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Rouge contre nuit (5)

Par | 2018-05-26T15:56:28+00:00 29 mars 2015|Catégories : Chroniques|

 

« aux failles des pentes », avec Angèle Paoli

 

Journal d’une obser­va­tion.

Le regard est-il témoin de cer­ti­tude ? Observation des « mer­veilleux nuages » : nuances du temps. Maturation secrète des cieux sur « la ligne de crête ». Le poète la suit lorsque le ciel et la terre, confon­dus en leurs cou­leurs (« fon­du des gris ») unissent « la limaille » et la « pierre blanche ».

 

« Rocaille ser­tie de lumière
le brun des laves se fond
au schiste noir
                     brume
en sus­pens
aux failles des pentes »

 

Est-ce la Corse, avec ses roches vol­ca­niques ou ses schistes, vue rêvée, assor­tie dans la per­cep­tion et l’imaginaire de la mar­cheuse ? Monte Cinto, plus haut som­met de l’île, mon­tagne ceinte d’une cou­ronne de neige ou de nuages ?

On peut pen­ser à La Montagne magique de Thomas Mann : son héros, venu pas­ser quelques jours sur la mon­tagne à l’air pur, n’en repart que sept ans plus tard, trans­for­mé. Le monde aus­si change ter­ri­ble­ment : la guerre (celle de 14-18) vient de com­men­cer…

Plus loin, est-ce voyage en Picardie, et rêve­rie devant Laon, butte marine de sable et de roches posée sur la craie, mon­tagne cou­ron­née d’une cathé­drale ?

Sur la page, lon­gueur inégale des poèmes qui suivent un relief heur­té, celui qui domine la végé­ta­tion, sou­vent simple « [r]ocaille », /​ « en sus­pens aux failles des pentes ». Ce pay­sage veut être lu par un devin déchif­frant les signes clairs du ciel :

 

« Ton regard scrute le ciel
en par­tance ».

 

Lecture d’un voyage per­çu dans les aspé­ri­tés de la mon­tagne comme la dou­ceur lente et mobile de nuages pèle­rins. « Attente » ou « par­tance » ?

Un com­bat dans ce laps du regard devi­nant les dieux tuté­laires ou les traces d’une Renaissance flam­boyante :

 

« les dra­pe­ries flottent
au vent       camp du drap d’or »

 

C’était plus au nord, près de Calais. Le magni­fique François Ier y ren­ver­sa à main nue le moins magni­fique et trop lourd Henri VIII. La guerre pou­vait com­men­cer. Plus à l’est, c’est le Chemin des Dames, autre temps autre guerre, « autres com­bats autres visages ».

 

« La mon­tagne cou­ron­née
veille sur le temps
des hommes tam­bours
bat­tants de la bataille »

 

Ce qui est révé­lé tra­verse alors l’histoire, lie la vue et l’ouïe, en une per­cep­tion qui abo­lit le nœud de l’espace et du temps. Le poème deve­nu fran­chis­se­ment rayonne en ce point d’union. Il peut por­ter une empreinte dont la géo­mé­trie fabu­leuse délivre des secrets :

     

« Trois mer­lettes tra­versent

 

tri­angle
épi                    vol

leur cri est sem­blable
au silence des lys ».

 

Triangle d’or, règle per­due qu’une secrète asso­nance de nuages mar­tèle au soir. Le poète entend, lie les lignes au corps du signe. « [A]u fil des trames », dans les « cou­leurs pas­sées », point une icône, « cou­ronne d’or », celle de La mon­tagne cou­ron­née. L’or s’y déploie liant l’adverbe alors au métal pré­cieux deve­nu constante du temps mais aus­si lettre d’or lue depuis la terre alors que « des hommes tam­bours » rythment le tra­vail des « bœufs atte­lés ».Merlettes silen­cieuses, sans bec ni pattes…

L’histoire dit que des atte­lages de bœufs mon­taient les lourds maté­riaux néces­saires à la construc­tion de l’imposante cathé­drale de Laon. Elle dit aus­si que l’un d’entre eux, étant mort bru­ta­le­ment à la tâche, un autre bœuf appa­rut ins­tan­ta­né­ment par miracle pour le rem­pla­cer. Depuis, seize bœufs de pierre nous observent du haut des tours de l’édifice. Les hommes ont besoin des miracles.

Souvenirs de batailles ou de tra­vaux quo­ti­diens, au pré­sent comme autre­fois se jouent les tâches répé­tées, ritua­li­sées ou les iden­tiques luttes lues en ce ciel de mon­tagne qui porte en sa cou­ronne les ves­tiges et ce qui est.

 

La mon­tagne, plus qu’un élé­ment du décor, est une piste où lire, comme dans les nuages filant dans le ciel, une his­toire répé­tée et réin­ven­tée. Des chants la secouent : la « hulotte » et ses « trois notes dis­crètes et tristes », comme les trois som­mets du tri­angle figu­rant la mon­tagne. Alors, les fleurs deviennent cou­ronne, pétales d’or des « bruyères /​des cistes et des genêts ».Vue et odo­rat car le par­fum révèle lui aus­si le prin­temps « à même le ciel ». Les plans confon­dus du ciel et de la terre brodent la toile du jour menant au « trem­blé du soir ». La méta­phore filée du tis­sage liée à la mémoire fonde une repré­sen­ta­tion mythique du voyage immo­bile et por­teur du poème.

 

Voile et toile, « empreintes » lisibles « dans l’azur du vitrail » :

 

« Couronne d’or posée
aux cimes des sentes

l’étoile signe de son nom
le mys­tère d’Édesse
par­ve­nu jusqu’à toi

ver­sants de sable ».

 

Est-ce une tapis­se­rie ? Ou ce vitrail de la cathé­drale repré­sen­tant Véronique et son voile qui dirige la rêve­rie du poète vers ce royaume d’Édesse1, pre­mier royaume chré­tien, au nord de la Mésopotamie, dont l’histoire raconte que le roi Abgar, atteint de la lèpre, envoya un mes­sa­ger à Jésus pour lui deman­der sa gué­ri­son. Celui-ci prit un linge (le man­dy­lion) dont il s’essuya le visage et qu’il don­na au mes­sa­ger. Le roi Abgar gué­rit. Le man­dy­lion2 por­tait le visage du Christ. Miracle, encore.

 

« Voyage des fils de cou­leur
treillis tis­sage dans la toile
car­ré d’ivoire

ten­du dans la mémoire
des sentes tra­ver­sières

empreintes seule­ment
images « non peintes
de la main de l’homme »
zeug­ma entre les mondes
invi­sibles

souffle ».

 

« [V]eraicona », dit le poète médi­tant, comme le disent les chré­tiens ortho­doxes du man­dy­lion. Tapisseries qui s’effacent, vitraux, archi­tec­ture, ciel, nuages, roches, végé­ta­tion, géné­ra­tions qui se suc­cèdent… Mystère de la vie.

Un zeug­ma3 asso­cie le concret et l’abstrait, lie ce qui relève de sphères étran­gères. Et c’est bien ce que font cette image non peinte de la main de l’homme, ces tapis­se­ries aux cou­leurs pas­sées, ces vitraux au bleu céleste, cette haute cathé­drale. Ainsi que ces quelques poèmes.

 

« tu tra­verses le temps
l’espace
déserts de vents de nuages »

 

Cette his­toire nour­rit l’imaginaire et le désir de celui qui observe et cherche, dans l’énigme de la cou­ronne, un sym­bole chif­fré « aux avant-postes /​du désir /​/​vertige ». Il fait son­ger à celui du miroir4 dont le reflet mul­tiple ren­voie à l’un. Les signes mis à nu (à vif) entrent dans le vers. « [V]ertige » d’une « braise /​/​incisée /​ dans la chair ».

La mon­tagne cou­ron­née en est le fruit.

 

 

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1Ville appe­lée Oroès dans l’antiquité. De nos jours Şanliurfa (ou sim­ple­ment Urfa) pour les Turcs, Riha pour les Kurdes. Elle se trouve au sud-est de la Turquie, à quelques kilo­mètres de la fron­tière avec la Syrie. Les pro­phètes Abraham et Job y seraient nés.

2Le man­dy­lion a connu beau­coup de vicis­si­tudes. Volé par les croi­sés,  per­du, retrou­vé, dis­pa­ru à nou­veau… Il aurait été un temps gar­dé par le roi Saint Louis dans sa Sainte Chapelle et aurait défi­ni­ti­ve­ment dis­pa­ru pen­dant la Révolution fran­çaise. Les chré­tiens ortho­doxes le disent achei­ro­poie­tos (« qui n'est pas fait à la main »). Il aurait ser­vi de modèle aux pre­mières icônes peintes. Certains y voient une légende née du Saint Suaire de Turin. Le mys­tère sub­siste…

3Exemple de zeug­ma (ou zeugme) célèbre : « Cet homme mar­chait pur loin des sen­tiers obliques, /​ Vêtu de pro­bi­té can­dide et de lin blanc », dit Victor Hugo de Booz.

Ajoutons que cette figure de style peut éga­le­ment s’appeler atte­lage (et revoi­ci les bœufs de la cathé­drale de Laon).

4 À pro­pos de miroir, lire cet autre livre d’Angèle Paoli : De l’autre côté, Éditions du Petit Pois, 2013 (24 pages – 12 €).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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