vieillesse (p 32) : "Je suis un vieux tas­sé, un vieux che­nu. On dira : c'est le père Péguy qui s'en va. Oui, oui, bonnes gens, je m'en irai."  Il ne sait pas au moment où il écrit ces mots qu'en sep­tembre 1914, une balle enne­mie allait le fau­cher à la moi­tié de sa vie. Mais, au-delà de l'aspect plai­sant des pro­pos, Péguy dit très sérieu­se­ment le milieu auquel il appar­tient : celui de la pay­san­ne­rie. Ce qui lui per­met­tra quelques pages plus loin de pré­ci­ser la dif­fé­rence entre lui et son inter­lo­cu­teur : Halévy est d'origine bour­geoise, lui, Péguy est d'origine humble, pay­sanne et ouvrière. Ce qui explique que Halévy ait pu se sen­tir offen­sé des pro­pos tenus, inno­cem­ment, par Péguy : "L'offense est née pré­ci­sé­ment au chan­ge­ment de sens, au chan­ge­ment de plan, au chan­ge­ment de lan­gage. Au chan­ge­ment de registre. La balle, par­tie d'un cer­tain jeu, a été reçue dans un autre jeu" (p 43). Ainsi donc, dans la pre­mière par­tie de ce livre, Péguy illustre-t-il, à sa façon, cette caté­go­rie que les socio­logues, depuis quelques années, ont appe­lé les trans­fuges. Car Péguy est un trans­fuge : d'origine humble et pay­sanne, il est deve­nu un intel­lec­tuel, l'école de la répu­blique jouant alors encore son rôle d'ascenseur social. Mais, au fond de lui, il est demeu­ré un pay­san alors que Halévy est d'origine bour­geoise. Les pro­pos du pay­san ont été mal inter­pré­tés par le bour­geois…

À par­tir de la page 70, Péguy s'intéresse à la lit­té­ra­ture, à Hugo en par­ti­cu­lier ; il montre com­ment Hugo est le dépo­si­taire de la poé­sie fran­çaise. On pense alors à Aragon qui s'est, lui aus­si, inté­res­sé à Hugo (son Avez-vous lu Victor Hugo ? date de 1952). Certes, les approches de Péguy et d'Aragon sont dif­fé­rentes, l'époque n'est pas la même. Certes, une étude de ces approches reste à faire dans le détail. Mais cette coïn­ci­dence mérite d'être notée comme celle qui fait que ces deux poètes s'intéressent éga­le­ment à la poé­sie ancienne : à Joachim du Bellay pour Péguy, à Arnaud Daniel pour Aragon. Certes pour des motifs dif­fé­rents, mais là encore c'est à rele­ver. Cette remarque préa­lable étant faite, il faut reve­nir à Péguy. Son approche de Victor Hugo est pla­cée sous le signe de l'érudition. Péguy va jusqu'à signa­ler les dif­fé­rences typo­gra­phiques entre deux édi­tions du même vers, "Non, frères ! non, Français de cet âge d'attente !" qui s'imprimait ain­si dans les "anciennes édi­tions" alors qu'on trouve dans ce que Péguy appelle "l'édition défi­ni­tive" "Non, frères ! non, fran­çais de cet âge d'attente !". Et cette dif­fé­rence entre la Grande capi­tale et le bas de casse est pour lui l'occasion d'une longue digres­sion éru­dite venant conclure sa démons­tra­tion (pp106-108).  Ailleurs, Charles Péguy revient sur la ques­tion de Jérimadeth. Il rend à César ce qui appar­tient à César,  c'est-à-dire à Eugène Marsan que l'on  a bien oublié, et ce en 1910 ! Alors que Didier Decoin ne signale cette licence poé­tique qu'un siècle plus tard dans son Dictionnaire amou­reux de la Bible… Mais on pour­rait mul­ti­plier les exemples. Ce sont là deux  de ces trou­vailles que se com­mu­niquent Halévy et Péguy avant la brouille qui est à l'origine de ce livre, trou­vailles qui font dire à Péguy : "Me trou­ve­rez-vous un rem­pla­çant, hélas, un deuxième, je le dis hau­te­ment, quelqu'un qui me vaille. Pour moi, je ne vous en cher­che­rai point."

On se sou­vient de ce vieux paral­lé­lisme sco­laire entre Corneille (et son explo­ra­tion de l'honneur ou du devoir) et Racine (et celle de la pas­sion). Péguy appro­fon­dit cette oppo­si­tion, quelques carac­té­ris­tiques appa­raissent. Tout d'abord la sain­te­té chez Corneille s'affronte à la cruau­té chez Racine. Mais cette sain­te­té recoupe dans l'héroïsme (p 99) et Péguy ajoute : "…toute sanc­ti­fi­ca­tion qui est gros­siè­re­ment abs­traite de la chair est une opé­ra­tion sans inté­rêt" (p 114). Alors que "les vic­times de Racine sont elles-mêmes plus cruelles que les bour­reaux de Corneille" (p 173). Polyeucte appa­raît alors comme l'archétype de la sain­te­té héroïque quand "la cruau­té est par­tout dans Racine". Il faut abso­lu­ment lire ces pages de "notes" dans les­quelles Péguy détaille ses trou­vailles. L'œuvre (dans sa glo­ba­li­té) est éga­le­ment la cible de Péguy, aus­si bien celle de Racine que celle de Corneille. Il écrit du pre­mier : "Au fond il fai­sait tou­jours la même tra­gé­die, qui était tou­jours un pur chef-d'œuvre, en en variant, en en fai­sant varier constam­ment les don­nées (presque arbi­trai­re­ment et comme intel­lec­tuel­le­ment, comme on fait varier, à titre d'exercice, les don­nées d'un pro­blème de géo­mé­trie ou d'arithmétique, géné­ra­le­ment d'un pro­blème de mathé­ma­tiques)." (p 184) alors que de Corneille, il écrit : "Et cette pro­mo­tion du Cid à Polyeucte mar­quée dans le tis­su même, dans la pierre même, dans la matière, dans le rythme, par la pro­mo­tion des stances du Cid aux stances de Polyeucte" (p 213). Je ne sais si Péguy a rai­son : on a par­fois l'impression que la démons­tra­tion est exces­sive ou empreinte du zèle du néo­phyte (Péguy a retrou­vé la foi en 1908). Mais ce que je sais, ce dont je suis sûr, c'est que, si je relis Polyeucte ou Andromaque, ma vigi­lance sera en éveil. Au total, si l'on ajoute à ces consi­dé­ra­tions sur les tra­gé­dies de Corneille et de Racine, l'analyse de Booz endor­mi de Victor Hugo, on a là une nou­velle approche de la lit­té­ra­ture qui, au moins, pose ques­tion.

Reste le style de Péguy dès lors que ne seront pas abor­dées les consi­dé­ra­tions reli­gieuses. Le plus simple est de citer un ou deux pas­sages tant ils sont nom­breux dans l'ouvrage : "Car j'aurais sacri­fié bien légè­re­ment, bien témé­rai­re­ment, à bien bas prix, pour rien, pour une bou­tade, un de ces biens qu'on ne rem­place pas, parce qu'ils sont et irré­ver­sibles et irre­com­men­çables, parce qu'ils sont des biens de mémoire et d'histoire, parce  qu'ils sont de l'ordre de la mémoire et de l'histoire, parce qu'il y faut l'habitude et l'usage, parce qu'il y entre, parce qu'il y faut, parce qu'il y man­que­rait le lent tra­vail, l'irréversible, l'incompressible, l'inrecommençable, l'élaboration de l'histoire propre, l'élaboration, la vieille, l'antique éla­bo­ra­tion de l'histoire qu'on ne peut pas hâter" (pp 23-24). Ou : "… c'est qu'elle est elle-même et qu'elle est plus qu'elle-même, elle est une prière ordi­naire et en même temps, ensemble elle est déjà comme une prière extra­or­di­naire ; elle est une prière de la terre, une prière ordi­naire de la terre, et en même temps elle n'est déjà plus une prière de la terre, elle est une prière de la terre et déjà elle est une prière du ciel" (p 202). Répétitions, redites, retour sur la pen­sée qui s'écrit, res­sas­se­ment, on a l'impression que Péguy cherche par ce moyen à mieux cer­ner sa pen­sée, à s'exprimer le plus jus­te­ment pos­sible quitte à rendre la lec­ture dif­fi­cile… Le seul mot qui me vient à l'esprit  devant cette obs­ti­na­tion, est celui, guille­vi­cien,  de "creu­se­ment"

 

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Aragon raconte dans son article, Pour une image vraie, écrit en hom­mage à Maurice Thorez (dis­pa­ru en 1964) et paru dans Les Lettres fran­çaises en juillet et août de cette même année, que Thorez lui deman­da de s'intéresser à Péguy en lui disant que celui-ci "est aus­si bien à nous, aux ouvriers, au peuple qu'aux autres… peut-être davan­tage". En 1944 sor­tait, dans la clan­des­ti­ni­té, aux Éditions de Minuit, un petit volume inti­tu­lé Deux voix fran­çaises : Péguy, Péri avec une pré­face de Vercors et une intro­duc­tion d'Aragon (signée Le Témoin des mar­tyrs). Péguy, Péri : le rap­pro­che­ment est inat­ten­du, Péguy qui mou­rut au front dès le début de la guerre de 1914-1918, Péri fusillé comme otage par les occu­pants nazis au Mont-Valérien en décembre 1941. Rapprochement inat­ten­du ? Pas tant que cela puisque Péguy et Péri sont morts, dans des condi­tions dif­fé­rentes, pour que vive la France. Alors, il ne faut pas lais­ser Péguy confis­qué par quelques-uns, Péguy appar­tient à la nation

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