> Angèle PAOLI : Le Chevalier à la barrette & La Vénus aux euphorbes

Angèle PAOLI : Le Chevalier à la barrette & La Vénus aux euphorbes

Par |2018-08-15T07:47:26+00:00 23 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

"Les signes ont déser­té le monde et le monde vacille au bord du pré­ci­pice", nous dit le  lai ou fabliau faus­se­ment archaï­sant qu'Angèle Paoli a bien vou­lu nous don­ner ce mois-ci : et com­ment ne pas pen­ser qu'il est ter­ri­ble­ment (au sens pre­mier de ce mot) d'actualité, ce texte qui nous fait témoins de la perte de repère vécue par un che­va­lier qui nous res­semble, et nous regarde, confron­tés impuis­sants à la mul­ti­pli­ca­tion désor­don­née des pos­sibles, dans un ave­nir où plus rien n'est escomp­té, fors le chaos ?

Comment, alors,  conser­ver la ver­tu d'espérance ? En contre­point, c'est peut-être à cette ques­tion que répond l'élégiaque et sen­suelle suite de poèmes de la "Vénus aux euphorbes"  : "Il y a tou­jours quelque chose /​ à attendre du maquis" – quelque chose à rete­nir de la fré­quen­ta­tion poé­tique des morts, des mots, et des oeuvres venues du pas­sé, pour nous éclai­rer, sous les formes nou­velles que nous leur don­nons : des réponses sont à trou­ver, à inven­ter, en tis­sant  l'intemporel qui fré­mit,  qui "dis­sout les limites du jour", ces  limites de la rai­son que seule peut  vaincre  la poé­sie – poïe­sis tou­jours renou­ve­lée. (mb)

 

*

 

Le che­va­lier à la bar­rette

 

 

« À la fin, tu es las de ce monde ancien » Apollinaire

 

 

Ton vieux châ­teau sent la moi­sis­sure, repaire d’araignées et de sco­lo­pendres plu­tôt que de dra­gon fou­gueux ! Et ces tapis­se­ries qui s’effilochent, cela te tire les larmes des yeux ! Tout for­ti­fié qu’il est, il n’en branle pas moins sur ses fon­da­tions ton châ­teau ducal, et ses cré­ne­lures s’effritent. Ah ! Lui tour­ner le dos, par­tir ! C’est là ton désir le plus secret n’est-ce pas ? Pourtant tu trembles et ton indé­ci­sion te rend maus­sade. Tu es tou­jours han­té par l’image qui t’habite du fier cava­lier que tu fus, dans la tra­di­tion héri­tée de tes ancêtres, visière prête à tom­ber sur ton visage, lance en avant. Il est dif­fi­cile de chan­ger de vie, j’en conviens. Mais plus tu tardes et plus … Tu aspires à la liber­té ? Tu aspires à une vie nou­velle ? Alors, il te faut apprendre. Apprendre à te délier à te sépa­rer. Il te faut tran­cher. Il te faut désap­prendre la peur, celle qui te tient encore, arri­mé à ta cui­rasse. Rutilante, ta cui­rasse, bien hui­lée. Un vrai bijou. Il faut dire que tu l’astiques afin qu’elle puisse te rendre hom­mage et te pro­té­ger plei­ne­ment, comme il est de son devoir de le faire. Elle te pro­tège bien, c’est vrai, nul défaut. Son acier a été trem­pé dans les eaux les plus vives et il n’y a pas plus sûre amie qu’elle. En dehors de ton chien fidèle et de ton fier des­trier, bien enten­du. Mais elle t’enferme aus­si. Si elle te garde de toutes les agres­sions du dehors elle te ligote tout autant dans tes propres angoisses tes propres pièges qui n’en finissent plus de t’enrouler dans leur nasse. Et tu es là, figé sur le che­min que tu t’apprêtes à emprun­ter. Caparaçonné dans ton armure, engon­cé dans sa for­te­resse invin­cible comme un aveugle qui se refuse à voir. Vois. Un monde nou­veau s’offre à toi. Tu le pres­sens davan­tage que tu ne le connais. Il te faut aller de l’avant. Rengaine ton épée, preux che­va­lier. Renonce aux vains com­bats contre d’aussi puis­sants que toi. Mais ne perds pas de vue, — si tel est ton choix : t’éloigner de ta vie ancienne —, les prin­cipes qui ont tou­jours été les tiens et ceux du noble Ordre Chevaleresque de l’Hermine, auquel tu appar­tien­dras tou­jours, quoi que tu fasses. Souviens-toi. Malo mori quam foe­da­ri. « Mieux vaut la mort que le déshon­neur ». Tu tournes le dos à l’hermine qui tra­verse un tapis de per­venches bleues. Mais sache-le, elle sera tou­jours là pour te conseiller dans le choix de ton des­tin. Même si tu ne la vois pas, elle veille sur toi. Elle fait par­tie de ton his­toire, de celle de ta noble famille, de tes ancêtres les plus pres­ti­gieux. Belle her­mi­nette ! En che­min, je la vois qui croise gre­nouilles et cra­pauds rica­neurs. C’est le monde comme il va. Plus loin, au bord du lac, lièvres et lapins espiègles s’égaillent dans la luzerne. La lune n’est sans doute pas loin.

 

 

 

Sur le che­min pier­reux, le che­va­lier se tient debout. Il attend, indé­cis, ne sachant s’il doit ou non dégai­ner son épée. Élégante est son armure d’acier, qui tout entier le ceint. Seules sont décou­vertes ses mains. Et son visage aus­si, qu’encadre une belle che­ve­lure bien ordon­née. C’est étrange qu’il ne porte pas ses gants de mailles ! Sans gan­te­let, com­ment affron­ter les défis ? Ce sont sans doute des détails, mais rien n’échappe à celle qui l’observe. Depuis sa haute fenêtre, la dame à l’hermine le regarde. Elle le voit sans qu’il se doute de sa pré­sence. Elle ne peut s’empêcher de pen­ser qu’il porte un bien étrange couvre-chef. Une sorte de galette qu’elle ne sait à quel ordre attri­buer. Elle n’en a jamais vu de pareil. Mais ce qui la sur­prend davan­tage encore, c’est son air triste, cette moue légè­re­ment dubi­ta­tive. Et ce regard éteint qu’il tourne vers elle sans la voir. Que cherche-t-il à dire sous le silence de ses lèvres ? Que la vie passe ? Pour lui comme pour tous. Et que de cette décou­verte, il conçoit un vif regret ! L’arbre dénu­dé n’en est-il pas la preuve ? Le beau rouvre fami­lial n’est plus que branches déchar­nées. La roue tourne, à ce que l’on dit. Pouvoir et puis­sance ne sont pas éter­nels. Pas davan­tage la beau­té. Elle sait bien, elle, qu’un jour vien­dra où son teint de lait, sa peau trans­lu­cide, sa longue che­ve­lure nat­tée, ornée de perles, ne seront bien­tôt plus que rides sinueuses et touffes épar­pillées. Elle sait bien que son bel amant se détour­ne­ra d’elle et que les cadeaux dont il la couvre cou­vri­ront d’autres corps plus atti­rants que le sien. Pour l’heure, elle serre avec ten­dresse l’hermine que le condot­tiere lui a offerte avant de par­tir che­vau­cher sur d’autres terres. Une douce et pure her­mine, à la four­rure blanche comme neige, blanche comme les pétales du ceri­sier en fleurs qu’elle aper­çoit dans le jar­din. Douce comme les lys et les iris qui jalonnent le che­min. Elle sait pour l’avoir enten­du dire, que la vie réserve bien des sur­prises. Qu’elle peut prendre des tour­nants impré­vus. Un jour au plus haut du bon­heur et de la for­tune. Le len­de­main au plus bas de la misère. Il en est sans doute de même de la guerre. Ses lois ne sont plus celles d’hier. Ainsi pense le che­va­lier, à l’écart des pen­sées de la dame à l’hermine. Sombres pen­sées qu’il rumine. Il est par­fois dif­fi­cile d’évaluer les évé­ne­ments, de com­prendre qui est l’ennemi de qui. Nul monstre inquié­tant ne vient plus han­ter les forêts de jadis. Nul dra­gon dont il faille libé­rer la combe hos­tile. Mais le mal est là, cepen­dant, qui rôde et qui guette. Invisible sour­nois. Il suf­fit d’ouvrir les yeux, de regar­der autour de soi. La lutte entre le bien et le mal se joue dans les airs. Faucon contre héron. Si les temps étaient encore aux croyances dans les pré­dic­tions des augures, il serait pos­sible d’y voir plus clair. Les prêtres diraient ce qui se pré­pare et com­ment inter­pré­ter les signes des cieux. Mais ce temps-là n’est plus. Peut-être la guerre est-elle immi­nente ou bien au contraire a-t-elle déjà eu lieu. Comment savoir quand une guerre com­mence quand elle finit ? Impossible de tran­cher. Il y a sans cesse mille vol­cans prêts à s’enflammer sous nos pieds. Le jeune che­va­lier est per­plexe. Il s’interroge. Mille che­mins ouverts et il ne sait lequel prendre. De là vient sa tris­tesse. Elle l’empêche de voir la beau­té qui l’entoure. Ces fleurs qui jalonnent sa route, iris blancs et mauves, lys blancs. Toute cette fée­rie prin­ta­nière lui échappe. Tout autant que l’avenir qui se dérobe en l’absence de signes. Les signes ont déser­té le monde et le monde vacille au bord du pré­ci­pice.

 

Le chaos menace. Il faut être grand clerc pour dis­cer­ner l’obscur de la lumière. Tandis que le che­va­lier rumine ces pen­sées qui le tenaillent et le tiennent enfer­mé en lui-même, la ville cein­tu­rée de rem­parts tombe entre les mains enne­mies.

Les flammes montent qui embrasent la mon­tagne et rejaillissent en mer. Elles rejoignent le ciel dans un même bain de lumière fauve.

 

 

*

 

La Vénus aux euphorbes

 

 

 

Bouquets d’euphorbes

his­sés haut

 

 

 

balayés — boules par le vent

en ondu­la­tions régu­lières

 

vais­seaux légers

cli­quètent leurs hau­bans

 

hampes gre­nues haut

per­chées

 

 

 

Les blon­deurs se bous­culent

sous les coups de butoir

 

se heurtent touffes dodues

 

comme champs d’algues sous les eaux

 

flo­rai­sons marines qui houlent

plein ciel

 

au cœur de la vague char­nue

un coque­li­cot

tente une per­cée de sang

 

(va-t-il pleu­voir ?)

 

une ondée fla­gelle

 

la mer se tend

lisse ses flots

éten­dues d’acier mat

sous l’horizon du ciel

 

 

 

Je pense aux morts aux miens

à ceux qui bercent

nos mémoires fra­giles

ils sont loin désor­mais

dans le temps de nos vies

 

et rares

leurs noms sur les lèvres

 

(un geste ami­cal me salue

qui était-ce ?)

 

 

 

Un petit cycla­men sau­vage

m’absorbe tout entière

je n’ai pas eu le temps de voir

 

(la truie pour­suit plus loin

son tra­vail de grogne)

 

il y a tou­jours quelque chose

à attendre du maquis

une chaise encas­trée cul par-des­sus

tête plan­tée là dans l’absurde

d’un temps immo­bile

 

 

Je guette le silence

mais qui peut crier

    –   il existe  –

 

il suf­fit de tendre le visage

sous chaque bolée d’air

les rumeurs changent de ton

la sym­pho­nie du vent est aus­si dif­fi­cile à cer­ner

que le chant de l’oiseau

qui scie l’espace conti­nu­ment

 

 

Dans le tilleul imberbe

le ciel est noir

une chape de nuages sombres

recouvre la ligne de crête

 

l’espace sur la mer retient sa pro­messe de bleu

 

 

Les champs d’euphorbes roulent

souffles légers des grappes

l’anémone sau­vage flé­trie — déjà —

 

confie en corolle douce la mort d’Adonis

 

Adonis appelle Vénus

et c’est la Vénus de Dresde

Vénus de Giorgione mâti­née de Titien

qui se pré­sente

yeux clos sur le silence

des euphorbes en fleur

 

 

 

Allongée nue sur son lit d’herbe

un bras replié sous la tête

une main posée sur sexe de soie

 

rêve-t-elle ?

 

cherche-t-elle

à pro­té­ger sa nudi­té

de l’indécence des regards ?

à atti­ser le désir des amants ?

 

est-ce sa propre jouis­sance

qui la guide

dans la soli­tude de la caresse

lèvres secrètes closes

sur l’indicible du som­meil ?

 

 

*

 

 

 

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