> Pour une revue de poésie qui refuserait enfin de tapiner pour l’absolu

Pour une revue de poésie qui refuserait enfin de tapiner pour l’absolu

Par | 2018-05-22T04:21:14+00:00 7 octobre 2014|Catégories : Revue des revues|

Suite à la paru­tion dans Recours au Poème de l'article de Gwen Garnier-Duguy sur le der­nier n° de Nunc consa­cré à Bousquet, Alain Jugnon a sou­hai­té por­ter la contra­dic­tion. Ce que nous lui accor­dons volon­tiers. 

 

Ce type d’hommes d’une valeur supé­rieure s’est déjà bien sou­vent pré­sen­té, mais à titre de hasard heu­reux, à titre d’exception, jamais parce que vou­lu. Bien au contraire, c’est jus­te­ment lui que l’on redou­tait le plus : jusqu’à main­te­nant, il fut à peu près « ce qui est redou­table ». Et c’est la crainte qu’il ins­pi­rait qui ame­na à vou­loir, à éle­ver, à obte­nir enfin le type oppo­sé : l’homme-animal domes­tique, ani­mal gré­gaire, ani­mal malade, le chré­tien…

Nietzsche, L’Antéchrist, §3.

 

Il faut com­men­cer à com­prendre cela, à le faire savoir, à vou­loir l’écrire pour que tout un cha­cun, dans les revues, dans la vie, dans la pen­sée, le sai­sisse : la poé­sie est le contraire de la reli­gion. De toute reli­gion. De chaque reli­gion, ter­ro­riste ou pas, de béni­tier ou de char­bon­nier, reli­gion maline ou reli­gion câline, reli­gion avec pape, pope ou peuple. La poé­sie c’est l’être là de l’homme plein et en jeu. Ce que ne sont ni les papes ni les saints. Eux : ils sont dehors. Eux c’est : pas de sexe pas de poé­sie, pas de corps pas de poème.

Gwen Garnier Duguy sait cela mais, pour écrire ici à pro­pos d’un numé­ro de revue consa­cré à Bousquet le poète, il semble oublier cette sépa­ra­tion, il semble pas­ser outre cette césure : s’extasier sur la vie sous forme de gran­deur abso­lue de deux papes morts ne peut valoir pour cri­tique lit­té­raire, sur­tout avant de rendre hom­mage aux poètes qui ont contri­bué, en tant que poètes, à cette revue lit­té­raire. Il se trouve que tous ces poètes-là sont en train de refu­ser la dédi­cace aux deux papes morts et saints que la revue Nunc a mis en page en son exergue : ce sont des poètes alors ils le disent à la revue Nunc et la revue Nunc refuse de l’entendre car, comme l’écrit Garnier Duguy, ce sont tout de même de grands papes ces hommes-là, ce sont des figures vivantes de l’absolu pour notre civi­li­sa­tion.

On entend l’injonction comme dif­fu­sée au haut-par­leur : la poé­sie doit plier l’échine, la poé­sie doit sou­mettre la lettre et démettre l’esprit.

N’est-ce pas là ce contre quoi Antonin Artaud, cet autre poète, hur­lait tou­jours, hur­lait sans cesse. Artaud qui aurait pu balan­cer ici : de la mort, du pape, jamais plus, jamais comme ça, jamais là et jamais pour les poètes, quel que soit la mort, le pape, toute la reli­gion. C’est pré­ci­sé­ment cela la poé­sie en revue et en vie, s’attaquer fort de son droit au « châ­trage de la par­tie sur­hu­maine de l’homme ».

Nous en aurons fini en citant Françoise Bonardel (qui fait par­tie des auteurs pas très contents des manières de faire de la revue Nunc dans cette affaire de spé­ciale dédi­cace faite aux papes morts) qui, dans son der­nier grand livre artau­dien, en finit elle-même avec toute ten­ta­tive de récu­pé­ra­tion de notre Artaud via la reli­gion, la mort ou la papau­té – et cela vau­dra aus­si exac­te­ment pour notre Bousquet – : « Parce qu’il se sait poète, Artaud reven­dique le droit de rêver acti­ve­ment à la pos­si­bi­li­té que le seul état d’homme rende « savant », omni­scient des secrets essen­tiels et éter­nels de la culture. Balayant avec inso­lence les pré­ten­tions des « spé­cia­listes » et autres chancres de la vita­li­té ; refu­sant l’automutilation née de cer­taine alliance redou­table entre une ratio­na­li­té étri­quée, une morale dévote et une psy­cho­lo­gie sans âme, Artaud oppose déjà la force de résis­tance du corps et du cœur aux inves­ti­ga­tions meur­trières de la seule intel­li­gence, à la traî­trise des intel­lec­tuels, et appelle les hommes et les dieux à une vie magni­fiée. (…) Affirmer que l’homme peut tenir debout, res­pi­rer plus ample­ment et s’ouvrir au monde sans l’aide des béquilles idéo­lo­giques qu’on lui impose de toutes parts, n’a pas ces­sé de consti­tuer l’essence d’une révo­lu­tion encore à faire où Artaud nous pré­cède à jamais » (Antonin Artaud ou la fidé­li­té à l’infini, page 181, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2014)

Tous les papes sont d’abord intel­li­gents, d’abord auto­mu­ti­lés et d’abord spé­cia­listes : Artaud et Bousquet sont tout le contraire. D’abord poètes.

 

Alain Jugnon, direc­teur de rédac­tion des Cahiers Artaud

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