> Réponse du comité de rédaction de Nunc aux reproches qui lui sont faits concernant Bousquet

Réponse du comité de rédaction de Nunc aux reproches qui lui sont faits concernant Bousquet

Par |2018-10-21T05:56:38+00:00 13 octobre 2014|Catégories : Revue des revues|

Dans la der­nière livrai­son de Nunc[1], nous avons pla­cé en ouver­ture du numé­ro un « in memo­riam Karol Wojtyla et Angelo Giuseppe Roncalli », deux ecclé­sias­tiques dont les hautes figures peuvent, selon nous, ins­pi­rer notre temps : le pre­mier, théo­lo­gien, homme de théâtre et poète, a lut­té contre les tota­li­ta­rismes nazi, puis com­mu­niste ; le second a été pro­po­sé par d’éminentes figures juives pour rece­voir le titre de Juste car il a, pen­dant la Seconde guerre mon­diale, sau­vé plu­sieurs mil­liers de juifs mena­cés de mort. à la fin de leur car­rière ecclé­sias­tique, ils ont été pape sous les noms, res­pec­ti­ve­ment, de Jean-Paul II et Jean XXIII… Que cet hom­mage les ait salués sous leur nom « civil », et non sous les noms qu’ils choi­sirent lorsqu’ils devinrent pape, n’est pas un détail négli­geable : c’est avant tout à ces deux hommes, pour l’intégralité de leur vie, que notre signe fai­sait réfé­rence, suite à leur cano­ni­sa­tion au prin­temps der­nier. Comme tous les autres in memo­riam qui ouvrent cha­cun de nos numé­ros, ils fai­saient écho non aux textes de ce numé­ro, et sin­gu­liè­re­ment à ceux du dos­sier du numé­ro, mais à l’ensemble du pro­jet édi­to­rial de Nunc.

Cependant, cela a cho­qué et a même été per­çu comme une forme de vio­lence par cer­tains auteurs du dos­sier Joë Bousquet. Nunc a reçu de leur part une lettre col­lec­tive où ils s’offusquaient de la men­tion de ces deux hommes d’Église en ouver­ture du numé­ro, se sen­tant pris en otage par une foi ou une ins­ti­tu­tion dans laquelle ils ne se recon­naissent pas.

Alors, que cela soit dit, sans détour, et clai­re­ment : jamais notre inten­tion ne fut de bles­ser les auteurs de ce numé­ro ; encore moins de les enrô­ler sous une ban­nière catho­lique. Ce que la plu­part des autres auteurs du numé­ro ont bien com­pris, comme les plus de six cents auteurs qui ont par­ti­ci­pé à l’aventure de Nunc depuis douze ans. Auteurs dont la plu­part ne sont pas catho­liques, pour autant que nous puis­sions le savoir, car nous ne deman­dons à per­sonne de pré­ci­ser son appar­te­nance reli­gieuse ou idéo­lo­gique pour paraître dans nos pages ! Tous sont bien­ve­nus, dès lors qu’ils par­tagent avec nous une même convic­tion : le monde n’existe que par notre sens de l’hospitalité. Un sens d’autant plus déci­sif pour Nunc qu’elle a une grande part de ses racines – sans que cela soit exclu­sif – dans la culture chré­tienne.

Nunc est une revue libre de toute ins­ti­tu­tion, indé­pen­dante et, oui, enchar­née par le souffle chré­tien, pour reprendre le mot du socia­liste Péguy. À la lec­ture de nos pre­miers numé­ros, cer­taines voix s’étaient éle­vées pour nous repro­cher de ne pas affi­cher une ligne édi­to­riale claire. Elles avaient rai­son, et c’était de notre part tout à fait volon­taire : nous avions alors refu­sé tout texte pro­gram­ma­tique, pré­fé­rant un dévoi­le­ment au fil des numé­ros[2], ce qui nous lais­sait une liber­té abso­lue et une ouver­ture constante à l’inconnu. Enfin, cela nous a per­mis de tis­ser un « chris­tia­nisme en fili­grane », comme l’a écrit Robert Scholtus. Après douze ans d’une vie chao­tique et 33 numé­ros parus, il ne fait plus mys­tère que Nunc est une revue de sen­si­bi­li­té chré­tienne qui a consa­cré des dos­siers à Jean-Louis Chrétien, Jean-Luc Marion, Andrei Tarkovski, Jean-Claude Renard, Jean Grosjean, Pierre Emmanuel, Marcel Jousse, sans par­ler de tous ceux publiés en marge des dos­siers, poètes, essayistes et artistes.

Enracinée, entée et, à cause de cela, hos­pi­ta­lière.

Nunc n’a pas d’autre ligne de front que celle qui déli­mite ceux, d’une part, qui sont ouverts à l’échange, à la tra­ver­sée de lieux qui ne sont pas for­cé­ment les leurs, et ceux, d’autre part, qui lèvent haut leurs ban­nières comme des murs, les iden­ti­taires de tous aca­bits, que ce soit d’un point de vue spi­ri­tuel ou poli­tique. à ceux qui pré­fèrent l’affrontement sté­rile, à ceux qui ont besoin d’un os à ron­ger pour se sen­tir exis­ter, sachez-le : vous ne ferez que nous tra­ver­ser, sans nous tou­cher, et nous conti­nue­rons d’avancer, libres – et sans ran­cœur aucune, pré­ci­sion impor­tante.

Jean Paulhan écri­vait à Jean Guéhenno, en 1932, que « la NRF n’est pas une revue poli­tique, mais lit­té­raire : je veux dire qu’elle attend des lettres une révé­la­tion de l’humain plus authen­tique, plus entière que de n’importe quelle doc­trine sociale ou poli­tique ». Nous ajou­te­rions : « doc­trine reli­gieuse ». Toutefois Nunc n’attend pas seule­ment des lettres une « révé­la­tion plus authen­tique de l’humain » ; elle l’attend aus­si de l’art, de la phi­lo­so­phie, de la théo­lo­gie, de la prière, etc., en un mot : de toute acti­vi­té de l’esprit.

Nunc ne s’interdit rien ; elle se nour­rit de tout ce qui est sus­cep­tible de nour­rir et gran­dir notre huma­ni­té. Ce que nous écar­tons : ce qui divise, abaisse, avi­lit, dégrade, l’esprit comme le corps. Voilà notre ligne de front.

Notre sou­ci pre­mier, depuis douze ans, est l’hospitalité. Sinon, quel sens cela aurait eu de publier Anne Teyssiéras, Lorand Gaspar, Salah Stétié, Nicolas Rozier, Werner Lambersy et tant d’autres qui, sans y adhé­rer tout ou par­tie, connais­saient par­fai­te­ment les fon­de­ments de la revue Nunc et y trou­vaient ce sens de l’hospitalité qui, seul, nous tient ensemble ?

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L’hospitalité est ce qui défi­nit l’homme. Elle n’est pas une qua­li­té suplé­men­taire, une option qui ferait de nous un par­fait gent­le­man, avec un soup­çon de dis­tinc­tion. Non, l’hospitalité est l’essence de l’homme, elle dit l’essence de l’homme. Toutes les cultures humaines le savent et en ont fait une valeur car­di­nale, prio­ri­taire sur tout – sauf les cultures modernes et post-modernes. L’hospitalité dit com­ment l’expérience de l’étrangeté est au cœur de l’expérience de l’humanité.

Sans doute, cela a-t-il com­men­cé dans un coin de désert, autour d’un puits, sous le chêne de Mambré, près d’Hébron, en Cisjordanie. Quelques tentes dres­sées, un vieil homme attend. Il attend un fils. Et dans la sixième heure – ou était-ce la neu­vième ? –, trois hommes, des étran­gers – leurs habits, leur allure, leur langue, tout le dit – sur­gissent. Le vieil homme s’affaire, il appelle ses ser­vi­teurs, on dresse un ban­quet, on puise de l’eau. Sans doute, ce repas est-il pris en silence. Sans doute, le vieil homme est-il res­té à l’écart. Mystère de la ren­contre. Les étran­gers s’avèrent être un. Signes de l’Étranger. Celui dont on ne peut prendre la mesure. L’Incommensurable. Qui nous heurte, nous déplace, nous noma­dise.

Alors le vieil homme se met en marche à son tour, empor­tant ses tentes pour les étoiles. Il se met en marche et arrive là où il devient, à son tour, étran­ger, le signe de l’Étranger. Incommensurable.

C’est ce double mou­ve­ment que recèle le double sens du mot « hôte », à la fois celui qui reçoit et celui qui est reçu. L’ambivalence du mot – déjà pré­sente dans le latin – n’est pas ambi­guï­té : elle dit seule­ment la dyna­mique vitale à l’œuvre dans l’hospitalité. Dynamique vitale et exis­ten­tielle, comme un exer­cice en huma­ni­té qui nous donne à ren­con­trer en cha­cun cet Expatrié par excel­lence – Dieu. En effet, des com­men­ta­teurs juifs, puis chré­tiens, puis musul­mans, ont vu, dans ces trois étran­gers venus visi­ter le vieil homme Abraham, la mani­fes­ta­tion de Dieu. Manifestation qui donne au vieil homme un enfant ines­pé­ré. Manifestation qui révèle le vieil homme à lui-même : c’est la visite des étran­gers qui lui rap­pelle sa condi­tion d’étranger. Initie une tra­ver­sée de soi. De son propre désert.

Mais il n’est peut-être pas indis­pen­sable d’y voir la trace de Dieu. Certains pour­ront y lire celle du « dehors » (pour reprendre l’expression de Pierre Zaoui). Ou de l’Autre (dans la lignée d’Emmanuel Lévinas par exemple). Ou encore, pour ceux qui pré­fèrent le plu­riel à la majus­cule, des dieux, des dehors, des autres. À cha­cun de déci­der quel nom don­ner à cette expé­rience de l’exil si urgente en notre temps : « [Le sen­ti­ment d’être exi­lé] per­met l’ironie qui dégonfle les faux sérieux et ne cherche pas à mettre du Sens ou des Valeurs ou des Identités à chaque coin de rue. Il per­met une inno­cence qui dégonfle l’ironie auto-ins­ti­tuée, cette dis­tance auto­ma­ti­sée qui struc­ture l’indifférence et nous arrache à l’exil. Il per­met l’engagement qui n’oublie jamais la per­sonne et la contem­pla­tion qui ne se prend pas pour le tout du monde. Cette expé­rience de des­sai­sis­se­ment est le che­min contem­po­rain de l’homme. » (Liminaire de Nunc nº7, avril 2005).

Mais cette tra­ver­sée n’est pos­sible que si l’on sait accueillir l’autre, sans le juger, ni sans se déju­ger. Si l’on sait aller chez l’autre sans le juger, ni sans se déju­ger. Entrelacement de droits et de devoirs tour­nés vers l’autre, por­tés par l’attention à l’autre, lui don­nant ain­si d’apprendre à vivre avec ce qui ne cor­res­pond pas à sa vision du monde. Pour que l’hospitalité se fasse ren­contre – et non indif­fé­rence, et non ce rela­ti­visme idéo­lo­gique qui masque si mal la bien-pen­sance –, il faut accep­ter une tra­ver­sée de son iden­ti­té, ce qui sup­pose d’avoir conscience de ses racines, de ses héri­tages, de ses tra­hi­sons. Ce qui sup­pose d’accepter l’autre dans son alté­ri­té. Dans la confron­ta­tion, qui par­fois irrite, mais qui per­met de vivre vrai­ment ensemble et ne ramène pas l’autre à soi, ne réduit pas l’autre à un autre soi-même.

L’hospitalité est l’acte fon­da­teur d’un monde com­mun où une parole par­ta­gée demeure pos­sible. Sans elle, l’hospitalité, et le res­pect de l’espace inves­ti par les hôtes, c’est la guerre – le polé­mos /​  la polé­mique –, l’intrusion de l’idéologique, id est l’envers de la pen­sée.

 

Réginald Gaillard, Franck Damour

 

 


[1]. Nunc n°33, juin 2014.

 

[2]. Cf. les limi­naires des Nunc n°1 & 2 consul­tables, comme tous les autres limi­naires, sur le site des Éditions de Corlevour : www​.cor​le​vour​.com.

 

 

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