> Rouge contre nuit (9), Maxime N’Débéka, Toi, le possible chimérique – suivi de Les divagations de rêveur insomniaque

Rouge contre nuit (9), Maxime N’Débéka, Toi, le possible chimérique – suivi de Les divagations de rêveur insomniaque

Par | 2018-02-24T07:05:00+00:00 29 décembre 2015|Catégories : Essais|

 

 

Jamais n’est si trop tar­dive
la pour­suite de la Beauté
l’exigence du monde humain
la résis­tance aux van­dales
des rives de la vie rêvée.

Oser l’apostrophe du titre (vers emprun­té à un poème de Mahmoud Darwich), le pro­nom direct de deuxième per­sonne pour nous inter­ro­ger. Quel est le nom ? Quel est l’adjectif ? Lequel l’emporte ? La visée serait-elle accom­plie dans la chi­mère, être hybride ou dans l’hypothétique hyp­nose du « pos­sible » non réa­li­sé ?

Trois par­ties, pour le pre­mier livre, avec des sous-par­ties numé­ro­tées et un titre en ita­lique : cha­cune révèle un état ou un pro­ces­sus (Détraquement, Frustration, Hallucination…), étapes psy­cho­lo­giques, phases d’instabilité pour consti­tuer le socle épi­neux du poème. Les vers sont irré­gu­liers, du vers court au ver­set :

« un smog de cer­veau embrouille le pôle magné­tique de l’horizon fer­tile »

Brume où débutent les « ter­mites chi­mères à l’ouvrage ». Ça décante où démarre. Il semble que « les vis­cères du rêve » ont frei­né l’amorce, pas caduque. Les sons en rebonds lancent une étape, « un fluide caus­tique qui chao­tique la terre uto­pique ». Les images, nom­breuses (on ne lésine pas), se téles­copent et les vers vont leur che­min de poème, « une ère gla­ciaire qui lapi­di­fie les bron­chioles de l’espérance ».

Poète d’un pays secoué par des guerres civiles, par des coups d’état ou des pré­si­dents se main­te­nant par la force, voi­ci que s’avance le poète Maxime N’Débéka, éga­le­ment auteur de pièces de théâtre dénon­çant les crimes des pou­voirs post-colo­niaux (et ministre de la culture de la République du Congo en 1996). Il rap­pelle ici, en une sorte de lita­nie bilingue, les souf­frances de villes et vil­lages du Congo lors des guerres civiles : Mayama, Kinkala, Boko, Mpangala… Il dénonce les « van­dales », il désigne la peur, le décou­ra­ge­ment, les renon­ce­ments face à ces vio­lences sans cesse recom­men­cées…

Mais il exprime aus­si et sur­tout la néces­si­té de conti­nuer la lutte et la quête de Beauté, la recherche du Bonheur.

« Tout comme le fameux rocher de Sisyphe »

ce vers seul sur la page se détache, il est sui­vi d’un grand espace vide…

Or la Beauté naî­tra de la musique et de la poé­sie. Elle est engen­drée par les mots et leur chant. Maxime N’Débéka en appelle à Sylvain Bemba (1937-1995), « l’Aîné », et à Sony Labou Tansi (1947-1995), « le Cadet », pour tou­cher peut-être un jour « le Continent concret du Bonheur ». Sylvain Bemba avait pour pro­jet de ras­sem­bler « la phra­trie des écri­vains congo­lais », la décri­vant comme « cette extra­or­di­naire chaîne de mon­tage intel­lec­tuel qui voit les écri­vains au Congo ras­sem­bler page après page, rêve après rêve, le livre com­mun de la vie qui trans­pire de la dou­leur des oppri­més et saigne de la dou­leur des souf­frants »1.Toi, le pos­sible chi­mé­rique for­mule ce vœu, acti­ver le rythme de l’union se recom­po­sant :

« bipe-lui le spin de la fra­ter­ni­té
de rythme digi­tal infi­ni
le temps com­pac­té de là-bas
la galaxie ya Bemba et le cadet Sony
rat­ta­chés ras­sem­blés réuni­fiés

ain­si long­temps ça dure peu de temps
des ins­tants étroits gor­gés de flux d’éternité

à l’évidence
la phra­trie régé­né­rée hâte le che­min de la Beauté »

Face à la mort et aux condam­na­tions, le che­mi­ne­ment reprend sur la « lèvre émer­gente », une nais­sance dans la « dépres­sion ». Celle-là même de l’état psy­chique déla­bré, de la météo d’orage ou du vide à com­bler de com­bus­tions « si la vibra­tion d’une parole peut encore s’inventer ». Tout est mesu­ré en termes cor­po­rels : « dans le réseau des neu­rones », le poète racle sa voix, cible les « calo­ries arides des arthroses », car dévoi­ler le rêve doit sou­le­ver les ralen­tis­seurs. Beauté visée (majus­cule à l’initiale dans le texte).

Les mots, le rythme habitent les corps.

On sent que ça craque, ça résiste : « ding ding dong » en ono­ma­to­pées qui roulent sur plu­sieurs vers autant qu’en révé­la­tion dingue de ce qui coince. Pour la rup­ture des conjonc­tions ou adverbes tem­po­rels iso­lés, « quand » ou « alors » sur un seul vers, mais avant que démarre et enclenche, « le mag­ma informe à lire ». On ne contourne pas, on se frotte dans Toi, le pos­sible chi­mé­rique du poète congo­lais Maxime N’Débéka. D’ailleurs, en vers, moult arrêts sur des conjonc­tions appa­rem­ment ras­su­rantes. Logique sauve ? « [C]omme si » c’était pos­sible mais « arrê­té /​ figé », mal par­ti l’envol « se néan­ti­sant », le par­ti­cipe pré­sent sou­vent s’attache au pro­ces­sus de des­truc­tion tra­duit dans sa durée tor­tu­rée.

L’enchaînement est agram­ma­ti­cal, la jux­ta­po­si­tion aligne le chaos par groupes nomi­naux, en vers iné­luc­tables, « à vifs périples rudes haltes fati­diques ». Pour la dic­tion, l’entrave caho­tante des alli­té­ra­tions (-r) et les ensembles dans les­quels un adjec­tif peut s’adjoindre à un nom ou un autre tant la trans­crip­tion du tumulte et la per­cep­tion d’une faille rendent caduque une ligne mélo­dique accom­plie. Le lexique d’ailleurs porte un réfé­ren­ce­ment incom­plet, « nul », « rien », « zéro », « néan­ti­sant », tous au dia­pa­son de la désor­ches­tra­tion géné­rale, « chao­tique » met­tant sur le même plan « à quelle dis­tance /​/​ à quel désastre ».

L’éraillement dans le vers et la langue ache­mine un sens défi­cient constam­ment inac­com­pli, « les cordes /​ déraillent ». La suc­ces­sion tem­po­relle appa­rem­ment dénuée de logique est cou­pée par les inter­ro­ga­tions qui la font vaciller. À la ques­tion « com­ment ? » répond l’adverbe « alors » suf­fi­sam­ment inci­dent pour qu’on le per­çoive comme fruit du hasard. La part de volon­té et de maî­trise est écar­tée, là pour­tant le beau, frag­men­té, réduit à l’éclat, livre son étin­celle :

« où le tirant de désir char­riait l’émoi par­tout dans la chair »

Réponse émi­nem­ment humaine, incar­née, mal­gré « ratages dérives décon­fi­tures déroutes ». Tour à tour l’énumération nomi­nale puis la sur­charge adjec­ti­vale : le lexique contem­po­rain heurte quelques termes neutres, assez vio­lem­ment pour qu’il en naisse quelque chose : « bipe /​ de suite /​ là /​ la nodale de son cœur patraque /​ four­bu fichu fou­tu ». Pas d’économie, tout enclen­cher pour. Sur un rythme jaz­zy, « flux d’enthousiasme », « à la barbe de Dieu ». Grand mot, « éter­ni­té », tra­duit en syno­nyme ou langue anglaise : « a very long time », comme titre de chan­son peut-être, ou pour reve­nir au pré­sent qui fume « des ins­tants étroits gor­gés de flux d’éternité », refrain/​couplet dans le poème : l’effraction de mots ou ono­ma­to­pées, de sons-fris­sons qui claquent en « bruits semen­ciers » répé­tés. Faire venir la pluie : bâton de désir « érec­tile », « peut-être l’instinct de résur­gence ».

Entendre Toi, le pos­sible chi­mé­rique. Pour le per­ce­voir, l’adverbe change, « tou­te­fois » en lieu et place d’ « alors »… « [T]u exhumes des éclats de mots que tu squattes plei­ne­ment », avec le bat­te­ment accé­lé­ré, cadence trouble où trou­ver dans les mots répé­tés « toi ». Et une pro­po­si­tion d’adverbes (« évi­dem­ment », « véri­ta­ble­ment », « consé­quem­ment ») :

« per­sonne jamais per­sonne ne pénètre jamais jusqu’au tré­fonds de l’autre ».

Oui mais :

« il existe encore toi là dans un repli du cer­veau loin d’être là de toi
lui il reste la pau­pière nic­ti­tante grande ouverte sur les touches musi­cales de [la chi­mère ».

Le rêve à la proue, « une cyber­né­tique spé­ciale des récep­teurs sen­so­riels », et l’alphabet du désir qui sou­lève ou perce la langue, « la pul­sa­tion sou­daine des artères du silence ». Le vide se gorge des lèvres :

« t’approcher éros­poé­tise sa rai­son te tou­cher éro­tise les ner­vures de sa [car­casse. »

La Beauté, le Bonheur, le désir, l’amour pour incar­ner l’exigence de vivre :

« le spin de la frus­tra­tion en clair dans la chair mute le gène du désir
la véri­té abso­lue de l’amour cata­lyse l’exigence de vivre heu­reux »

Les réa­li­tés retorses du monde, par­ti­cu­liè­re­ment celles du Congo, pro­voquent la « dou­leur insub­mer­sible ». Nous éprou­vons « les écor­chures les bles­sures les balafres les cica­trices de l’immonde », et tous ces « rayons de beau­té avor­tés ». Pourtant :

« jamais si la pen­sée anni­hile la déman­geai­son de la chair
si jamais l’Être désac­tive les antennes de l’utopie dans le cer­veau
l’envie de vie n’y sur­vit »

Délectation de langue anti­ci­pant l’approche d’un com­plé­ment, pro­lepse active, gram­ma­ti­cale : « ce main­te­nant inau­gu­ral de toi carence l’aurore si bien pire que ». Le com­pa­ra­tif sans sa donne ras­su­rante, son com­plé­ment bif­fé, le vers s’arrête ou le vide d’attente si bien que

rien. « Toi » jamais rejoint, atteint ou échap­pé, alors que même appro­ché chi­mé­rique « tu bifurques ta pré­sence concrète ». Tout drame exclu, l’emphase n’est pas, ni le spectre de « larme à l’œil » :
« en ce non-lieu de ser­ments en désué­tude
bien à marée infi­ni­ment basse de l’amer phréa­tique jusqu’à l’anallergique. »

Le pos­sible exclu de « tu » revient à taire après bégaie­ment : « c’est il sait le salu­taire avi­ve­ment ».

Seconde par­tie alors, Les diva­ga­tions de rêveur insom­niaque : à quand l’aube en sou­ve­nir n’est plus ? Trois exergues de Yannis Ritsos, Shan Qin et Rabindranath Tagore inter­rogent sur l’attente et la résis­tance si dès « son cri pre­mier, l’homme vogue sans fin ni cesse sur des récifs… ». Depuis le big-bang ? Ce mot déta­ché en ses deux com­po­santes, la pre­mière revue en « bing » pour la nais­sance du monde, la seconde dévo­lue au pre­mier homme, « orgasme géant », « coco­ri­co », « la concré­tion de l’espoir dans l’architecture de l’aurore ». Processus mar­qué dans le poème par la suc­ces­sion tem­po­relle cette fois ordon­née dans une suite logique (« Donc…Et puis…Ainsi… »), consa­crée par « la genèse d’une épo­pée » : « sacré­ment nos pères y ont cru ». Mais « [q]ui aurait ima­gi­né […] l’aphonie effa­rante des artères gut­tu­rales de la vie ? » Retour en berne, ana­lepse du texte pour repré­sen­ter le pré­sent vide. Terre pro­mise, uto­pie, Eldorado énu­mé­rés : sapés. Lumière sac­ca­gée aus­si­tôt née. À l’imparfait dura­tif, les verbes expri­mant l’accumulation des richesses maté­rielles, en ter­cets (12), le der­nier au pas­sé simple :

« Le poète
se sou­mit
se renia »

Chercher ce « levain », lever la « semence sub­ver­sive d’hier ». Conquête de l’Ouest, car­casse à réveiller les chi­mères pour ne pas « fos­si­li­ser » :

« Laisse-toi pas détoxi­quer les bacilles de l’indignation ».

Le poète exhorte, « toi », rede­ve­nu pos­sible cri, bat­te­ment – à bas l’aphasie, « en verbes crus », pour ce « laisse-toi pas » en fin de livre comme un ral­lie­ment qui place le désir, la Beauté, le Bonheur, le rêve, l’utopie, la volon­té et la résis­tance au pre­mier plan du verbe ver­ti­cal. Proue syn­taxique désaxée :

« Laisse-toi pas fos­si­li­ser
les filandres de tes dési­rs
et les nerfs de rébel­lion
qui char­pentent le corps de l’âme. »

Sujet actif, le poète doit rede­ve­nir en sa langue. En son corps (en lui-même) :  for­ge­ron fou de feu et de sou­lè­ve­ment.

 

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1 Notre Librairie, n°92-93, mars-mai 1988 – cité in Sylvain Bemba, l'écrivain, le jour­na­liste, le musicien,de André-Patient Bokiba – Éditions L’Harmattan, 2011.