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Les chemins de traverse d’Angèle Paoli (3)

Par |2018-08-17T21:28:31+00:00 14 février 2014|Catégories : Blog|

 

Dans la lumière du Nord. De Camille Corot  à  Andy Warhol

 

Les peu­pliers défilent. Filtre à tra­vers les feuillages la lumière voi­lée du Nord. Parfois le ciel se brouille. Une ondée passe. Les ter­rils che­ve­lus ponc­tuent l’espace. Cônes arti­fi­ciels de ver­dure et clair­se­mé-noir, témoins d’un temps révo­lu. Je cherche dans le pay­sage les sau­laies peintes par Camille Corot. Superpositions éphé­mères d’images. Les péniches ran­gées en file indienne le long du canal, écluses sages. J’avais oublié l’Escaut. Silencieux. Miroir de lumière douce. Le nom de Franck Venaille, en sur­im­pres­sion sur le fleuve.  Sa marche inver­sée. Fusionnement. Puis, éloi­gne­ment. La Descente de l’Escaut.  Un ruban, à peine.

Un pont enjambe, d’une rive l’autre. Un petit bourg pai­sible des­sine ses formes, assou­pi sous ses tuiles rouges. Tremblé argen­té des bou­leaux. Autour. Le flou­té des feuillages. Taillis et talus. Bouquets d’herbes folles, au pre­mier plan. Bosquets et chau­mières tapies, trouées d’arbres. Au loin, un pont tra­verse. Eaux du ciel eaux de l’étang prises dans un même reflet , une même pâte de cou­leurs. Vert amande gris argent vert-de-gris. Parfois une tache de rouge rehausse, attire l’œil, éblouit par contraste. Quelques sil­houettes pay­sannes se glissent. Un enfant, un chien, un ber­ger, une vache, une chèvre. Le regard s’insinue, suit la courbe d’un che­min de terre, d’un ruis­seau, pour rejoindre les sil­houettes. On longe un  talus, on contourne une branche qui obs­true le pas­sage, on hasarde un ins­tant le regard dans le frois­sé de l’étang, à peine, on patauge dans la terre détrem­pée. On rejoint le groupe sur la berge, gestes indis­tincts. Des lavan­dières accrou­pies tournent le dos. On les devine affai­rées à battre le linge dans l’eau de la rivière. Un homme a char­gé du bois dans sa char­rette. Un autre, dos appuyé contre un arbre, sur­veille. Le trou­peau, quelques chèvres. Paisibles. Une barque glisse silen­cieuse. Hommes et femmes habitent la toile, pré­sences modestes, vies modestes sai­sies dans les menues occu­pa­tions du jour. Chemins de halage, routes creu­sées d’ornières, pay­sages noyés de brume déli­cate. Le ciel en mou­vance occupe la toile ; il en est le sujet ; trouées de lumière dans le trem­blé de l’air. Déclinaison infi­nie de verts, de gris, de bleus, tout un nuan­cier de cou­leurs tendres laisse fil­trer… calme dou­ceur.

Des noms de vil­lages et de rivières accom­pagnent les pay­sages. Toute une géo­gra­phie de marais, d’étangs, de mou­lins, d’affluents tisse son réseau de noms oubliés, qui sus­citent l’imaginaire. Pris entre escar­pe­ments et sinuo­si­tés grin­cheuses.  La Scarpe et la Sensée, l’Escrebieux, le Gy et le Crinchon. Les sau­laies de Sin-le-Noble, le Moulin de Fampoux et les marais d’Arleux.  Échos  à d’autres toiles. Souvenir de Mortefontaine (1864). Ville d’Avray (1867). Au loin, par­fois, le bef­froi de Douai ou le gla­cis des rem­parts d’Arras.

Rien dans ces pay­sages qui écrase l’homme ou qui exalte exa­gé­ré­ment l’âme. Tout est empreint d’un même fon­du pai­sible où se lit la sen­si­bi­li­té du peintre. Sa vision poé­tique et sereine du monde gagne. Le temps s’immobilise, fini infi­ni, dans l’argenté des feuillages.

Comment rendre compte de la rela­tion qui s’établit entre cette œuvre et le regard qui l’effleure s’évade s’absorbe puis la tra­verse ? L’écriture, aus­si fluide soit-elle, peut-elle rejoindre  le miroi­te­ment de la lumière sur la toile ? Une même har­mo­nie entre écri­ture et pein­ture est-elle envi­sa­geable ?

Dans les salles du musée de la Chartreuse de Douai, les par­quets cirés craquent. Les hautes fenêtres, tami­sées de rideaux, filtrent la lumière. Le temps est à la pluie. Au loin, les toits pen­tus des mai­sons de briques de Douai. Des petits pans de murs rouges  enserrent  une tou­relle, d’anciens bâti­ments d’abbaye fon­dus dans le lierre. Le lieu est beau. Les visi­teurs déam­bulent en silence. Le temps s’est arrê­té là, sus­pen­du au feu­tré des feuillages et à la cha­leur blonde de la cire. Un bien-être sur­an­né flotte dans l’air, qui enve­loppe toute chose.

Sous les mêmes cieux, à quelques dizaines de kilo­mètres,  Andy Warhol.  À l’extrême de Corot. Deux hommes, deux peintres. Rien de com­mun entre eux. Deux époques les séparent. Deux mondes,  qui vivent leur route satel­li­taire sans que rien ne per­mette de les faire se croi­ser. Sinon un regard, un jour. Le mien, sus­ci­té par la ren­contre.  Imprévue, impro­vi­sée. J’aime les contrastes. Provocateurs. De ces frois­se­ments naît l’étincelle. Jubilatoire.

Mons en Belgique. Le BAM prend les devants. 2015 : Mons Capitale euro­péenne de la culture. 2014 : Andy Warhol (1928-1987). À l’affiche, séduc­teur, le por­trait grand for­mat de Jackie Kennedy, rose-fluo, sou­rire gour­mand, bouche-bai­ser annonce la cou­leur. Icônes.

 « Life, Death and Beauty », titre l’exposition. Le regard est hap­pé. Cerné de toutes parts. Le corps du spec­ta­teur, encer­clé. Une salle entière d’autoportraits. Warhol  à ses débuts.  Trente ans. Visages iden­tiques. Inexpressifs et sans âge. Même taille, même for­mat, même forme, mêmes cou­leurs fades. Décolorées. Murs qua­drillés. Coup de poing. Plein cœur plein visage. Impossible d’échapper. De se déro­ber de se dis­soudre.  Pop Art à por­tée de regard. Warhol, icône majeure. « Mage de l’Underground » pris dans la gangue d’un nar­cis­sisme exa­cer­bé.  D’un mal-être  exis­ten­tiel pro­fond, nour­ri par l’obsession du vieillis­se­ment, caché sous le maquillage, camou­flé der­rière des lunettes noires. « Si vous vou­lez tout savoir sur Andy Warhol, dit-il, regar­dez sim­ple­ment la sur­face de mes pein­tures, de mes films et de moi-même. Je suis là. Il n’y a rien der­rière. » Plus loin, autre por­trait. Indien bario­lé visage strié écla­bous­sures  de rouge de bleu. Self-por­trait (1986). Violent. Drapeau amé­ri­cain. Les yeux percent. Fixent. Provoquent. Regard hal­lu­ci­né.

N’y a-t-il vrai­ment « rien der­rière » ?

Retour aux ori­gines. Andrew Warhola, fils d’émigrés tché­co­slo­vaques. Pittsburgh, Pennsylvanie.  Marqué par la reli­gion. Une mère dévote. Les rituels de son enfance, gar­dés cachés dans l’intime de convic­tions inavouables. La spi­ri­tua­li­té au cœur de l’œuvre ? C’est ce fil conduc­teur que l’exposition de Mons veut révé­ler et rendre lisible. Loin en amont de la pas­sion pour les dol­lars, la réus­site, la publi­ci­té, le sexe ;  loin der­rière tout ce sur quoi Andy Warhol a construit le mythe de la culture pop. La pié­té secrète, pré­cieu­se­ment gar­dée dans le silence de l’intime. Au-delà des icônes  consa­crées du consu­mé­risme, loin en amont, les icônes des églises ortho­doxes du pas­sé. Nouvelle lec­ture de l’œuvre peinte par Warhol à la lumière de cette orien­ta­tion inat­ten­due. Certains spec­ta­teurs  s’insurgent, mani­festent leur désap­pro­ba­tion, sans doute déran­gés dans le confort de leurs propres cli­chés. Dans leurs attentes conformes à l’image lais­sée der­rière lui par le « maître du Pop Art ». Du reste, les posi­tions sur l’artiste sont tran­chées. Les uns détestent son per­son­nage, son tra­vail. Les autres l’admirent ; l’adulent même, à la façon dont on vénère une icône. Quasi reli­gieu­se­ment.

1960. Les icônes. Déclinaisons. Jackie Kennedy — Red Jackie, 1964 —, Marilyn cli­gnant de l’œil, pau­pières peintes et bouches far­dées, Mao (1972) bleu roi ou vert acide ; agres­sif. Une approche de la lai­deur. Mais aus­si Yves Saint-Laurent, Liza Minnelli, et d’autres.  Andy Warhol, sol­li­ci­té sans relâche par des célé­bri­tés peu sou­cieuses des « exi­gences fric » du peintre. Pourvu que cha­cun ait son Warhol. Andy Warhol se prête au jeu. Sans comp­ter. Cela flatte son ego.  Peu importe la tech­nique employée, le pro­cé­dé uti­li­sé.  Report pho­to­gra­phique des cli­chés, agran­dis­se­ment, répé­ti­tion, démul­ti­pli­ca­tion à l’infini de l’identique par la séri­gra­phie. Pourquoi pas ? 

Vue sous l’angle de l’attachement au rituel reli­gieux, la répé­ti­tion — y com­pris celle  des Campbell’ Soups cans (1962) — prend une autre dimen­sion. Détourne la pro­vo­ca­tion de sa voca­tion pre­mière. Empreinte pro­fonde du sacré cachée au cœur de la mul­ti­pli­ca­tion d’un pro­duit de consom­ma­tion typique de l’Amérique moyenne. Autre inter­pré­ta­tion d’une œuvre jusqu’alors réduite à la tri­lo­gie « beau­té, suc­cès, pou­voir ».

Derrière le goût de la pro­vo­ca­tion, il y a la ter­reur qua­si mala­dive de la mort vio­lente. Cette ter­reur qui frappe l’homme moderne. Warhol  col­lec­tionne récits et images de sui­cides (par défe­nes­tra­tion), d’accidents, d’émeutes. Suicides. Disaster.  La série Crosses, Gun et Knives (1981-1982) illustre elle aus­si la peur récur­rente de la mort. Warhol défi­nit le tableau Electric Chair comme le pro­lon­ge­ment moderne du sup­plice de la Croix.

Si la repré­sen­ta­tion de la beau­té culmine avec  La Vénus de Botticelli (1984), le lien étroit  au reli­gieux (révé­lé après la mort de l’artiste) culmine, lui, avec une repré­sen­ta­tion de La Cène d’après Léonard de Vinci : The Last Supper (1986).

Commande du gale­riste  Alexandre Iolas en vue d’une expo­si­tion à Milan, The Last Supper consti­tue l’ultime série réa­li­sée par Andy Warhol, un an avant sa dis­pa­ri­tion. Il met à la réa­li­sa­tion de cette œuvre toute son éner­gie.  Travaillant à par­tir d’une vieille pho­to noir et blanc et d’une  repro­duc­tion du tableau de Léonard de Vinci (déni­chée dans une ency­clo­pé­die du XIXe s.), Warhol  exé­cute un cycle qui compte plus de cent tableaux, avec  « camou­flages ».  Autoportraits peints sous les per­son­nages pré­sents sur la toile, marques de pro­duits com­mer­ciaux notam­ment. Si Warhol met à leur réa­li­sa­tion tout le savoir acquis au long de ses pra­tiques artis­tiques, il n’en demeure pas moins, si je m’en tiens à cer­tains exé­gètes, que cette œuvre ultime porte la signa­ture secrète de cette pié­té pro­fonde que l’artiste s’était ingé­nié à camou­fler.

Un point com­mun semble relier Corot et Warhol. Un point imper­cep­tible. Tellement ténu qu’il semble irréel, sor­ti tout droit d’une ima­gi­na­tion fan­tai­siste. Mais les textes sont là. Qui attestent, docu­ments à l’appui, que cha­cun des deux  peintres est habi­té par la foi. Cette décou­verte, inat­ten­due,  a  de quoi sur­prendre. Même si cha­cun des deux hommes vit sa foi de manière dif­fé­rente. Même si cha­cun des deux  artistes l’exprime dif­fé­rem­ment dans son œuvre. Elle est là. Qui fré­mit sous les feuillages. Qui anime les visages de la Cène.

Ce qui ras­sure, sans doute, c’est ce sur­gis­se­ment sou­dain, dans la galaxie du temps et des hommes, d’un lien minus­cule qui donne à décryp­ter un autre mode d’être au monde.

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Note d’Angèle Paoli :

L’exposition « Corot, Dans la lumière du Nord » se tien­dra à nou­veau, du 21 février au 21 mai 2014, au Musée des Beaux-Arts de Carcassonne.

Pour en savoir plus cli­quer sur les liens sui­vants :

http://​bit​.ly/​1​f​h​n​vuB

ou encore ici :

http://​bit​.ly/​1​h​W​d​1mx

 

 

 

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