> Les chemins de traverse d’Angèle Paoli (1)

Les chemins de traverse d’Angèle Paoli (1)

Par | 2018-02-26T00:28:47+00:00 30 mai 2013|Catégories : Chroniques|

Elle chante une langue d’avant,  langue qui renaît sous la langue por­tée par une voix de feu et d’ombre sur­gie d’un loin­tain inté­rieur qui n’appartient qu’à elle. Peut-être cette langue est-elle la sala­mandre qui s’éveille sous la cendre  dès que  les mots sur­gissent sur la page,  s’organisent en strophes brèves et denses  – danse de l’entremêlement des langues, poèmes. Reptilienne  et solaire, sou­dain vague­ment inquiétante/​cruelle,  la langue d’Aurélia (nou­velle « fille du feu »?) Lassaque, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est langue de poète loin­taine.  D’azur de feu de vent  et d’eau, elle est langue d’Eros cha­toyante et  char­nelle. Langue prompte à faire revivre – pythique – les dieux endor­mis sous roches et ombrages. Un cos­mos fami­lier lève alors sous la voix.  Sous la voûte étoi­lée un uni­vers solaire déploie ses formes, où mai­nades et faunes mènent joyeuse sara­bande. La cha­leur de l’éros verse ses transes dans la chair par­fu­mée des poèmes.

Incisant la page de camées lumi­neux et chan­geants.

L’occitane Aurélia mène de front ses langues. Avec  le plus grand natu­rel. Elle tresse ensemble langue mater­nelle et langue apprise. L’antique langue d’Oc. L’une conduit à l’autre sans sépa­ra­tion ni heurt, sans fron­tière où affû­ter la lame.  Elles s’éprouvent  ensemble  dans une simul­ta­néi­té de bataille, pareilles en cela aux « jeunes che­vaux » qui  « piaffent et se font la guerre pour le plai­sir de mêler la sueur de leurs corps au goût du pre­mier sang »/​ « Los cavals joves tre­pe­jan e se fan la guèr­ra pel pla­ser de mes­clar la susor de lors còsses  al tast del pri­mièr sang. »(Sant-Joan, Lo Jorn/Saint-Jean, Le Jour in Pour que chantent les sala­mandres). Nul besoin pour la jeune poète de s’en remettre à la langue d’un tra­duc­teur.

La lec­ture de ce recueil bilingue, paru en février 2013 aux Éditions Bruno Doucey, fait lever sous le sillon des mots une herbe tendre de bon­heur, jouis­sance des  sens et fraî­cheur du plai­sir. Une eupho­rie légère gagne, une ivresse dis­crète,  qui tient à la fois au monde ori­gi­nel retrou­vé et  à la langue qui le porte.  Lequel conduit vers l’autre ? La ques­tion effleure, fugi­tive.  Mais la sym­biose par­faite entre les mots et les choses, efface l’interrogation pas­sa­gère. 

Livre ouvert, l’œil se prend, et l’esprit, à modu­ler, sot­to voce, les accents de la langue occi­tane, son chant rap­pe­lant tour à tour  l’âpreté des langues his­pa­niques et la dou­ceur des langues ita­liques. Car c’est bien d’une langue par­ti­cu­lière qu’il s’agit (et non d’un dia­lecte), que celle que scande avec  tant de feu et de pas­sion la jeune occi­tane.

Tout autre est la poé­sie de la coréenne Moon Chung-hee. Portée, ce soir de « Printemps des poètes » par les voix de Murielle Szac  et de Bruno Doucey pour la tra­duc­tion fran­çaise, les poèmes du recueil  Celle qui man­geait le riz froid (Éditions Bruno Doucey, 2012) puisent leur éner­gie dans les rituels insi­pides de la vie quo­ti­dienne. La réa­li­té la plus ordi­naire prend forme avec  les mots, ren­voyant la poète à sa cui­sine, à ses devoirs d’épouse et de mère, à ses maux, à ses luttes intimes face à un corps vieillis­sant et malade, à ses dési­rs secrets  et à ses souf­frances.  Au-delà de l’ordre de l’intime, c’est un hom­mage aux femmes de son pays qui sur­git dans les tableaux de vie de Moon Chung-hee.  Un encou­ra­ge­ment à dénon­cer l’absurdité, la pesan­teur  et l’injustice d’une condi­tion qui n’a que trop duré pour toutes celles qui subissent en silence le joug mil­lé­naire des hommes.  Elles sont nom­breuses en effet, à pou­voir se recon­naître der­rière la voix de Moon Chung-hee. 

 

Pourtant,  rame­ner  la poé­sie de la Coréenne à la seule réa­li­té quo­ti­dienne serait tota­le­ment réduc­teur. Car le talent de la poète vient de sa capa­ci­té à trans­cen­der le réel par une touche d’humour  irré­sis­tible.  Dans chaque poème en effet, Moon Chung-hee ménage la sur­prise par une note drôle et inat­ten­due ; ou par une réflexion  qui détourne sou­dain du drame qui se joue,  en le pul­vé­ri­sant  dans un éclat de mots.

 Poésie construite sur des moments de vie, Celle qui man­geait le riz froid est une poé­sie sin­gu­lière qui joue sur la ten­sion entre scènes fami­lières (por­tées par un lan­gage cou­rant et simple) et art de la pointe. 

Née en 1947 en Corée du sud, Moon Chung-hee est une poète recon­nue dans son pays.

Passer  au cours de la même soi­rée de la voix d’Aurélia l’occitane à celle de la coréenne, jon­gler avec deux formes de poé­sie à ce point dif­fé­rentes est à la fois décon­cer­tant et exal­tant. Déconcertant, l’exercice requiert de l’auditeur une entière dis­po­ni­bi­li­té, dénuée de toute idée pré­con­çue.  Et une agi­li­té à se dépla­cer d’un uni­vers à l’autre, à en accep­ter les modes d’expression et les images. Exaltant, aus­si, parce que pareille ren­contre per­met de sai­sir l’étonnante diver­si­té des voix. Et par le contraste qu’elles offrent, ain­si pré­sen­tées dans l’alternance, se sai­sir de l’infinie richesse de la palette poé­tique du monde. 

Au sujet de :

Babel Poétique/​Les Lectures croi­sées de Moon Chung-hee et Aurélia Lassaque :

–  Samedi 23 mars 2013, Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, 75007 Paris.

–  Mercredi 3 avril 2013, Université Paris 1 /​ Panthéon-Sorbonne – salle de confé­rence 7e étage, 21, rue Broca, 75005 Paris.