> Phoenix, volume 5

Phoenix, volume 5

Par |2018-10-21T21:09:14+00:00 8 juillet 2012|Catégories : Revue des revues|

La revue Phoenix n’en est qu’à son cin­quième numé­ro mais il ne faut pas se fier aux appa­rences. Elle s’inscrit dans une très longue his­toire, celle qui est pas­sée par Sud puis Autre Sud. Phoenix est la des­cen­dante directe des deux pre­mières. Chacun des numé­ros de Phoenix est orches­tré autour de la figure d’un poète contem­po­rain. Ainsi, les pages de la revue ont-elles accueilli par exemple Marc Alyn, Bernard Mazo, Henri Bauchau… Ce numé­ro 5 est consa­cré à la poé­sie de Boris Gamaleya. On trou­ve­ra des études et témoi­gnages au sujet du poète de la Réunion signés de André Ughetto, Jacques Darras, Christophe Forgeot, Damien Lopez, Frédéric Werst, Thierry Bertil, Françoise Sylvos et Patrick Quillier. Une belle oppor­tu­ni­té pour décou­vrir une poé­sie que pour ma part je ne connais­sais pas et au sujet de laquelle Jacques Darras écrit ceci : « Dès que je lis la poé­sie de Boris Gamaleya, je suis à la Réunion. Peu de poèmes sont aus­si géo­gra­phi­que­ment justes que le sien. Les yeux, les siens et donc les nôtres par l’entremise de ses mots, ren­contrent par­tout une cime, une anfrac­tuo­si­té, une fuite directe vers le large. Qu’est-ce que sa poé­sie a comme pou­voir secret pour qu’il en soit ain­si ? Celui de la mul­ti­pli­ci­té, l’exubérance des angles à sen­sa­tions, la cor­rec­tion infi­nie des poses du corps, à plat, en hau­teur, sur la pente, à fond de val, d’abîmes. Nous voi­ci géo­gra­phi­que­ment dans le pay­sage méta­pho­rique de l’existence même. Autant d’histoires humaines s’avèrent pos­sibles qu’il y a d’accidents au relief. C’est d’une richesse d’être que nous entre­tient le lan­gage du poète. Par l’économie de ses construc­tions et la saveur de ses images. Justesse et approxi­ma­tions me semblent les deux maîtres mots de cette poé­sie. Il arrive qu’elles soient confon­dues. Grande réus­site, alors. » Jacques Darras est un poète qui sait ce qu’être poète signi­fie, la chose n’est pas aus­si fré­quente que l’on vou­drait le croire. Et ce savoir est jus­te­ment tout sauf un « savoir ». Plutôt une sorte de connais­sance. Le poète ? Un arbre. Les racines plan­tées dans le ciel et la cime dans le roc. Une irri­ga­tion de contra­dic­toires dont les com­plé­ments font naître le Poème. Darras ne le dit pas et ne le dirait cer­tai­ne­ment pas ain­si, du moins pas exac­te­ment ain­si, cepen­dant il écrit plus loin : « Ce qui nous sai­sit et nous donne plai­sir à lire sa poé­sie c’est son osmose légère avec la den­si­té cos­mique de la terre qu’il habite. » Ce que dans son article, Christophe Forgeot nomme « la langue de feu ». Tout est feu en effet chez Gamaleya. Comme tou­jours chez ceux qui ont cet étrange état de l’esprit que l’on nomme poé­sie ; feu et arbre… Cela sem­ble­ra éton­nant à d’aucuns, et pour­tant… Il est un cer­tain point de l’esprit et cete­ra où feu et arbre sont une seule et même chose.
La revue se pour­suit par un beau par­tage des voix, duquel je retiens en toute sub­jec­ti­vi­té reven­di­quée les poèmes de Stéphen Bertrand, ou bien ces vers de Béatrice Libert :

Et la terre était tiède
Quand je l’ai retour­née.

Je l’ai prise à deux mains.
J’ai res­sen­ti son âge

Trempant, dans le soleil,
L’octobre de ses fruits.

Elle se ter­mine, pour ce qui est de la créa­tion (avant les notes de lec­ture et cete­ra) par une par­tie « voix d’ailleurs » consa­crée en par­ti­cu­lier à Sam Hamill, poète amé­ri­cain dont les textes sont ici don­nés en anglais et en fran­çais. Parmi de nom­breux « faits d’armes », Sam Hamill a créé le mou­ve­ment des « Poètes contre la guerre » en 2003. On ne sera donc pas sur­pris de la hau­teur de vue de sa poé­sie quand ce qui nous est don­né à lire ici (Ars Poetica) com­mence ain­si :

Achille, long­temps après Troie
          se ris­qua à un nou­veau départ
et dans cette sor­tie
fit retour vers le sans lieu

Et qu’aurait-il pu connaître d’autre, comme Ulysse,
que frappe des vagues sur la proue
         et les his­toires qu’elles disent :
la douce danse d’Eros et Thanatos

et les amours,
les vic­toires, les tra­hi­sons des hommes ordi­naires…

Un long et essen­tiel poème s’étendant sur plu­sieurs pages, pré­cé­dant un deuxième en forme de conver­sa­tion avec Milosz, à Vilnius. La poé­sie de Sam Hamill s’ancre dans la pro­fon­deur du Poème. Le « sans lieu ».
 

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