Traduction en tant que Re-création

La tra­duc­tion c’est du tan­go argentin qui exige un cer­tain respect de soi et celui des autres. Loin d’une sim­ple suc­ces­sion de pas, c’est une marche vers la vie de l’autre. C’est une autre façon d’exister. C’est le désir de démon­tr­er qu’on ne veut plus avancer seul, qu’on a besoin de l’autre dans toute son altérité. C’est la recon­nais­sance de l’autre dans sa dif­férence. La tra­duc­tion, c’est une émo­tion qui se danse à tra­vers les langues.

Si nous nom­mons la tra­duc­tion : œuvre de re-créa­tion et le tra­duc­teur : créatif, le proces­sus de la tra­duc­tion devien­dra créatif en soi comme pro­duit créatif entouré d’une aura de mystère.

Si nous prenons l’originalité et la nou­veauté comme deux critères essen­tiels de la créa­tion, le texte traduit (c’est-à-dire la tra­duc­tion) en tant que résul­tat d’un proces­sus de créa­tion se pré­ten­dra être le même dans une autre langue par l’intermédiaire d’un entremet­teur, qui déjà écrivain nous présente une beauté à demi-voilée que nous n’apercevons plus qu’à tra­vers un brouil­lard. Cette entrem­ise, cette tra­duc­tion qui se trou­ve entre créa­tion et théorie – telle la philoso­phie – cette image de la belle étrangère qui excite en nous le désir frus­tré, le désir irré­sistible de con­naître l’original, exprimera le rap­port le plus intime entre les langues.

La tra­duc­tion de la poésie c’est la folie : Folie-poésie-tra­duc­tion : C’est la dif­fi­culté de créer, c’est la restric­tion… En voilà deux élé­ments néces­saires dans l’art, comme dis­ait Goethe qui aimait traduire des auteurs presque intraduis­i­bles et qui con­sid­érait sa créa­tion comme faisant par­tie de son activ­ité de création.

Il ne nous est pas impos­si­ble de con­sid­ér­er la tra­duc­tion comme une par­tie inté­grale d’une activ­ité lit­téraire-poé­tique d’une autre his­toire, d’un autre monde cog­ni­tif, d’un monde de per­cep­tion-lan­gage-mémoire, d’un autre espace con­ceptuel – intel­lectuel, d’un espace de pen­sée – aus­si bien d’autres sen­si­bil­ités que de compétences.

La tra­duc­tion de la poésie en tant qu’activité créa­trice per­met à l’original sa survie que nous nom­merons « la retra­duc­tion », au dire de Ben­jamin, « l’intraduisible », le renou­velle­ment de la lec­ture selon les change­ments des normes esthé­tiques des époques.

Si nous pré­ten­dons que la tra­duc­tion est un art, dans le sens grec du mot – ars, teck­né -, tech­nique qui ne doit pas envi­er l’art comme créa­tion, nous dirons que l’acte de tra­duc­tion, ne fera que « se recon­stru­ire » dans la traduction.

Si nous accep­tons que la tra­duc­tion de la poésie est une “tech­nique”, un “savoir-faire″ à tra­vers lesquels se créent les idées, les mots, nous dirons que c’est quelque chose d’ana­logue à l’art d’écrire et que la tra­duc­tion peut être (ou elle mérite d’être) con­sid­érée comme un art de réécrire.

Si nous dis­ons tou­jours que la tra­duc­tion est un art comme tous les autres arts, l’acte de traduire exig­era une maîtrise élevée.

Si nous dis­ons que la tra­duc­tion devient une activ­ité incon­tourn­able dans un monde qui compte plus de 3000 langues, nous pren­drons cette fameuse activ­ité comme pro­duit créatif et en par­lerons à la lumière de plusieurs ques­tions telles que :

  • La tra­duc­tion serait-elle l’une des clés de la communication ?
  • Serait-elle l’ombre de l’original ou son double ?
  • Le pro­duit (texte traduit) serait-il con­flictuel par rap­port à ces deux critères essen­tiels et serait-il tou­jours le même texte dans une autre langue ?

Nous n’ignorons tou­jours pas que la tra­duc­tion est un tra­vail sans fin, une tâche dif­fi­cile vu la var­iété du style, la sin­gu­lar­ité de l’œuvre, de la langue de départ et d’arrivée. C’est une tâche dif­fi­cile avec des expres­sions intraduis­i­bles, des voca­bles (terme sig­nifi­ant quelque chose de pré­cis) irrem­plaçables, des formes poé­tiques inchange­ables selon leur valeur unique.

La tra­duc­tion de la poésie se présente comme un fait de savoir offrir un dis­posi­tif tech­nique et esthé­tique per­me­t­tant d’atteindre son objec­tif poé­tique via la com­bi­nai­son des dif­férentes com­pé­tences lin­guis­tique, dis­cur­sive (méthodique, logique, cohérente), socio­cul­turelle et référentielle.

Les formes poé­tiques qui sont assez rich­es causent des prob­lèmes énormes aux tra­duc­teurs : Com­ment faire avec Cal­ligramme : poème à dis­po­si­tion graphique par­ti­c­ulière ; Haïku : forme poé­tique japon­aise cod­i­fiée de textes courts de quelques vers ; Lai : forme poé­tique médié­vale de nom­breux gen­res ; Motet : forme poé­tique se rap­prochant de la musique ; Poésie en prose : forme poé­tique bien par­ti­c­ulière qui utilise la prose au lieu des vers ; Ron­deau : poème à forme fixe de 3 stro­phes isométriques con­stru­ites sur 2 rimes, avec des répéti­tions oblig­ées ; Son­net (ital­ien, français, shake­spearien ou élis­abéthain) : forme poé­tique bien par­ti­c­ulière. Le son­net suit oblig­a­toire­ment une règle d’organisation strophique fondée sur la suc­ces­sion de deux qua­trains et de deux ter­cets. Le sys­tème de rimes obéit à cer­taines con­traintes vari­ables selon le temps et les tra­di­tions nationales.

Pour les qua­trains, jusqu’au XVIe siè­cle, l’usage dom­i­nant est la rime embrassée (abba / abba) iden­tique dans les deux stro­phes (mais Shake­speare pra­tique : abab / cdcd). Pour les ter­cets, il n’y a pas de règle mais un usage dif­férent selon les poètes ou les tra­di­tions nationales : rimes ital­i­ennes (cdc / dcd); français­es (ccd /ede); maro­tiques (ccd / eed); shake­speari­ennes (efef / gg). Au XIXe siè­cle l’usage se diver­si­fie con­sid­érable­ment ». Bien que le son­net respecte cer­taines modal­ités de con­struc­tion qui con­stituent un art de la com­po­si­tion, Baude­laire pra­tique des sys­tèmes de rimes dif­férents. Avec une grande sen­si­bil­ité et en priv­ilé­giant le cadre du son­net, il donne à sa poésie — L’Homme et la mer — une dimen­sion sym­bol­ique. Il est le pre­mier poète mod­erne qui sait rompre avec la thé­ma­tique tra­di­tion­nelle de l’idéalisation de l’amour et de la nature…). J’ai le plaisir, à cette occa­sion, de vous rap­pel­er L’Homme et la mer avec sa tra­duc­tion en turc par le grand poète-tra­duc­teur Orhan Veli :

L’Homme et la mer

Homme libre, tou­jours tu chéri­ras la mer!
La mer est ton miroir, tu con­tem­ples ton âme
Dans le déroule­ment infi­ni de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouf­fre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se dis­trait quelque­fois de sa pro­pre rumeur
Au bruit de cette plainte indompt­able et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets;
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes;
Ô mer, nul ne con­naît tes richess­es intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cepen­dant voilà des siè­cles innombrables
Que vous vous com­bat­tez sans pitié ni remords,
Telle­ment vous aimez le car­nage et la mort,
Ô lut­teurs éter­nels, Ô frères implacables !

İnsan ve Deniz

Sen, hür adam, seve­ceksin denizi her zaman;
Deniz aynandır senin, ken­di­ni seyredersin
Bakarken, akıp giden dal­gaların ardından.
Sen de o kadar acı bir gird­a­ba benzersin.

Haz duyarsın sular­da­ki aksine dalmaktan;
Göz­lerinden, kol­ların­dan öpersin, ve kalbin
Ken­di der­di­ni duyup avunur çoğu zaman,
O azgın, o vahşi haykırışın­da denizin.

Ken­di âlem­i­nizdesiniz ikiniz de.
Kimse bilmez, ey ruh, uçu­rum­larını senin;
Sır­larınız daima, daima içinizde;
Ey deniz, nerde senin iç hazinelerin?

Ama işte gene de bin­lerce yıl­dan beri
Cen­kleşir durur­sunuz, duy­madan acı, keder;
Ne kadar sev­ersiniz çır­pın­mayı, ölmeyi,
Ey hırsları­na gem vurul­mayan kardeşler!

(Traduit par Par Orhan Veli)

La tra­duc­tion de la poésie est très com­pliquée pour­tant c’est une beauté, c’est la beauté d’une esthé­tique de l’à‑peu-près, comme le dit Ser­pilekin Ade­line Ter­lemez dans l’un de ses recueils :

Traduction

Une fugue, l’ef­face­ment d’une langue
devant un rival amoureux, le mariage désiré, la cohabitation
impossible,
l’amour fou qui fait preuve
d’effacement au prof­it de sa bien aimée,
une appari­tion pro­gres­sive, une nais­sance, une tra­ver­sée, une
sortie
pour l’émergence d’une beauté émergente
au sein de l’effacement, une beauté qui vit au reflet du splendeur
de tout ce qui s’efface, de tout ce qui
émerge.
La traduction
chose sim­ple qui n’est pas
facile.
La tra­duc­tion, une fugue,

un renon­ce­ment, la beauté de ce
renon­ce­ment, la beauté d’une esthé­tique de l’à peu- près,

[…]

C’est le miroir qui reflète l’image d’un visage…
Il l’est et il ne l’est pas,
le vis­age qui se regarde, qui se sourit, qui tend la main, qui veut se toucher,
mais hélas impossible!
C’est une bataille per­due d’avance…
Une bataille qui émer­veille à
mer­veille une bataille qui rav­it, sur­prend, enchante
admirable­ment, fâcheuse­ment regrettablement,
une beauté qui déçoit… une ren­con­tre, une genèse,
c’est la renais­sance d’une langue
dans une autre langue.

Ser­pilekin Ade­line Terlemez

La tra­duc­tion de la poésie con­sid­érée comme une belle ren­con­tre de poésie- tra­duc­teur-lecteur qui s’at­tirent, s’ai­ment ou se détes­tent en rai­son d’inhospitalité lan­gag­ière n’est qu’une dis­pute entre l’identité et l’altérité et entre les langues qui se ren­con­trent, s’en­ten­dent, se dis­putent, se par­lent, s’ig­norent, se chéris­sent et se détestent.

Et quant au tra­duc­teur qui est à la fois lecteur et auteur, nous dirons qu’il ne baisse pas les bras. Servi­teur de ses deux maîtres, il con­tin­ue à traduire pour faire pass­er tout texte aus­si bien traduis­i­ble qu’intraduisible. Il est obligé de servir ses deux maitres mais à qui don­nera-t-il la pri­or­ité? Restera-t-il fidèle au pre­mier pen­dant qu’il sert l’autre et vice-ver­sa? Com­ment arrivera-t-il à ne pas les trahir ?Et com­ment sor­ti­ra-t-il de cette impasse?

Le tra­duc­teur demeure seul face à de nom­breux dan­gers qu’il doit déjouer sans savoir tou­jours com­ment faire. Car la belle con­nais­sance de ces deux langues ne l’empêchera pas de tomber dans le piège des mots qui exi­gent une con­nais­sance encore plus vaste, celle du domaine par­ti­c­uli­er de la langue de départ. Ce passeur de langue est sou­vent con­fron­té à l’obligation de faire son choix entre plusieurs mots iden­tiques. Ce n’est pas facile, comme nous venons d’évoquer, il y a beau­coup de choses qu’il doit respecter comme style, sujet, con­texte, tout ce qui se cache der­rière chaque mot, tour­nure, expres­sion, couleur, image. Il se peut qu’il n’arrive pas à trou­ver le mot juste qui dirait exacte­ment ce que dit l’autre. Car il est bien nor­mal qu’il y ait des dif­fi­cultés provenant de l’arrière plan cul­turel de la langue de départ. Pour cette rai­son, nous dis­ons que traduire relève d’un art, d’une sci­ence, d’une poésie, d’un re-création.

Traduire, dans ce con­texte-là, devient une tâche qui sec­oue toutes les fron­tières de sens, mots, expres­sions, cul­ture. Elle va au-delà de toutes les con­nais­sances du tra­duc­teur, elle passe à la dimen­sion méta­physique de toutes les don­nées. C’est à cette dimen­sion que doit tra­vailler le tra­duc­teur, il doit se dépass­er afin de pou­voir tra­vers­er ce pont de tra­duc­tion et attein­dre l’autre rive pas­sion­nante où l’attendent ses nou­veaux lecteurs. Il a tout le droit et devoir de provo­quer la même réac­tion chez le lecteur en mod­i­fi­ant — si cela lui paraît indis­pens­able – la forme, l’exemple de Ali Poyra­zoğlu (Mes incon­nus, in Le Croc­o­dile en moi, présen­té et traduit par Sev­gi Türker&Serpilekin Ade­line Ter­lemez, édi­tions A Ta Turquie, Nan­cy, 2010, pp. 30, 32, 33) :

Mes inconnus

Que je les réu­nisse et qu’on dis­cute pour de
bon, ai-je pensé.
Et en plus je m’y con­nais pas mal
dans la grande cuisine…
J’ai pré­paré des plats raf­finés aux goûts exquis de chacun.
J’ai bien tra­vail­lé quand même
car je les con­nais bien.
Et j’ai bien dépensé…

Ce que l’un mange l’autre le déteste. Ce que l’autre boit l’un le refuse…

J’ai dressé qua­tre cou­verts, j’ai allumé les bougies.
Tous les qua­tre aimaient Eric Sati
je me souviens…

j’ai mis la musique ils sont arrivés…
J’ai assis mes trente-cinq ans en face de mes vingt ans.

Je me suis mis en face de mes quar­ante ans.

Mes vingt ans ont trouvé
vieux jeu mes trente-cinq ans.
Mes quar­ante ans les ont trouvés
tous les deux nuls.

J’ai essayé de détendre
l’atmosphère … casse-toi pépère, m’ont-ils dit.

Quelle bagarre !
Les voisins du dessus et ceux du dessous
ont man­i­festé leurs mécontentement
en frap­pant aux murs.

Mes vingt ans ont lancé
un verre
sur mes quar­ante ans. Et
ils m’ont bousil­lé la maison.
C’est de ma faute… Quelle idée !
Quelle mau­vaise idée d’inviter chez-
soi
les gens qu’on ne con­nait pas !

Ali Poyra­zoğlu

traduit par Ser­pilekin Ade­line Ter­lemez & Sev­gi Türker

La tra­duc­tion, c’est comme ce tan­go argentin, il ne reste qu’à chercher et à recon­naître les émo­tions que cha­cun désire exprimer. La mis­sion du tra­duc­teur est de trans­met­tre cette émo­tion, ces sen­ti­ments, pen­sées et cette ambiance.

Qui est donc ce traducteur ?
Qui serait-il ?
Celui qui fait pass­er l’écriture d’une langue à une autre ?
Celui qui va au-delà de deux langues et en crée une troisième, c’est-à-dire un créatif ?
Serait-il Le Dieu tout puis­sant qui décide tout ?
Ne serait-il pas le mari mod­èle, l’a­mant infidèle?
Serait-il le lecteur priv­ilégié qui fait pass­er ce qu’il reçoit ?
Se nom­merait-il comme celui qui démonte le texte pour le remon­ter ou celui qui dévoile le dévoile­ment pour redessin­er le texte d’arrivé ?
Serait-il un pas­sion­né de l’insuffisance qui se laisse au charme de la langue et des mots ?
Serait-il un auda­cieux qui prend des risques, qui marche sur un fil ?
Et que dire de cet ordi­na­teur traducteur ?
Serait-il un tra­duc­teur puis­sant et rapide ?
Serait-il plus per­for­mant qu’un cerveau humain?
Est-ce vrai­ment pos­si­ble d’imiter ou rem­plac­er le cerveau humain par un ordinateur ?

Particularité de la langue turque

Le turc/Türkçe (de Turquie) est une langue de la famille ouralo-altaïque ou finno-ougri­enne, appar­en­tée au finnois-fin­landais et au hon­grois. Elle n’est ni indo-européenne comme le français, l’alle­mand, l’anglais ou le per­san, ni sémi­tique comme l’arabe ou l’hébreu, mal­gré la longue influ­ence qu’elle a subie pen­dant des siè­cles de vie com­mune avec les Arabes et les Per­sans. Il est par­lé à l’heure actuelle par plus de 200 mil­lions de per­son­nes dans le monde (Europe, Chine, ex- Sovié­tique, Afghanistan, Iran, Azer­baïd­jan, Irak, pays balka­niques, etc.).

C’est une langue agglu­ti­nante (comme tamoul, mon­gol, estonien, finnois, hon­grois, coréen, japon­ais, basque, soma­li, géorgien), chaque mor­phème cor­re­spond à un trait et chaque trait est noté par un mor­phème. Ex ev (mai­son) on forme : evler (les maisons), evler­im (mes maisons), puis evler­imde (dans mes maisons) ou encore evler­imdek­il­er (ceux de mes maisons).

Les traits car­ac­téris­tiques de cette langue sont l’harmonie vocalique, l’agglutination au moyen de suf­fixe et l’absence de class­es nom­i­nales ou de genre grammatical.

Son ordre SOV (sujet, objet, verbe) s’oppose avec l’ordre SVO (sujet, verbe, objet du français).

Le turc otoman (Osman­lı­ca, turc ancien (eski Türkçe), Lisān‑ı Osmānī – la langue offi­cielle de l’Empire Otoman (1299–1923, péri­ode pen­dant laque­lle le turc n’est par­lé que par les paysans) – s’écrivait avec une ver­sion de l’alphabet arabe et se car­ac­téri­sait par une pro­por­tion impor­tante de ter­mes d’origine arabe ou perse.

En 1928, Mustafa Kemal Atatürk entre­prend la réforme de la langue turque. L’adop­tion de l’al­pha­bet latin a comme objec­tif de sup­primer toutes les « capit­u­la­tions lin­guis­tiques », d’in­sis­ter sur le car­ac­tère mod­erne et de min­imiser l’in­flu­ence des con­ser­va­teurs religieux, de touch­er les mass­es pop­u­laires analphabètes.Le nou­v­el alpha­bet (comp­tant 29 let­tres dont 8 voyelles — a, e, ı, i, o, ö, u, ü – et 21consonnes) est phoné­tique, toute let­tre écrite est pronon­cée. Il n’y a pas de groupe­ment de con­sonnes et des voyelles. Chaque con­sonne comme chaque voyelle est unique. Chaque let­tre cor­re­spond à un seul son. Les let­tres Q, W, X n’ex­is­tant pas, elles se rem­pla­cent par Ç, Ğ, I (sans point), Ş, Ö, Ü

Quant à la poésie turque, nous com­mencerons par indiquer :

  1. La poésie pop­u­laire :
    1. Poésie de « clan » qui exis­tait bien avant l’islam avec la musique du saz, ses thèmes éter­nels, son inspi­ra­tion, ses bal­lades et ses chants a été à l’honneur en Turquie par­al­lèle­ment à la poésie du « Divan ».
    2. La poésie des trou­ba­dours (Aşık) – la poésie amoureuse – Köroğlu etKara­caoğlan, Dadaloğlu, Aşık Vey­sel. Leurs chants épiques, une sorte d’harmonie de la parole et de la musique, s’élèvent comme le sym­bole de l’insoumission con­tre les iné­gal­ités sociales. Ils chantent l’héroïsme, la bravoure, l’amour, la nature.
  2. La poésie clas­sique, dite du « Divan » avec des vers métriques, moule arabe, elle descend des seld­joukides (Selçuk­lu­lar) qui, à tra­vers la guerre, sont en étroit con­tact avec les Pers­es. Les pre­miers essais de vers métriques datent du VIIe siè­cle et appar­ti­en­nent aux poètes turcs de l’Asie cen­trale. Cette forme de poésie con­naît trois périodes : 
      1. Pré­clas­sique : XIV-XVe siècles ;
      2. Clas­sique : XVI-XVI­Ie siècles ;
      3. Post­clas­sique : XVI­II-XIXe et début du XXe siècle.

    Poésie anachronique, par son car­ac­tère durable jusqu’à nos jours, elle résiste à l’arrivée du vers syl­labique et du vers libre. La poésie de Divan est lyrique :

      • Gazel (Ghaz­als) thème de l’amour, 5–9 strophes
      • Kaside (qasides) éloge au pou­voir, 33–99 strophes
      • Mes­nevi, amour, beauté ; poésie, textes poé­tiques en prose, poésie nar­ra­tive « Ley­la et Mec­nun » de Fuzûlî)
  3. Le vers syl­labique (hece vezni) (XXe siè­cle) émerge comme une réac­tion con­tre les locu­tions arabes et per­sanes. Il a une brève exis­tence, il fait le pont entre le vers métrique et le vers libre. Tev­fik Fikret, poète-philosophe accusé pour ses con­vic­tions poli­tiques ren­tre à Istan­bul après dix années d’exil. Forte­ment influ­encé par les sym­bol­istes français, il écrit par­fois en langue française.

Restés d’abord sous l’influence per­sane, arabe et ensuite (après 1839) française, les poètes turcs nég­li­gent leur langue jusqu’à la Pre­mière Guerre Mon­di­ale. Nazım Hik­met, Orhan Veli, Oktay Rıfat, Melih Cevdet Anday, Fazıl Hüs­nü Dağlar­ca, font de leur poésie une poésie de com­bat. Nazım Hik­met et Fazıl Hüs­nü Dağlar­ca, devi­en­nent par leur audace et tal­ent les pio­nniers du vers libre. Et Behçet Necatig­il, poète de petits mots que nous venons de traduire réu­nit dans sa poésie toutes les formes de la poésie turque :

 

ROSE FANÉE QUAND ON LA TOUCHE

La plu­part font tomber tant de choses mais
Les pas­sagers ne les voient pas
Je me penche je la prends
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Ou bien dans une grande ville
Dans des arrêts surpe­u­plés elle se promène
Ou bien dans un lieu éloigné du pays
Dans le coin d’un café, dans la cham­bre d’un hôtel
Où qu’elle aille à cette heure du soir
Elle met les mains dans ses poches
Par­mi des cig­a­rettes, des papiers,
Elle glisse doucement
Je me penche je la prends, per­son­ne n’est là
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Ou bien dans le rouge à lèvres
Qu’une fille seule efface
Au seuil d’une nuit fatiguée
Quand elle met sa tête sur l’oreiller.

En pleine journée cer­taines vien­nent à mes côtés
Plutôt pen­dant les mois d’automne et lorsqu’il pleut
Comme un nuage descend dans un nuage de tristesse.
Je me penche je la prends, per­son­ne n’est là
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Sur les mains, sur les lèvres, en des écri­t­ures désertées
Elle se fait piéger par des rets tendus
Comme des bêtes blessées elle respire
S’étouffe, veut s’enfuir
Le long des chemins ou des souvenirs.

En la prenant je reviens, elle ne dort pas de la nuit
Elle bouge dans le noir dès que je la touche
Elle devient rose fanée quand on la touche.

Behçet Necatig­il

mm

Sevgi Türker

Enseignante de langue et lit­téra­ture français­es, écrivaine, nou­vel­liste, essay­iste, tra­duc­trice, mem­bre du comité de rédac­tion des Cahiers de Poé­tique du Cen­tre Inter­na­tion­al de Créa­tions d’Espaces Poé­tiques « CICEP », ain­si que de la revue bilingue « Oluşum/Genèse », tit­u­laire des Palmes Académiques, grade Cheva­lier (Ankara, le 14 juil­let 1989), Sev­gi Türk­er-Ter­lemez est aus­si mem­bre du Col­lec­tif Effrac­tion de poètes des cinq con­ti­nents, L’Harmattan.

Œuvres Parues en France / Articles / Dossiers

  • « La per­cep­tion et l’habitude », Cahi­er de Poé­tique N° 12 ;
  • « De la trans­gres­sion dans la théâ­tral­ité poé­tique de l’œuvre de Kaf­ka », Cahi­er de poé­tique n°14 ;
  • «Réflex­ion sur l’esthétique de l’interstice dans “Le mal du pays de l’autre” de Philippe Tancelin », Cahi­er de Poé­tique n°15.
  • Dossier Plan­tu, « Plan­tu, Les ailes et les mains », Revue Genèse/Oluşum, N° 102, Nan­cy, 2006 ;
  • Dossier Bruno Cany, « Bruno Cany et la poésie en tant que lieu de résis­tance », Genèse/Oluşum, N°124, Nan­cy, 2010 ;
  • Dossier Güzin Dino, « Güzin un rameau d’olivier », Genèse/Oluşum, N˚ 127–128, Nan­cy, 2011.

Traduction du turc en français :

  • Hik­met Nazım, Fer­hat et Şirin, CICEP, Univ. Paris 8, 2007.
  • Poyra­zoğlu Ali, Le croc­o­dile en moi, édi­tions A TA TURQUIE, Nan­cy, 2010.
  • Dino Güzin, Sen­siz her şey Renk­siz, lettres/1952–1973 (let­tres choisies traduites en col­lab­o­ra­tion avec Bruno Cany), Genèse/Oluşum N˚ 127–128, Nan­cy, 2011.
  • Mut­lu Ayten, Les yeux d’İstanbul, L’Harmattan, 2014 (relu et pré­facé depuis la tra­duc­tion de Mustafa Balel pour la col­lec­tion de « poètes de cinq continents »).
  • Behçet Necatig­il, L’image de l’univers, L’Harmattan, 2015 (recueil présen­té et traduit avec Bruno Cany pour la col­lec­tion de « poètes de cinq continents »).
  • Mustafa Balel, Let­tres d’İstanbul rive européenne, A Ta Turquie, Nancy.

Œuvres Parues en Turquie

  • Essai, Plan­tu kanat­lar ve eller, édi­tions Papirüs 2004, İstanbul.
  • Grand dic­tio­n­naire français-turc; turc-français (110 000 mots) Engin Yayın­ları, Ankara.
  • Let­tre à Nazım Hik­met, Sevgili Nazım Hik­met, édi­tions BRT, İst­anb­ul, 2014.
  • Nou­velle,  Michelangelo’nun David heyke­li, Bach’ın Toc­ca­ta ve Re minör fügü , 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014–15, N˚ 3, Ankara.
  • Nou­velle, Gre­gor Samsa’nın iki yüzü, 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, N˚ 6, Ankara.
  • Arti­cle, Dünyanın öykü­lerinde türeşim/metisaj : 14 Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014–15, N˚ 6, Ankara.


Traductions du français en turc :

  • Lévy Jus­tine, Le ren­dez-vous, édi­tions Doruk, Ankara, 1997.
  • Bruno Bet­tel­heim, Dia­logues avec les mères, édi­tions Doruk, Ankara, 1999,
  • Valéry Paul, Mon­sieur Teste, édi­tions Raslan­tı, Ankara, 2001 ; 2016 avec préface.
  • Mir­beau Octave, Le jour­nal d’une femme de cham­bre, édi­tions Ayrın­tı, Istan­bul 2003.
  • Alex­is Nouss, François Laplan­tine Le Métis­sage, édi­tions Epos, Ankara, 2011.
  • Michel Rey­naud, L’amour est une drogue douce … en général, İmge, Ankara, 2011.
  • Bruno Cany, Frag­ment du petit âne, Fan­taisie morale et philosophique, N˚ 6 ;
  • Flaubert, Beck­ett et Robbe-Gril­let (et moi Bruno Cany), 14
  • Şubat Dünyanın Öyküsü, aralık-ocak 2014–15, N˚ 6, Ankara ;
  • Le Mur, Genèse/Oluşum, N°124, Nan­cy, 2010.
  • Robert Poudérou, Les princes de l’ailleurs, édi­tions Bencek­i­tap, Ankara, 2015.
  • Bruno Cany, Renais­sance du philosophe-artiste: Essai sur la révo­lu­tion visuelle de la pen­sée, édi­tions Kırmızı, 
    İst­anb­ul (en impression).