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Portrait de Ricardo Paseyro

Par |2018-10-16T18:41:27+00:00 5 juillet 2012|Catégories : Essais|

Parmi mes ami­tiés, Ricardo Paseyro repré­sente un cas à part. Car je ne com­prends tou­jours pas com­ment, en seule­ment deux ans — nous nous sommes connus en 1998 —, il est deve­nu l’une de ces rares per­sonnes avec les­quelles on a la sen­sa­tion que l’on peut s’abandonner sans res­tric­tion, en toute confiance, au flux des mots et des idées, sûr qu’il va tou­jours nous sai­sir, même lorsque l’on ne par­vient pas à for­mu­ler ce que l’on res­sent. Comme ce sen­ti­ment est le propre des vieilles ami­tiés, j’en suis venu à pen­ser que Ricardo Paseyro pos­sède l’art excep­tion­nel, para­doxal, de trans­for­mer un ami récent en vieil ami, de conju­guer, presque mira­cu­leu­se­ment, la fraî­cheur de la nou­veau­té avec la matu­ri­té de ce qui a été éprou­vé au long des années.
Nous nous sommes rare­ment vus, mais nos conver­sa­tions ont tou­jours été longues et intenses. Ricardo raconte tou­jours des choses (et comme il sait bien les racon­ter !) qui ne laissent per­sonne indif­fé­rent. À son écoute, on ne sait qu’admirer le plus : sa pas­sion, cette pas­sion qui n’exclut nul­le­ment le plus soi­gneux dis­cer­ne­ment, ou son intel­li­gence, une intel­li­gence qui va tou­jours plus pro­fond. Si sa capa­ci­té pour le dia­logue a eu la ver­tu de me le rendre aus­si proche, la lec­ture de ses poèmes m’a fait entrer par la grande porte dans le cercle de son inti­mi­té.
Ricardo Paseyro est aus­si un cas à part parce qu’il réunit en sa per­son­na­li­té une série de qua­li­tés qui ne vont guère ensemble. Il conci­lie en lui la réflexion et la viva­ci­té avec les­quelles il par­vient à déchif­frer le sens des étranges évo­lu­tions du monde qui nous entoure, la force de la pas­sion et une exquise modé­ra­tion, que seule une pra­tique des formes poé­tiques — unique ensei­gne­ment authen­tique pour Ricardo — a pu lui concé­der. Mais ce qui brille plus haut chez Paseyro, c’est son sens de la liber­té et de la civi­li­sa­tion ; de la liber­té contre toute forme d’oppression — y com­pris ces formes, sub­tiles et non moins oné­reuses, qui se dis­si­mulent sous la rhé­to­rique de pré­ten­dues libé­ra­tions —et de la civi­li­sa­tion contre toute forme de fana­tisme. Dans un monde où tant de ceux qui passent pour grands — je me réfère sur­tout aux écri­vains — ont cour­bé la tête devant des pou­voirs dont la mon­naie cou­rante est et était l’oppression, l’intolérance et même l’extermination du dis­si­dent (je pense à des phé­no­mènes comme le sta­li­nisme, le maoïsme et ses luxu­riantes séquelles) jusqu’à vendre leur âme pour une poi­gnée de pro­pa­gande, Ricardo Paseyro a gar­dé l’esprit libre, sans pour autant perdre son inté­gri­té d’un iota. C’est à la seule clar­té de ses idées ou à son seul art poé­tique qu’un tel miracle peut être attri­bué.
À Paris, en juin 1963, Carlos Edmundo de Ory est par­ve­nu à attra­per avec le pré­nom et le nom de Ricardo Paseyro, en seule­ment quatre vers, une res­sem­blance qui vaut bien mieux que le por­trait le plus expres­sif. Qu’on me per­mette de me l’approprier, car il syn­thé­tise fort bien ce que je res­sens moi-même :

Ricardo ardente ardeur
Paseyro passe
passe vite et sans t’attarder
vers ton autre demeure.

C’est bien cela. Il y a chez Ricardo Paseyro, dans ses vers comme dans sa per­sonne, une sorte d’ardeur inces­sante, comme si sa propre sub­stance dis­til­lait, à la manière du phé­nix, un com­bus­tible qui tou­jours se renou­velle. Cette ardeur, aus­si tendre que le bois du chêne — car, chez notre poète, rien ne résonne au cré­pi­te­ment des bois spon­gieux —, est due, je pense, à un intime besoin de tra­ver­ser légè­re­ment le monde, d’arriver vite, sans tar­der, à ce lieu mys­té­rieux et attrayant comme un aimant au pou­voir infi­ni qu’Ory appelle « son autre demeure ».
Ce que je viens de dire a un air mys­tique, et je ne le nie pas, bien qu’il s’agisse d’une mys­tique à part. Dans un poème inti­tu­lé « Annonce » (1998), Paseyro dit avec un sens de l’humour qui ne cache pas la pro­fon­deur du concept :

Je me pré­sente en mys­tique
d’un Dieu tout néan­tis­tique.

  (Pièces d’échecs)

Ou, mieux encore, disons-le avec ces deux vers, de 1965, inti­tu­lés « Art poé­tique », qui reflètent, outre cette dis­po­si­tion, le sens peut-être le plus intime de sa poé­sie :

Du ver­tige de l’eau
tout à coup s’élance une mouette blanche.

  (Dans la haute mer de l’air)

Est-il pos­sible d’exprimer avec moins de mots, avec d’aussi simples mots, sug­ges­tifs, exacts, inépui­sables, inat­ten­dus, le sens pro­fond de la poé­sie ?
Poète de la condi­tion humaine, Ricardo Paseyro, en de nom­breux vers, se dépeint comme un nomade, un pas­sant, un rapide visi­teur de ce monde, et nous ne tar­dons pas à décou­vrir la plus radi­cale condi­tion de l’homme, son des­tin. Nous en avons un bon exemple dans le poème inti­tu­lé « Je suis un visi­teur » (1965), où nous l’entendons dire :

Que la Terre ne sache pas que je vis !
Qu’elles ne sentent pas, les mers, que je navigue !
Qu’il ne com­prenne pas, le ciel, que je le regarde !
Qu’à son hor­loge le temps ne me découvre pas
ni que l’air ne s’agite, si je res­pire !
Je suis tout juste un visi­teur, je ne reste pas,
je quitte le monde sans y être venu…
Mais c’est en vain : le soleil frappe mon corps
et mon ombre lui sert de témoin.

                                     (Mortel amour de la bataille)

Cette manière inébran­lable d’être un visi­teur du monde prend par­fois des carac­tères méta­phy­siques, comme dans ce poème de 1956, qui porte le titre de « L’âme et son visage » :

Nous sommes en Dieu
des feux vaga­bonds, des étin­celles d’un ins­tant :
dans notre fond d’air
pèse un des­tin, un axe cherche le centre
qui gou­verne et le sou­met à sa domi­na­tion.
Dehors,
clar­té désor­don­née
quelque chose appa­raît, brille, agite le temps.
Et ce qui vit est ce qu’on ne voit pas.

                                                 (Le flanc du feu)

Il suf­fit de ces vers pour mon­trer que Ricardo Paseyro est un poète affa­mé de mondes invi­sibles, qui se trouvent au-delà, tou­jours au-delà, sans pour autant ces­ser d’appartenir au coeur de notre propre monde ; un poète, donc, de la condi­tion humaine, mais cette expres­sion, qui pour­rait avoir l’air trop empha­tique ou ampou­lée — rien de plus contra­dic­toire avec la poé­sie et la per­son­na­li­té de Ricardo —, se tem­père par le fait que notre poète semble vivre dans une dimen­sion où les choses peuvent se défaire, s’écrouler, au moindre frô­le­ment. Celui de Paseyro est un monde de choses qui ne se touchent pas, qui sont seule­ment cares­sées par un regard com­pré­hen­sif et éclai­ré ; un monde de choses au-des­sus des­quelles nous devrions cir­cu­ler en état de lévi­ta­tion contem­pla­tive, comme cette « marche de la fumée » que Paseyro voit « tel un oiseau lent sur les mon­tagnes » (« Prière pour les choses », Rome, décembre 1949).
Ceci dit, on com­pren­dra pour­quoi, pour aller plus avant, je dise à pré­sent que Ricardo Paseyro est aus­si — et peut-être sur­tout — le poète des pro­fondes écoutes, de ces appré­hen­sions abys­sales sans les­quelles la voix poé­tique ne pour­rait être pro­fé­rée, comme on le voit dans ces vers de son Poème pour un bes­tiaire égyp­tien, dans les­quels le désert et le dépouille­ment des yeux sont la pré­pa­ra­tion, le via­tique, pour les plus hautes contem­pla­tions  :

Et j’écoute déjà le désert aban­don­né,
mes yeux se dépouillent : je suis seul.
Aucun corps ne pèse sur aucune herbe.
Et je suis seul dans un désert lent
tan­dis que la foule des étoiles tourne.

À ces vers de 1950 semblent faire écho ces autres vers, écrits neuf ans plus tard dans Musique pour hiboux :

… la trans­pa­rente
com­pa­gnie du soleil semble éter­nelle
tan­dis que la mort dans ses quar­tiers som­meille.

Dans son explo­ra­tion de la condi­tion humaine, faites de coups de pin­ceaux aus­si légers que les cou­leurs sont pro­fondes, brille de sa propre lumière « L’histoire », poème appar­te­nant au livre Pour affron­ter l’ange (1993) :

Naître, pleu­rer, dor­mir, gran­dir, aimer,
en ter­mi­ner et reve­nir seul au début,
telle fut, telle est, telle doit être l’histoire
des heures pas­sées sur la Terre.
Avant et après, absor­bée en elle-même,
l’éternité ne res­semble à rien.

C’est-à-dire le temps avec ses his­toires, avec ses tenaces ana­lo­gies et méta­mor­phoses, face à l’éternité, qui trans­cende tout, absor­bée, abs­traite du monde.
Ces der­nières années, l’anxiété, le pes­si­misme, l’amertume envers le des­tin de la civi­li­sa­tion, de l’humanité, qui, avec de sombres tona­li­tés depuis l’observatoire pri­vi­lé­gié de Paris, a creu­sé dans la poé­sie de Ricardo Paseyro des gale­ries de plus en plus pro­fondes, sou­ter­raines, comme on le voit dans ce poème, inti­tu­lé « Avenir », écrit au cours de ces deux der­nières années, où nous assis­tons à une sin­gu­lière répar­ti­tion des rôles, comme si l’Auteur de l’oeuvre repré­sen­tée dans le grand théâtre du monde avait décré­té des muta­tions qui, sous une appa­rence humi­liante, offrent de nou­velles oppor­tu­ni­tés à une Humanité éblouie :

Les arbres par­le­ront des poètes.
Les pois­sons pein­dront les peintres.
Les élé­phants, de leurs fines trompes,
écri­ront les notes du sol­fège.
De leurs trous, les taupes tran­sies
éclai­re­ront le ciel cen­dré.
Et les hommes ? Après avoir médi­té,
ils revien­dront à la forêt ori­gi­nelle.
Peut-être qu’à force de ron­ger des racines
ils réap­pren­dront à avoir une âme.

Parfois, ce n’est pas le pes­si­misme qui assaille le poète, mais une vision, bles­sante et per­plexe, de cet étrange monstre qu’est l’homme, comme on le voit dans le poème qui clôt ses Poésies com­plètes et qu’il m’a fait l’honneur de me dédier :

Le meilleur monde est celui de cha­cun !
Cette fleur exhale son par­fum,
le cac­tus du désert aime les dunes,
le crabe se plaît avec ses pinces,
le requin cultive des dents saines.
Il est reve­nu à l’homme, par bon­heur,
de pos­sé­der un cer­veau embrouillé
et l’âme divi­sée en mille mor­ceaux.

Ricardo Paseyro appar­tient à la race de ceux qui ont regar­dé le démon en face, sans sour­ciller, sans faire un pas en arrière, sans perdre conte­nance, sans renon­cer aux grandes et aux petites valeurs qui donnent du prix à la vie. Et il l’a vu sous les formes ter­ribles, sinueuses, para­ly­santes avec laquelle on l’a ren­du si fré­quent, si léta­le­ment fré­quent, dans ces cin­quante der­nières années. Sa voix s’est éle­vée contre l’hypocrisie et le cynisme de tous ceux qui ont fait de grands et misé­rables com­merces avec la rhé­to­rique — la rhé­to­rique de la cause du pro­lé­ta­riat, la rhé­to­rique de la libé­ra­tion des peuples, la rhé­to­rique de la soli­da­ri­té humaine, la lita­nie est inter­mi­nable —, rhé­to­rique qui a seule­ment ser­vi à ce que les plus féroces tyran­nies oppriment des cen­taines de mil­lions d’êtres humains sans déran­ger la conscience des tyrans et de leurs ser­vi­teurs. Ricardo Paseyro n’a jamais été du côté des bour­reaux, aus­si dégui­sés qu’ils aient pu se pré­sen­ter sur les scènes du pou­voir ; il n’a jamais été non plus l’un de ces poètes cour­ti­sans, si pri­més, si récom­pen­sés, si invi­tés, parce que pour lui la fonc­tion de la poé­sie, de l’écriture lit­té­raire, n’a jamais consis­té à orner de plumes d’autruche, avec des lam­beaux de rhé­to­rique, un aus­si macabre office. Et c’est pour cela, pour cela sur­tout, que, comme Fernando Arrabal nous le rap­pe­lait il y a quelques jours, Ricardo Paseyro a subi « le har­cè­le­ment de la meute (jusqu’aujourd’hui !) : durant plus d’un demi-siècle de per­sé­cu­tions, de vetos, aucun abso­lu ne fut har­ce­lé par d’aussi hor­ribles calom­nies. (…) Paseyro fut vic­time de ceux qui comptent sur la ruine de la digni­té et sur des fan­tômes tyran­niques et tita­niques. Sans rap­pe­ler les assas­si­nés, les muse­lés, il écrit avec une infi­nie dis­cré­tion : “Cela fait déjà tant de siècles et de morts /​ que je salue et bénis les étoiles” ».
On com­prend qu’un poète qui, d’Istanbul, un mois de jan­vier d’il y a cin­quante ans, osait dire : « Donnez-moi la lune et son vais­seau d’argent », ait été la cible des flèches de ceux qui n’ont pas hési­té à mettre la liber­té et l’intégrité sous la botte des Titans.
« La beau­té du monde — dit Paseyro — est un cadeau /​ et la contem­pler me coûte la vie. » Qui dit cela ne peut que bien savoir ce qu’il dit et avoir atteint le fond des choses.

Ignacio Gómez de Liaño
Madrid, 9 mai 2000.

 

Traduction Yves Roullière.

 

La confé­rence ici tra­duite a été pro­non­cée à l’occasion de la sor­tie des Poesías com­ple­tas de Ricardo Paseyro, puis publiée dans Poesía, por ejem­plo, Madrid, n°13, été 2000.
Elle a ensuite fait l'objet d'une publi­ca­tion dans le 5ème n° de la revue NUNC.
Recours au Poème remer­cie Réginald Gaillard, Franck Damour et Yves Roullière pour leur aimable auto­ri­sa­tion.

 

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