Jamais n’est si trop tardive
la pour­suite de la Beauté
l’exigence du monde humain
la résis­tance aux vandales
des rives de la vie rêvée.

Oser l’apostrophe du titre (vers emprun­té à un poème de Mah­moud Dar­wich), le pronom direct de deux­ième per­son­ne pour nous inter­roger. Quel est le nom ? Quel est l’adjectif ? Lequel l’emporte ? La visée serait-elle accom­plie dans la chimère, être hybride ou dans l’hypothétique hyp­nose du « pos­si­ble » non réalisé ?

Trois par­ties, pour le pre­mier livre, avec des sous-par­ties numérotées et un titre en italique : cha­cune révèle un état ou un proces­sus (Détraque­ment, Frus­tra­tion, Hal­lu­ci­na­tion…), étapes psy­chologiques, phas­es d’instabilité pour con­stituer le socle épineux du poème. Les vers sont irréguliers, du vers court au verset :

« un smog de cerveau embrouille le pôle mag­né­tique de l’horizon fertile »

Brume où débu­tent les « ter­mites chimères à l’ouvrage ». Ça décante où démarre. Il sem­ble que « les vis­cères du rêve » ont freiné l’amorce, pas caduque. Les sons en rebonds lan­cent une étape, « un flu­ide caus­tique qui chao­tique la terre utopique ». Les images, nom­breuses (on ne lésine pas), se téle­scopent et les vers vont leur chemin de poème, « une ère glaciaire qui lapid­i­fie les bron­chi­oles de l’espérance ».

Poète d’un pays sec­oué par des guer­res civiles, par des coups d’état ou des prési­dents se main­tenant par la force, voici que s’avance le poète Maxime N’Débéka, égale­ment auteur de pièces de théâtre dénonçant les crimes des pou­voirs post-colo­ni­aux (et min­istre de la cul­ture de la République du Con­go en 1996). Il rap­pelle ici, en une sorte de litanie bilingue, les souf­frances de villes et vil­lages du Con­go lors des guer­res civiles : Maya­ma, Kinkala, Boko, Mpan­gala… Il dénonce les « van­dales », il désigne la peur, le décourage­ment, les renon­ce­ments face à ces vio­lences sans cesse recommencées…

Mais il exprime aus­si et surtout la néces­sité de con­tin­uer la lutte et la quête de Beauté, la recherche du Bonheur.

« Tout comme le fameux rocher de Sisyphe»

ce vers seul sur la page se détache, il est suivi d’un grand espace vide…

Or la Beauté naî­tra de la musique et de la poésie. Elle est engen­drée par les mots et leur chant. Maxime N’Débéka en appelle à Syl­vain Bem­ba (1937–1995), « l’Aîné », et à Sony Labou Tan­si (1947–1995), « le Cadet », pour touch­er peut-être un jour « le Con­ti­nent con­cret du Bon­heur ». Syl­vain Bem­ba avait pour pro­jet de rassem­bler « la phra­trie des écrivains con­go­lais », la décrivant comme « cette extra­or­di­naire chaîne de mon­tage intel­lectuel qui voit les écrivains au Con­go rassem­bler page après page, rêve après rêve, le livre com­mun de la vie qui tran­spire de la douleur des opprimés et saigne de la douleur des souf­frants »1.Toi, le pos­si­ble chimérique for­mule ce vœu, activ­er le rythme de l’union se recomposant :

« bipe-lui le spin de la fraternité
de rythme dig­i­tal infini
le temps com­pacté de là-bas
la galax­ie ya Bem­ba et le cadet Sony
rat­tachés rassem­blés réunifiés

ain­si longtemps ça dure peu de temps
des instants étroits gorgés de flux d’éternité

à l’évidence
la phra­trie régénérée hâte le chemin de la Beauté »

Face à la mort et aux con­damna­tions, le chem­ine­ment reprend sur la « lèvre émer­gente », une nais­sance dans la « dépres­sion ». Celle-là même de l’état psy­chique délabré, de la météo d’orage ou du vide à combler de com­bus­tions « si la vibra­tion d’une parole peut encore s’inventer ». Tout est mesuré en ter­mes cor­porels : « dans le réseau des neu­rones », le poète racle sa voix, cible les « calo­ries arides des arthros­es », car dévoil­er le rêve doit soulever les ralen­tis­seurs. Beauté visée (majus­cule à l’initiale dans le texte).

Les mots, le rythme habitent les corps.

On sent que ça craque, ça résiste : « ding ding dong » en ono­matopées qui roulent sur plusieurs vers autant qu’en révéla­tion dingue de ce qui coince. Pour la rup­ture des con­jonc­tions ou adverbes tem­porels isolés, « quand » ou « alors » sur un seul vers, mais avant que démarre et enclenche, « le mag­ma informe à lire ». On ne con­tourne pas, on se frotte dans Toi, le pos­si­ble chimérique du poète con­go­lais Maxime N’Débéka. D’ailleurs, en vers, moult arrêts sur des con­jonc­tions apparem­ment ras­sur­antes. Logique sauve ? « [C]omme si » c’était pos­si­ble mais « arrêté / figé », mal par­ti l’envol « se néan­ti­sant », le par­ticipe présent sou­vent s’attache au proces­sus de destruc­tion traduit dans sa durée torturée.

L’enchaînement est agram­mat­i­cal, la jux­ta­po­si­tion aligne le chaos par groupes nom­inaux, en vers inélucta­bles, « à vifs périples rudes haltes fatidiques ». Pour la dic­tion, l’entrave cahotante des allitéra­tions (-r) et les ensem­bles dans lesquels un adjec­tif peut s’adjoindre à un nom ou un autre tant la tran­scrip­tion du tumulte et la per­cep­tion d’une faille ren­dent caduque une ligne mélodique accom­plie. Le lex­ique d’ailleurs porte un référence­ment incom­plet, « nul », « rien », « zéro », « néan­ti­sant », tous au dia­pa­son de la désor­ches­tra­tion générale, « chao­tique » met­tant sur le même plan « à quelle dis­tance // à quel désastre ».

L’éraillement dans le vers et la langue achem­ine un sens défi­cient con­stam­ment inac­com­pli, « les cordes / dérail­lent ». La suc­ces­sion tem­porelle apparem­ment dénuée de logique est coupée par les inter­ro­ga­tions qui la font vac­iller. À la ques­tion « com­ment ? » répond l’adverbe « alors » suff­isam­ment inci­dent pour qu’on le perçoive comme fruit du hasard. La part de volon­té et de maîtrise est écartée, là pour­tant le beau, frag­men­té, réduit à l’éclat, livre son étincelle :

« où le tirant de désir char­ri­ait l’émoi partout dans la chair »

Réponse éminem­ment humaine, incar­née, mal­gré « ratages dérives décon­fi­tures déroutes ». Tour à tour l’énumération nom­i­nale puis la sur­charge adjec­ti­vale : le lex­ique con­tem­po­rain heurte quelques ter­mes neu­tres, assez vio­lem­ment pour qu’il en naisse quelque chose : « bipe / de suite / là / la nodale de son cœur patraque / four­bu fichu foutu ». Pas d’économie, tout enclencher pour. Sur un rythme jazzy, « flux d’enthousiasme », « à la barbe de Dieu ». Grand mot, « éter­nité », traduit en syn­onyme ou langue anglaise : « a very long time », comme titre de chan­son peut-être, ou pour revenir au présent qui fume « des instants étroits gorgés de flux d’éternité », refrain/couplet dans le poème : l’effraction de mots ou ono­matopées, de sons-fris­sons qui claque­nt en « bruits semenciers » répétés. Faire venir la pluie : bâton de désir « érec­tile », « peut-être l’instinct de résurgence ».

Enten­dre Toi, le pos­si­ble chimérique. Pour le percevoir, l’adverbe change, « toute­fois » en lieu et place d’ « alors »… « [T]u exhumes des éclats de mots que tu squattes pleine­ment », avec le bat­te­ment accéléré, cadence trou­ble où trou­ver dans les mots répétés « toi ». Et une propo­si­tion d’adverbes (« évidem­ment », « véri­ta­ble­ment », « conséquemment ») :

« per­son­ne jamais per­son­ne ne pénètre jamais jusqu’au tré­fonds de l’autre ».

Oui mais :

« il existe encore toi là dans un repli du cerveau loin d’être là de toi
lui il reste la paupière nic­ti­tante grande ouverte sur les touch­es musi­cales de [la chimère ».

Le rêve à la proue, « une cyberné­tique spé­ciale des récep­teurs sen­soriels », et l’alphabet du désir qui soulève ou perce la langue, « la pul­sa­tion soudaine des artères du silence ». Le vide se gorge des lèvres :

« t’approcher érospoé­tise sa rai­son te touch­er éro­tise les nervures de sa [car­casse. »

La Beauté, le Bon­heur, le désir, l’amour pour incar­n­er l’exigence de vivre :

« le spin de la frus­tra­tion en clair dans la chair mute le gène du désir
la vérité absolue de l’amour catal­yse l’exigence de vivre heureux »

Les réal­ités retors­es du monde, par­ti­c­ulière­ment celles du Con­go, provo­quent la « douleur insub­mersible ». Nous éprou­vons « les écorchures les blessures les bal­afres les cica­tri­ces de l’immonde », et tous ces « rayons de beauté avortés ». Pourtant :

« jamais si la pen­sée anni­hile la démangeai­son de la chair
si jamais l’Être dés­ac­tive les antennes de l’utopie dans le cerveau
l’envie de vie n’y survit »

Délec­ta­tion de langue antic­i­pant l’approche d’un com­plé­ment, pro­lepse active, gram­mat­i­cale : « ce main­tenant inau­gur­al de toi carence l’aurore si bien pire que ». Le com­para­tif sans sa donne ras­sur­ante, son com­plé­ment bif­fé, le vers s’arrête ou le vide d’attente si bien que

rien. « Toi » jamais rejoint, atteint ou échap­pé, alors que même approché chimérique « tu bifurques ta présence con­crète ». Tout drame exclu, l’emphase n’est pas, ni le spec­tre de « larme à l’œil » :
« en ce non-lieu de ser­ments en désuétude
bien à marée infin­i­ment basse de l’amer phréa­tique jusqu’à l’anallergique. »

Le pos­si­ble exclu de « tu » revient à taire après bégaiement : « c’est il sait le salu­taire avivement ».

Sec­onde par­tie alors, Les diva­ga­tions de rêveur insom­ni­aque : à quand l’aube en sou­venir n’est plus ? Trois exer­gues de Yan­nis Rit­sos, Shan Qin et Rabindranath Tagore inter­ro­gent sur l’attente et la résis­tance si dès « son cri pre­mier, l’homme vogue sans fin ni cesse sur des récifs… ». Depuis le big-bang ? Ce mot détaché en ses deux com­posantes, la pre­mière revue en « bing » pour la nais­sance du monde, la sec­onde dévolue au pre­mier homme, « orgasme géant », « cocori­co », « la con­cré­tion de l’espoir dans l’architecture de l’aurore ». Proces­sus mar­qué dans le poème par la suc­ces­sion tem­porelle cette fois ordon­née dans une suite logique (« Donc…Et puis…Ainsi… »), con­sacrée par « la genèse d’une épopée » : « sacré­ment nos pères y ont cru ». Mais « [q]ui aurait imag­iné […] l’aphonie effarante des artères gut­turales de la vie ? » Retour en berne, analepse du texte pour représen­ter le présent vide. Terre promise, utopie, Eldo­ra­do énumérés : sapés. Lumière saccagée aus­sitôt née. À l’imparfait duratif, les verbes exp­ri­mant l’accumulation des richess­es matérielles, en ter­cets (12), le dernier au passé simple :

« Le poète
se soumit
se renia »

Chercher ce « lev­ain », lever la « semence sub­ver­sive d’hier ». Con­quête de l’Ouest, car­casse à réveiller les chimères pour ne pas « fossiliser » :

« Laisse-toi pas détox­i­quer les bacilles de l’indignation ».

Le poète exhorte, « toi », rede­venu pos­si­ble cri, bat­te­ment – à bas l’aphasie, « en verbes crus », pour ce « laisse-toi pas » en fin de livre comme un ral­liement qui place le désir, la Beauté, le Bon­heur, le rêve, l’utopie, la volon­té et la résis­tance au pre­mier plan du verbe ver­ti­cal. Proue syn­tax­ique désaxée :

« Laisse-toi pas fossiliser
les filan­dres de tes désirs
et les nerfs de rébellion
qui char­p­en­tent le corps de l’âme. »

Sujet act­if, le poète doit rede­venir en sa langue. En son corps (en lui-même) :  forg­eron fou de feu et de soulèvement.

 

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1 Notre Librairie, n°92–93, mars-mai 1988 – cité in Syl­vain Bem­ba, l’écrivain, le jour­nal­iste, le musicien,de André-Patient Bok­i­ba – Édi­tions L’Harmattan, 2011.

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Isabelle Lévesque

 Isabelle Lévesque  a pub­lié en 2011 Or et le jour  (antholo­gie Triages, Tara­buste), Ultime Amer  (Rafael de Sur­tis), Terre ! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives). Elle a fait paraître en 2012 : Ossa­t­ure du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Van­neaux) et Ravin des nuits que tout bous­cule (Éd. Hen­ry). En 2013 égale­ment un livre d’artiste en français et en ital­ien a été édité : Neve, pho­togra­phies de Raf­faele Bon­uo­mo, tra­duc­tion de Mar­co Rota (Edi­zioni Quaderni di Orfeo).  En 2015 : Tes bras seront (poèmes traduits en ital­ien par Mar­co Rota – Edi­zioni Il ragaz­zo innocuo, coll. Scrip­sit Sculp­sit) et Nous le temps l’oubli (Éd. L’herbe qui trem­ble). Voltige ! (Éd. L’herbe qui trem­ble) est paru en avril 2017. Isabelle Lévesque écrit des arti­cles pour plusieurs revues : La Nou­velle Quin­zaine Lit­téraire, Europe, Ter­res de Femmes, Recours au Poème, Terre à ciel, Diérèse, Poezibao …