> Ping-pong : Autour de la poésie turque – et de la traduction

Ping-pong : Autour de la poésie turque – et de la traduction

Par |2018-01-07T16:01:14+00:00 18 octobre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

Traduction en tant que Re-création

La tra­duc­tion c’est du tan­go argen­tin qui exige un cer­tain res­pect de soi et celui des autres. Loin d’une simple suc­ces­sion de pas, c’est une marche vers la vie de l’autre. C’est une autre façon d’exister. C’est le désir de démon­trer qu’on ne veut plus avan­cer seul, qu’on a besoin de l’autre dans toute son alté­ri­té. C’est la recon­nais­sance de l’autre dans sa dif­fé­rence. La tra­duc­tion, c’est une émo­tion qui se danse à tra­vers les langues.

Si nous nom­mons la tra­duc­tion : œuvre de re-créa­tion et le tra­duc­teur : créa­tif, le pro­ces­sus de la tra­duc­tion devien­dra créa­tif en soi comme pro­duit créa­tif entou­ré d’une aura de mys­tère.

Si nous pre­nons l’originalité et la nou­veau­té comme deux cri­tères essen­tiels de la créa­tion, le texte tra­duit (c’est-à-dire la tra­duc­tion) en tant que résul­tat d’un pro­ces­sus de créa­tion se pré­ten­dra être le même dans une autre langue par l’intermédiaire d’un entre­met­teur, qui déjà écri­vain nous pré­sente une beau­té à demi-voi­lée que nous n’apercevons plus qu’à tra­vers un brouillard. Cette entre­mise, cette tra­duc­tion qui se trouve entre créa­tion et théo­rie – telle la phi­lo­so­phie – cette image de la belle étran­gère qui excite en nous le désir frus­tré, le désir irré­sis­tible de connaître l’original, expri­me­ra le rap­port le plus intime entre les langues.

La tra­duc­tion de la poé­sie c’est la folie : Folie-poé­sie-tra­duc­tion : C’est la dif­fi­cul­té de créer, c’est la res­tric­tion… En voi­là deux élé­ments néces­saires dans l’art, comme disait Goethe qui aimait tra­duire des auteurs presque intra­dui­sibles et qui consi­dé­rait sa créa­tion comme fai­sant par­tie de son acti­vi­té de créa­tion.

Il ne nous est pas impos­sible de consi­dé­rer la tra­duc­tion comme une par­tie inté­grale d’une acti­vi­té lit­té­raire-poé­tique d’une autre his­toire, d’un autre monde cog­ni­tif, d’un monde de per­cep­tion-lan­gage-mémoire, d’un autre espace concep­tuel – intel­lec­tuel, d’un espace de pen­sée – aus­si bien d’autres sen­si­bi­li­tés que de com­pé­tences.

La tra­duc­tion de la poé­sie en tant qu’activité créa­trice per­met à l’original sa sur­vie que nous nom­me­rons « la retra­duc­tion », au dire de Benjamin, « l’intraduisible », le renou­vel­le­ment de la lec­ture selon les chan­ge­ments des normes esthé­tiques des époques.

Si nous pré­ten­dons que la tra­duc­tion est un art, dans le sens grec du mot – ars, teck­né -, tech­nique qui ne doit pas envier l’art comme créa­tion, nous dirons que l’acte de tra­duc­tion, ne fera que « se recons­truire » dans la tra­duc­tion.

Si nous accep­tons que la tra­duc­tion de la poé­sie est une “tech­nique”, un “savoir-faire″ à tra­vers les­quels se créent les idées, les mots, nous dirons que c’est quelque chose d’analogue à l’art d’écrire et que la tra­duc­tion peut être (ou elle mérite d’être) consi­dé­rée comme un art de réécrire.

Si nous disons tou­jours que la tra­duc­tion est un art comme tous les autres arts, l’acte de tra­duire exi­ge­ra une maî­trise éle­vée.

Si nous disons que la tra­duc­tion devient une acti­vi­té incon­tour­nable dans un monde qui compte plus de 3000 langues, nous pren­drons cette fameuse acti­vi­té comme pro­duit créa­tif et en par­le­rons à la lumière de plu­sieurs ques­tions telles que :

  • La tra­duc­tion serait-elle l’une des clés de la com­mu­ni­ca­tion ?
  • Serait-elle l’ombre de l’original ou son double ?
  • Le pro­duit (texte tra­duit) serait-il conflic­tuel par rap­port à ces deux cri­tères essen­tiels et serait-il tou­jours le même texte dans une autre langue ?

Nous n’ignorons tou­jours pas que la tra­duc­tion est un tra­vail sans fin, une tâche dif­fi­cile vu la varié­té du style, la sin­gu­la­ri­té de l’œuvre, de la langue de départ et d’arrivée. C’est une tâche dif­fi­cile avec des expres­sions intra­dui­sibles, des vocables (terme signi­fiant quelque chose de pré­cis) irrem­pla­çables, des formes poé­tiques inchan­geables selon leur valeur unique.

La tra­duc­tion de la poé­sie se pré­sente comme un fait de savoir offrir un dis­po­si­tif tech­nique et esthé­tique per­met­tant d’atteindre son objec­tif poé­tique via la com­bi­nai­son des dif­fé­rentes com­pé­tences lin­guis­tique, dis­cur­sive (métho­dique, logique, cohé­rente), socio­cul­tu­relle et réfé­ren­tielle.

Les formes poé­tiques qui sont assez riches causent des pro­blèmes énormes aux tra­duc­teurs : Comment faire avec Calligramme : poème à dis­po­si­tion gra­phique par­ti­cu­lière ; Haïku : forme poé­tique japo­naise codi­fiée de textes courts de quelques vers ; Lai : forme poé­tique médié­vale de nom­breux genres ; Motet : forme poé­tique se rap­pro­chant de la musique ; Poésie en prose : forme poé­tique bien par­ti­cu­lière qui uti­lise la prose au lieu des vers ; Rondeau : poème à forme fixe de 3 strophes iso­mé­triques construites sur 2 rimes, avec des répé­ti­tions obli­gées ; Sonnet (ita­lien, fran­çais, sha­kes­pea­rien ou éli­sa­bé­thain) : forme poé­tique bien par­ti­cu­lière. Le son­net suit obli­ga­toi­re­ment une règle d’organisation stro­phique fon­dée sur la suc­ces­sion de deux qua­trains et de deux ter­cets. Le sys­tème de rimes obéit à cer­taines contraintes variables selon le temps et les tra­di­tions natio­nales.

Pour les qua­trains, jusqu’au XVIe siècle, l’usage domi­nant est la rime embras­sée (abba /​ abba) iden­tique dans les deux strophes (mais Shakespeare pra­tique : abab /​ cdcd). Pour les ter­cets, il n’y a pas de règle mais un usage dif­fé­rent selon les poètes ou les tra­di­tions natio­nales : rimes ita­liennes (cdc /​ dcd); fran­çaises (ccd /​ede); maro­tiques (ccd /​ eed); sha­kes­pea­riennes (efef /​ gg). Au XIXe siècle l’usage se diver­si­fie consi­dé­ra­ble­ment ». Bien que le son­net res­pecte cer­taines moda­li­tés de construc­tion qui consti­tuent un art de la com­po­si­tion, Baudelaire pra­tique des sys­tèmes de rimes dif­fé­rents. Avec une grande sen­si­bi­li­té et en pri­vi­lé­giant le cadre du son­net, il donne à sa poé­sie – L’Homme et la mer – une dimen­sion sym­bo­lique. Il est le pre­mier poète moderne qui sait rompre avec la thé­ma­tique tra­di­tion­nelle de l’idéalisation de l’amour et de la nature…). J’ai le plai­sir, à cette occa­sion, de vous rap­pe­ler L’Homme et la mer avec sa tra­duc­tion en turc par le grand poète-tra­duc­teur Orhan Veli :

L’Homme et la mer

Homme libre, tou­jours tu ché­ri­ras la mer !
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le dérou­le­ment infi­ni de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plon­ger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se dis­trait quel­que­fois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomp­table et sau­vage.

Vous êtes tous les deux téné­breux et dis­crets ;
Homme, nul n’a son­dé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de gar­der vos secrets !

Et cepen­dant voi­là des siècles innom­brables
Que vous vous com­bat­tez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le car­nage et la mort,
Ô lut­teurs éter­nels, Ô frères impla­cables !

İnsan ve Deniz

Sen, hür adam, seve­cek­sin deni­zi her zaman ;
Deniz aynandır senin, ken­di­ni sey­re­der­sin
Bakarken, akıp giden dal­ga­ların ardın­dan.
Sen de o kadar acı bir gir­da­ba ben­zer­sin.

Haz duyarsın sular­da­ki aksine dal­mak­tan ;
Gözlerinden, kol­ların­dan öper­sin, ve kal­bin
Kendi der­di­ni duyup avu­nur çoğu zaman,
O azgın, o vahşi haykırışın­da deni­zin.

Kendi âle­mi­niz­de­si­niz iki­niz de.
Kimse bil­mez, ey ruh, uçu­rum­larını senin ;
Sırlarınız dai­ma, dai­ma içi­nizde ;
Ey deniz, nerde senin iç hazi­ne­le­rin ?

Ama işte gene de bin­lerce yıl­dan beri
Cenkleşir durur­su­nuz, duy­ma­dan acı, keder ;
Ne kadar sever­si­niz çırpın­mayı, ölmeyi,
Ey hırs­ları­na gem vurul­mayan kar­deş­ler !

(Traduit par Par Orhan Veli)

La tra­duc­tion de la poé­sie est très com­pli­quée pour­tant c’est une beau­té, c’est la beau­té d’une esthé­tique de l’à-peu-près, comme le dit Serpilekin Adeline Terlemez dans l’un de ses recueils :

Traduction

Une fugue, l’effacement d’une langue
devant un rival amou­reux, le mariage dési­ré, la coha­bi­ta­tion
impos­sible,
l’amour fou qui fait preuve
d’effacement au pro­fit de sa bien aimée,
une appa­ri­tion pro­gres­sive, une nais­sance, une tra­ver­sée, une
sor­tie
pour l’émergence d’une beau­té émer­gente
au sein de l’effacement, une beau­té qui vit au reflet du splen­deur
de tout ce qui s’efface, de tout ce qui
émerge.
La tra­duc­tion
chose simple qui n’est pas
facile.
La tra­duc­tion, une fugue,

un renon­ce­ment, la beau­té de ce
renon­ce­ment, la beau­té d’une esthé­tique de l’à peu- près,

[…]

C’est le miroir qui reflète l’image d’un visage…
Il l’est et il ne l’est pas,
le visage qui se regarde, qui se sou­rit, qui tend la main, qui veut se tou­cher,
mais hélas impos­sible !
C’est une bataille per­due d’avance…
Une bataille qui émer­veille à
mer­veille une bataille qui ravit, sur­prend, enchante
admi­ra­ble­ment, fâcheu­se­ment regret­ta­ble­ment,
une beau­té qui déçoit… une ren­contre, une genèse,
c’est la renais­sance d’une langue
dans une autre langue.

Serpilekin Adeline Terlemez

La tra­duc­tion de la poé­sie consi­dé­rée comme une belle ren­contre de poé­sie- tra­duc­teur-lec­teur qui s’attirent, s’aiment ou se détestent en rai­son d’inhospitalité lan­ga­gière n’est qu’une dis­pute entre l’identité et l’altérité et entre les langues qui se ren­contrent, s’entendent, se dis­putent, se parlent, s’ignorent, se ché­rissent et se détestent.

Et quant au tra­duc­teur qui est à la fois lec­teur et auteur, nous dirons qu’il ne baisse pas les bras. Serviteur de ses deux maîtres, il conti­nue à tra­duire pour faire pas­ser tout texte aus­si bien tra­dui­sible qu’intraduisible. Il est obli­gé de ser­vir ses deux maitres mais à qui don­ne­ra-t-il la prio­ri­té ? Restera-t-il fidèle au pre­mier pen­dant qu’il sert l’autre et vice-ver­sa ? Comment arri­ve­ra-t-il à ne pas les tra­hir ?Et com­ment sor­ti­ra-t-il de cette impasse ?

Le tra­duc­teur demeure seul face à de nom­breux dan­gers qu’il doit déjouer sans savoir tou­jours com­ment faire. Car la belle connais­sance de ces deux langues ne l’empêchera pas de tom­ber dans le piège des mots qui exigent une connais­sance encore plus vaste, celle du domaine par­ti­cu­lier de la langue de départ. Ce pas­seur de langue est sou­vent confron­té à l’obligation de faire son choix entre plu­sieurs mots iden­tiques. Ce n’est pas facile, comme nous venons d’évoquer, il y a beau­coup de choses qu’il doit res­pec­ter comme style, sujet, contexte, tout ce qui se cache der­rière chaque mot, tour­nure, expres­sion, cou­leur, image. Il se peut qu’il n’arrive pas à trou­ver le mot juste qui dirait exac­te­ment ce que dit l’autre. Car il est bien nor­mal qu’il y ait des dif­fi­cul­tés pro­ve­nant de l’arrière plan cultu­rel de la langue de départ. Pour cette rai­son, nous disons que tra­duire relève d’un art, d’une science, d’une poé­sie, d’un re-créa­tion.

Traduire, dans ce contexte-là, devient une tâche qui secoue toutes les fron­tières de sens, mots, expres­sions, culture. Elle va au-delà de toutes les connais­sances du tra­duc­teur, elle passe à la dimen­sion méta­phy­sique de toutes les don­nées. C’est à cette dimen­sion que doit tra­vailler le tra­duc­teur, il doit se dépas­ser afin de pou­voir tra­ver­ser ce pont de tra­duc­tion et atteindre l’autre rive pas­sion­nante où l’attendent ses nou­veaux lec­teurs. Il a tout le droit et devoir de pro­vo­quer la même réac­tion chez le lec­teur en modi­fiant – si cela lui paraît indis­pen­sable – la forme, l’exemple de Ali Poyrazoğlu (Mes incon­nus, in Le Crocodile en moi, pré­sen­té et tra­duit par Sevgi Türker&Serpilekin Adeline Terlemez, édi­tions A Ta Turquie, Nancy, 2010, pp. 30, 32, 33) :

Mes inconnus

Que je les réunisse et qu’on dis­cute pour de
bon, ai-je pen­sé.
Et en plus je m’y connais pas mal
dans la grande cui­sine…
J’ai pré­pa­ré des plats raf­fi­nés aux goûts exquis de cha­cun.
J’ai bien tra­vaillé quand même
car je les connais bien.
Et j’ai bien dépen­sé…

Ce que l’un mange l’autre le déteste. Ce que l’autre boit l’un le refuse…

J’ai dres­sé quatre cou­verts, j’ai allu­mé les bou­gies.
Tous les quatre aimaient Eric Sati
je me sou­viens…

j’ai mis la musique ils sont arri­vés…
J’ai assis mes trente-cinq ans en face de mes vingt ans.

Je me suis mis en face de mes qua­rante ans.

Mes vingt ans ont trou­vé
vieux jeu mes trente-cinq ans.
Mes qua­rante ans les ont trou­vés
tous les deux nuls.

J’ai essayé de détendre
l’atmosphère … casse-toi pépère, m’ont-ils dit.

Quelle bagarre !
Les voi­sins du des­sus et ceux du des­sous
ont mani­fes­té leurs mécon­ten­te­ment
en frap­pant aux murs.

Mes vingt ans ont lan­cé
un verre
sur mes qua­rante ans. Et
ils m’ont bou­sillé la mai­son.
C’est de ma faute… Quelle idée !
Quelle mau­vaise idée d’inviter chez-
soi
les gens qu’on ne connait pas !

Ali Poyrazoğlu

tra­duit par Serpilekin Adeline Terlemez & Sevgi Türker

La tra­duc­tion, c’est comme ce tan­go argen­tin, il ne reste qu’à cher­cher et à recon­naître les émo­tions que cha­cun désire expri­mer. La mis­sion du tra­duc­teur est de trans­mettre cette émo­tion, ces sen­ti­ments, pen­sées et cette ambiance.

Qui est donc ce tra­duc­teur ?
Qui serait-il ?
Celui qui fait pas­ser l’écriture d’une langue à une autre ?
Celui qui va au-delà de deux langues et en crée une troi­sième, c’est-à-dire un créa­tif ?
Serait-il Le Dieu tout puis­sant qui décide tout ?
Ne serait-il pas le mari modèle, l’amant infi­dèle ?
Serait-il le lec­teur pri­vi­lé­gié qui fait pas­ser ce qu’il reçoit ?
Se nom­me­rait-il comme celui qui démonte le texte pour le remon­ter ou celui qui dévoile le dévoi­le­ment pour redes­si­ner le texte d’arrivé ?
Serait-il un pas­sion­né de l’insuffisance qui se laisse au charme de la langue et des mots ?
Serait-il un auda­cieux qui prend des risques, qui marche sur un fil ?
Et que dire de cet ordi­na­teur tra­duc­teur ?
Serait-il un tra­duc­teur puis­sant et rapide ?
Serait-il plus per­for­mant qu’un cer­veau humain ?
Est-ce vrai­ment pos­sible d’imiter ou rem­pla­cer le cer­veau humain par un ordi­na­teur ?

Particularité de la langue turque

Le turc/​Türkçe (de Turquie) est une langue de la famille oura­lo-altaïque ou fin­no-ougrienne, appa­ren­tée au fin­nois-fin­lan­dais et au hon­grois. Elle n’est ni indo-euro­péenne comme le fran­çais, l’allemand, l’anglais ou le per­san, ni sémi­tique comme l’arabe ou l’hébreu, mal­gré la longue influence qu’elle a subie pen­dant des siècles de vie com­mune avec les Arabes et les Persans. Il est par­lé à l’heure actuelle par plus de 200 mil­lions de per­sonnes dans le monde (Europe, Chine, ex- Soviétique, Afghanistan, Iran, Azerbaïdjan, Irak, pays bal­ka­niques, etc.).

C’est une langue agglu­ti­nante (comme tamoul, mon­gol, esto­nien, fin­nois, hon­grois, coréen, japo­nais, basque, soma­li, géor­gien), chaque mor­phème cor­res­pond à un trait et chaque trait est noté par un mor­phème. Ex ev (mai­son) on forme : evler (les mai­sons), evle­rim (mes mai­sons), puis evle­rimde (dans mes mai­sons) ou encore evle­rim­de­ki­ler (ceux de mes mai­sons).

Les traits carac­té­ris­tiques de cette langue sont l’harmonie voca­lique, l’agglutination au moyen de suf­fixe et l’absence de classes nomi­nales ou de genre gram­ma­ti­cal.

Son ordre SOV (sujet, objet, verbe) s’oppose avec l’ordre SVO (sujet, verbe, objet du fran­çais).

Le turc oto­man (Osmanlıca, turc ancien (eski Türkçe), Lisān-ı Osmānī – la langue offi­cielle de l’Empire Otoman (1299-1923, période pen­dant laquelle le turc n’est par­lé que par les pay­sans) – s’écrivait avec une ver­sion de l’alphabet arabe et se carac­té­ri­sait par une pro­por­tion impor­tante de termes d’origine arabe ou perse.

En 1928, Mustafa Kemal Atatürk entre­prend la réforme de la langue turque. L’adoption de l’alphabet latin a comme objec­tif de sup­pri­mer toutes les « capi­tu­la­tions lin­guis­tiques », d’insister sur le carac­tère moderne et de mini­mi­ser l’influence des conser­va­teurs reli­gieux, de tou­cher les masses popu­laires analphabètes.Le nou­vel alpha­bet (comp­tant 29 lettres dont 8 voyelles – a, e, ı, i, o, ö, u, ü – et 21consonnes) est pho­né­tique, toute lettre écrite est pro­non­cée. Il n’y a pas de grou­pe­ment de consonnes et des voyelles. Chaque consonne comme chaque voyelle est unique. Chaque lettre cor­res­pond à un seul son. Les lettres Q, W, X n’existant pas, elles se rem­placent par Ç, Ğ, I (sans point), Ş, Ö, Ü

Quant à la poé­sie turque, nous com­men­ce­rons par indi­quer :

  1. La poé­sie popu­laire :
    1. Poésie de « clan » qui exis­tait bien avant l’islam avec la musique du saz, ses thèmes éter­nels, son ins­pi­ra­tion, ses bal­lades et ses chants a été à l’honneur en Turquie paral­lè­le­ment à la poé­sie du « Divan ».
    2. La poé­sie des trou­ba­dours (Aşık) – la poé­sie amou­reuse – Köroğlu etKaracaoğlan, Dadaloğlu, Aşık Veysel. Leurs chants épiques, une sorte d’harmonie de la parole et de la musique, s’élèvent comme le sym­bole de l’insoumission contre les inéga­li­tés sociales. Ils chantent l’héroïsme, la bra­voure, l’amour, la nature.
  2. La poé­sie clas­sique, dite du « Divan » avec des vers métriques, moule arabe, elle des­cend des seld­jou­kides (Selçuklular) qui, à tra­vers la guerre, sont en étroit contact avec les Perses. Les pre­miers essais de vers métriques datent du VIIe siècle et appar­tiennent aux poètes turcs de l’Asie cen­trale. Cette forme de poé­sie connaît trois périodes :
      1. Préclassique : XIV-XVe siècles ;
      2. Classique : XVI-XVIIe siècles ;
      3. Postclassique : XVIII-XIXe et début du XXe siècle.

    Poésie ana­chro­nique, par son carac­tère durable jusqu’à nos jours, elle résiste à l’arrivée du vers syl­la­bique et du vers libre. La poé­sie de Divan est lyrique :

      • Gazel (Ghazals) thème de l’amour, 5-9 strophes
      • Kaside (qasides) éloge au pou­voir, 33-99 strophes
      • Mesnevi, amour, beau­té ; poé­sie, textes poé­tiques en prose, poé­sie nar­ra­tive « Leyla et Mecnun » de Fuzûlî)
  3. Le vers syl­la­bique (hece vez­ni) (XXe siècle) émerge comme une réac­tion contre les locu­tions arabes et per­sanes. Il a une brève exis­tence, il fait le pont entre le vers métrique et le vers libre. Tevfik Fikret, poète-phi­lo­sophe accu­sé pour ses convic­tions poli­tiques rentre à Istanbul après dix années d’exil. Fortement influen­cé par les sym­bo­listes fran­çais, il écrit par­fois en langue fran­çaise.

Restés d’abord sous l’influence per­sane, arabe et ensuite (après 1839) fran­çaise, les poètes turcs négligent leur langue jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Nazım Hikmet, Orhan Veli, Oktay Rıfat, Melih Cevdet Anday, Fazıl Hüsnü Dağlarca, font de leur poé­sie une poé­sie de com­bat. Nazım Hikmet et Fazıl Hüsnü Dağlarca, deviennent par leur audace et talent les pion­niers du vers libre. Et Behçet Necatigil, poète de petits mots que nous venons de tra­duire réunit dans sa poé­sie toutes les formes de la poé­sie turque :

 

ROSE FANÉE QUAND ON LA TOUCHE

La plu­part font tom­ber tant de choses mais
Les pas­sa­gers ne les voient pas
Je me penche je la prends
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Ou bien dans une grande ville
Dans des arrêts sur­peu­plés elle se pro­mène
Ou bien dans un lieu éloi­gné du pays
Dans le coin d’un café, dans la chambre d’un hôtel
Où qu’elle aille à cette heure du soir
Elle met les mains dans ses poches
Parmi des ciga­rettes, des papiers,
Elle glisse dou­ce­ment
Je me penche je la prends, per­sonne n’est là
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Ou bien dans le rouge à lèvres
Qu’une fille seule efface
Au seuil d’une nuit fati­guée
Quand elle met sa tête sur l’oreiller.

En pleine jour­née cer­taines viennent à mes côtés
Plutôt pen­dant les mois d’automne et lorsqu’il pleut
Comme un nuage des­cend dans un nuage de tris­tesse.
Je me penche je la prends, per­sonne n’est là
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Sur les mains, sur les lèvres, en des écri­tures déser­tées
Elle se fait pié­ger par des rets ten­dus
Comme des bêtes bles­sées elle res­pire
S’étouffe, veut s’enfuir
Le long des che­mins ou des sou­ve­nirs.

En la pre­nant je reviens, elle ne dort pas de la nuit
Elle bouge dans le noir dès que je la touche
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Behçet Necatigil

mm

Sevgi Türker

Enseignante de langue et lit­té­ra­ture fran­çaises, écri­vaine, nou­vel­liste, essayiste, tra­duc­trice, membre du comi­té de rédac­tion des Cahiers de Poétique du Centre International de Créations d’Espaces Poétiques « CICEP », ain­si que de la revue bilingue « Oluşum/​Genèse », titu­laire des Palmes Académiques, grade Chevalier (Ankara, le 14 juillet 1989), Sevgi Türker-Terlemez est aus­si membre du Collectif Effraction de poètes des cinq conti­nents, L’Harmattan.

Œuvres Parues en France /​ Articles /​ Dossiers

  • « La per­cep­tion et l’habitude », Cahier de Poétique N° 12 ;
  • « De la trans­gres­sion dans la théâ­tra­li­té poé­tique de l’œuvre de Kafka », Cahier de poé­tique n°14 ;
  • « Réflexion sur l’esthétique de l’interstice dans “Le mal du pays de l’autre” de Philippe Tancelin », Cahier de Poétique n°15.
  • Dossier Plantu, « Plantu, Les ailes et les mains », Revue Genèse/​Oluşum, N° 102, Nancy,  2006 ;
  • Dossier Bruno Cany, « Bruno Cany et la poé­sie en tant que lieu de résis­tance », Genèse/​Oluşum, N°124, Nancy, 2010 ;
  • Dossier Güzin Dino, « Güzin un rameau d’olivier », Genèse/​Oluşum, N˚ 127-128, Nancy, 2011.

Traduction du turc en français :

  • Hikmet Nazım, Ferhat et Şirin, CICEP, Univ. Paris 8, 2007.
  • Poyrazoğlu Ali, Le cro­co­dile en moi, édi­tions A TA TURQUIE, Nancy, 2010.
  • Dino Güzin, Sensiz her şey Renksiz, let­tres/1952-1973 (lettres choi­sies tra­duites en col­la­bo­ra­tion avec Bruno Cany), Genèse/​Oluşum N˚ 127-128, Nancy, 2011.
  • Mutlu Ayten, Les yeux d’İstanbul, L’Harmattan, 2014 (relu et pré­fa­cé depuis la tra­duc­tion de Mustafa Balel pour la col­lec­tion de « poètes de cinq conti­nents »).
  • Behçet Necatigil, L’image de l’univers, L’Harmattan, 2015 (recueil pré­sen­té et tra­duit avec Bruno Cany pour la col­lec­tion de « poètes de cinq conti­nents »).
  • Mustafa Balel, Lettres d’İstanbul rive euro­péenne, A Ta Turquie, Nancy.

Œuvres Parues en Turquie

  • Essai, Plantu kanat­lar ve eller, édi­tions Papirüs 2004, İstanbul.
  • Grand dic­tion­naire fran­çais-turc ; turc-fran­çais (110 000 mots) Engin Yayınları, Ankara.
  • Lettre à Nazım Hikmet, Sevgili Nazım Hikmet, édi­tions BRT, İstanbul, 2014.
  • Nouvelle,  Michelangelo’nun David hey­ke­li, Bach’ın Toccata ve Re minör fügü , 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014-15, N˚ 3, Ankara.
  • Nouvelle, Gregor Samsa’nın iki yüzü, 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, N˚ 6, Ankara.
  • Article, Dünyanın öykü­le­rinde türeşim/​metisaj : 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014-15, N˚ 6, Ankara.

Traductions du français en turc :

  • Lévy Justine, Le ren­dez-vous, édi­tions Doruk, Ankara, 1997.
  • Bruno Bettelheim, Dialogues avec les mères, édi­tions Doruk, Ankara, 1999,
  • Valéry Paul, Monsieur Teste, édi­tions Raslantı, Ankara, 2001 ; 2016 avec pré­face.
  • Mirbeau Octave, Le jour­nal d’une femme de chambre, édi­tions Ayrıntı, Istanbul 2003.
  • Alexis Nouss, François Laplantine Le Métissage, édi­tions Epos, Ankara, 2011.
  • Michel Reynaud, L’amour est une drogue douce … en géné­ral, İmge, Ankara, 2011.
  • Bruno Cany, Fragment du petit âne, Fantaisie morale et phi­lo­so­phique, N˚ 6 ;
  • Flaubert, Beckett et Robbe-Grillet (et moi Bruno Cany), 14
  • Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014-15, N˚ 6, Ankara ;
  • Le Mur, Genèse/​Oluşum, N°124, Nancy, 2010.
  • Robert Poudérou, Les princes de l’ailleurs, édi­tions Bencekitap, Ankara, 2015.
  • Bruno Cany, Renaissance du phi­lo­sophe-artiste : Essai sur la révo­lu­tion visuelle de la pen­sée, édi­tions Kırmızı,
    İstanbul (en impres­sion).
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