Rémi Madar, En sursis de lumière, extraits

Par |2026-09-06T08:24:05+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Poèmes, Rémi Madar|

I

je suis entré dans la lumière

il ne pleut pas, il ne pleut plus
ou s’il pleut

des larmes dorées
tombées d’en haut

dans le jardin d’hiver
la tête en com­mu­nion avec le ciel
une traînée — étoile filante
une trace — grésille­ment final

par­fois aus­si une tran­shu­mance blanche
cav­a­liers errants, barbes gris­es, vénérables

lucifère entre par les pores et dans les interstices

la lumière
une main chaude sur ma nuque
une paume mutilée
dont je me recouvre

mon vis­age ?
un fusil ridé…

et mon corps ?
un lézard sous une pierre…

mal a dit

il est temps

au bout, à bout de souffle

une voix
c’est main­tenant ou jamais !

peut-on ajourn­er ?
non.

décaler ?
non.

revenir en arrière ?
non plus.

la lumière, un linceul, l’étendard d’une vie sur mon buste
encore en vie…

la lumière pleure ses derniers rayons
se rétrécit
pamoison
puis un cocon de feu
une ultime lueur
dans le jour qui saigne

mon regard
le plac­ard — pleurs noirs

mon corps
des veines, des racines

mon cœur
des paumes sur des peaux

mon âme
un éclair sous un toit

en atten­dant l’instant fatidique
quelques souf­fles encore bienheureux

une voix qui dit : inspire, expire

cas­cade de doigts sur le dos du toit

la mai­son vit…

frag­ments dans la mémoire qui ago­nise — flux et reflux

témoin : le jardin d’hiver
donne sa langue au chat

mimosas et genêts dans le vent froid
branch­es en san­glots contenus

et le ciel
un génie
un dais noir
l’autre cœur
l’autre versant

pour l’heure, la vie ici-bas
la vie de ce qui a été
surtout

rires à l’étage
pleurs dans le séjour
un enfant court et glisse sur le parquet
la mère s’absente dans le canapé
le père s’accroche à ce vivant
qui s’enivre du vivant

qui grince des dents ?
un aveu­gle à l’index tor­du mais puissant

voy­ages autour du globe
les sourires volent en éclat
sur des vis­ages étrangers

nous pleu­rons par­fois de joie

le petit réclame la vie jusqu’au désastre
qui lui remet un chèque en sang ?

qui grince des dents ?
une bouche éden­tée dans un trou partout

le petit devient grand
le père se prosterne
la mère, pâle gar­di­enne du fils
il arrache l’enfant aux cinq vents
aux mille et une stations

la ter­ri­ble pirou­ette de la vie moderne
de ses élans nerveux
vers des devenirs
de plus en plus fêlés…

retour au jardin d’hiver
à la lumière
au teint qui décline

à l’orée du jardin
au cré­pus­cule rougeoyant
le ciel fait la moue
sa mon­tre d’un temps qui ne passe plus
sans anguille et sans cadran

le ciel dit pour­tant : il est temps

II

je ne suis pas mort
pas encore du moins…

sur­sis de qui ? du ciel clé­ment qui remet mon envolée…

sur­sis… pour quoi ? le deuil d’une vie, la mienne ici-bas…

sur­sis.

couteau sous la gorge
saigne­ment et tremblements
mais sur­sis quand même

rompre le fil de la chair du fils
inter­rompre la marée des souvenirs
et ne plus savoir la sec­onde d’après

être l’écorce creuse, vide
dans ce jardin d’hiver
où la lumière saigne le bleu des veines

et quand la lune sera là
j’irai me pen­dre dessus !

 

III

la lumière éclabousse la maison
dans tous ses états à cause de l’illumination

elle tra­verse les murs
mitraille les toits
fait fi des nuages de la nuit et

je la reçois
por­teur de sa croix
flam­beau à la main
héri­ti­er de sa flamme

j’irai sûre­ment voir l’au-delà
avec elle en mon sein

et alors…

encore les souvenirs

le deuil, une mon­tagne impos­si­ble à gravir ?

le fils
le mien
grand bar­bu véloce au pied de la vie qui sourit

je ne vois pour­tant en lui
que le petit qui m’émeut
clame mon nom
réclame…

l’épouse que j’ai tant…

 

IV

mes aïeux et tous ceux qui cir­cu­lent en moi ?

là quelque part entre le tronc et l’horizon
là quelque part entre l’avion et les ions
là quelque part à mi-chemin entre l’espace et l’infini

vous exis­tez
vous corps invis­i­bles, dis­crets et au diapason

on dit de vous les pires mensonges
que vous n’êtes pas
parce que pas là

moi en ce moment sur le pont et en sursis
je vous vois
je vous donne voix au chapitre

votre lit mesure l’incommensurable
et les étoiles enton­nent en chœur
des couleurs
des clameurs
quand vous les étreignez de vos bras géants

je vous avais dit adieu
un tort

j’ouvrirai d’ici peu une porte

bon­jour mes aïeux
et tous ceux dis­parus, cer­cle de ma vie

 

V

j’ai retrou­vé une lettre
où je sig­nais amour
et toi tu ne
toi tu ne…

enfin j’ai écrit com­bi­en déjà…

j’ai vio­lé le périmètre de l’absence
crevé les con­tours de l’attente
j’ai tenu la branche d’un arbre
j’ai failli…

quand je suis tombé
fils m’a relevé

sans lui que serais-je ?

et main­tenant à l’orée du départ
je pense à toi
aux lettres
aux absences prélevées

où es-tu ?

as-tu quit­té en fusée ?

parviens-tu à sourire aux lam­pes éclairées ?

l’interrupteur est-il tou­jours allumé ?

qui dira ton corps ?
ta peau ?
l’aura qui t’auréole ?

est-ce que je m’accroche aux lambeaux ?

 

 

Présentation de l’auteur

Rémi Madar

Né en 1968 à Enghien-les-Bains, Rémi Madar pour­suit depuis plus de vingt ans une œuvre romanesque où se croisent errance con­tem­po­raine, fragilité iden­ti­taire et quête de sens. Après des études de let­tres con­sacrées à la man­i­fes­ta­tion du sacré dans l’œuvre de Eugène Ionesco (D.E.A), il enseigne les let­tres mod­ernes (lycée et uni­ver­sité) tout en dévelop­pant une écri­t­ure atten­tive aux zones de bas­cule du réel, aux déplace­ments intérieurs et aux formes mod­ernes du dépouillement.

Auteur de nom­breux romans — par­mi lesquels La voie des maîtres, Odyssée pour les voy­ants, Implaca­ble, Humains régénérés ou Voyageurs — il développe une œuvre tra­ver­sée par les ques­tions de dérive exis­ten­tielle, de trans­for­ma­tion intérieure et de présence au monde. Il est égale­ment l’auteur de l’essai Les dif­férents con­tours du voy­age. Une expéri­ence soli­taire et col­lec­tive (2024) et a dirigé l’ouvrage col­lec­tif Paroles de jeunes sur le chemin de Com­postelle.

Par­al­lèle­ment à son tra­vail romanesque, Rémi Madar pub­lie régulière­ment des poèmes, arti­cles et notes cri­tiques dans plusieurs revues lit­téraires. Il est tré­sori­er de l’Association Poésie/Première et con­tribue à la revue Poésie/Première. Ses poèmes ont égale­ment été pub­liés dans la revue Pos­si­bles, dirigée par Pierre Per­rin, dans la revue Comme en Poésie ain­si que sur le site lit­téraire Francopolis.

Son tra­vail explore les ten­sions entre sat­u­ra­tion du monde con­tem­po­rain, dérive iden­ti­taire, quête spir­ituelle et recherche d’une forme de sim­plic­ité incarnée.

Bibliographie 

Romans

  • Voilà
  • Maisons prov­i­den­tielles
  • La voie des maîtres
  • Odyssée pour les voyants
  • Gifles
  • Implaca­ble
  • Une voie pour une voix
  • Des étoiles dans les yeux
  • Humains régénérés
  • Voyageurs

Essai

  • Les dif­férents con­tours du voy­age. Une expéri­ence soli­taire et col­lec­tive (2024)

Ouvrage col­lec­tif

  • Paroles de jeunes sur le chemin de Com­postelle (pré­face de Rémi Madar).

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