> Les chemins de traverse d’Angèle Paoli (4)

Les chemins de traverse d’Angèle Paoli (4)

Par | 2018-02-26T00:08:28+00:00 23 avril 2014|Catégories : Blog|

Dans mon demi-som­meil, les phrases glissent. Des pan­neaux métal­liques  gris acier dur cou­lissent. Les gonds grincent. S’immobilisent dans le silence. Un mur lisse noir uni ferme le ciel. L’espace sombre dans le cor­ri­dor étroit d’une rue sans âme. Les phrases tré­buchent. Elles se refusent à l’emprise des mots. Les images s’effacent. Chassées par l’émergence du jour. L’usine est retom­bée dans sa rumeur ordi­naire. Machines-outils bruits de tôles et de chaînes, va-et-vient sonore de rou­le­ments à billes, mar­teaux piqueurs et tenailles rythment des rituels incon­nus. Le mur oppose son obs­ti­na­tion mono­chrome, son gris aveugle indif­fé­rent à la lumière. Murs-pignons per­cés de baies aveugles, métal plein cintre et noir abso­lu. Mur très XIXe de l’usine Peugeot-Citroën de Saint-Ouen.

Peut-être mon atti­rance pour les usines désaf­fec­tées me vient-elle de mon enfance où han­gars, docks, entre­pôts de Marseille, tous pati­nés d’un halo de mys­tère, exer­çaient sur moi une véri­table fas­ci­na­tion. Ranimée aujourd’hui par l’engouement des archi­tectes pour les friches indus­trielles,  dont cer­taines d’entre elles sont recon­ver­ties en salles de concert ou en espaces muséaux.

Ainsi en est-il, à Rome, de la Centrale Montemartini ? Qui pour­rait ima­gi­ner qu’une ancienne cen­trale ther­mo­élec­trique puisse abri­ter, en même temps que d’énormes machines mises en ser­vice au début du XXe siècle, autant de tré­sors de l’Antiquité ? Restaurée, entiè­re­ment réno­vée,  recon­ver­tie en musée per­ma­nent, la Centrale Montemartini — du nom de son pro­prié­taire et inven­teur —,  inau­gu­rée en 1912, est deve­nue, depuis l’exposition de 1997, une annexe des musées Capitolins. Chaudières, tur­bines à vapeurs de 3000 kW — datant de 1917, tur­boal­ter­na­teurs, conden­sa­teurs, tous engins ruti­lants, alternent avec des chefs d’œuvre de la sculp­ture antique.

Je déam­bule sou­vent, sub­ju­guée, dans ce monde étrange où l’archéologie gré­co-romaine défie les alter­na­teurs, où les bustes de dieux, leurs corps vigou­reux et ath­lé­tiques, les dra­pés nobles des femmes, leurs visages éter­ni­sés dans le marbre, s’immiscent dans des espaces où règnent en maîtres les tubes d’acier et les pis­tons, les bielles les mani­velles et les corps de chauffe, les moteurs die­sel et le laby­rinthe des tubu­lures.

Des machines et des dieux. Qui triomphe sur l’autre ? Happé par le gigan­tisme et la com­plexi­té de cette métro­po­lis, le regard hésite. Il cherche son che­min  le long des cour­sives, emprunte les échelles métal­liques, s’arrime aux rampes qui grimpent, se fau­file entre pilastres et colonnes. Les engins occupent l’espace, impo­santes struc­tures qui semblent inti­mer le silence aux dieux figés sur leurs socles. Les dieux sont là, pour­tant. Souverains. Innombrables. Et pen­sifs. Athéna et Dionysos. Asclépios et Artémis. Apollon, la tête ceinte d’une cou­ronne de lau­rier. Pothos, frère d’Eros et comme lui, fils d’Aphrodite. Émouvant Pothos, absor­bé dans sa contem­pla­tion  des chau­dières ou peut-être abî­mé dans la nos­tal­gie d’un amour loin­tain, à jamais inac­ces­sible. Étrange Pothos dans sa beau­té andro­gyne. Vu de dos, son corps mince aux formes presque fémi­nines, révèle, vu de face, une nudi­té d’éphèbe.

Avec les dieux, la cohorte des faunes, des ménades et des satyres, des nymphes et des ama­zones. Des muses et des héros. Tous plus beaux les uns que les autres. Persée, Diomède et Héraclès. Et Thésée. Parmi la foule des ano­nymes, stra­tèges et tri­buns, lut­teurs  et esclaves, sur­gissent les por­traits connus. Cléopâtre, repré­sen­tée sous les traits de la déesse Isis, voi­sine avec Antinoüs, repré­sen­té en Apollon ; Icare est là, lui aus­si. Un enfant encore. Visage tendre et triste incli­né sur la poi­trine cein­tu­rée de lanières de cuir. Et dans le dos, des ailes, bri­sées. Caton et Auguste. Septime Sévère. Caracalla, au regard dur. Et Lucilla, la fille de Marc-Aurèle et de Faustina. Absorbés en eux-mêmes, le regard empreint d’une gra­vi­té inté­rieure, tous veillent sur un uni­vers d’au-delà des machines, elles-mêmes figées, car­casses mortes, abo­lies d’inanité muette.

Dans la Salle des Machines, devant une armée de comp­teurs, se dresse, majes­tueuse et déca­pi­tée, une sta­tue vêtue d’un péplum. Il ne lui manque pas seule­ment la tête, mais aus­si les bras. N’empêche, elle avance un pied déci­dé hors de l’espace qui lui a été assi­gné. Je cherche par­mi les têtes qui trônent sur leur socle celle qui pour­rait lui conve­nir. Aucune ? Peut-être alors, choi­sir par­mi les visi­teurs silen­cieux, le visage de cette jeune fille. Belle, mais d’un autre siècle. Assise sur les marches de l’esplanade, la tête pen­chée sur sa planche à des­sin, sa longue che­ve­lure répan­due sur les épaules, elle croque des esquisses de sil­houettes, de ports de tête, de corps nus et élan­cés. Je m’approche d’elle. Elle est absor­bée dans son tra­vail de jeune élève des Beaux-Arts de la Ville de Rome. Elle ne soup­çonne rien de ma pré­sence. De l’endroit où elle se trouve, elle embrasse le vaste ensemble de la Salle des Machines. De là, elle peut voir la vic­toire ailée de l’Atena Lemnia, déca­pi­tée elle aus­si, mais dont la com­plexi­té et le volume des plis de la toge semblent la pré­pa­rer à un envol pro­chain, entraî­nant dans son sillage la mise en rota­tion de l’énorme roue métal­lique qu’elle devance. Plus loin montent la garde devant le tableau de bord du moteur die­sel  les sta­tues d’Hestia et d’Igea. Mais ni l’une ni l’autre ne pour­ra dire dans quelles cir­cons­tances vio­lentes sa tête lui a été arra­chée, à jamais sépa­rée du corps. Un corps pour­tant si délié et si gra­cieux…

L’une des rares sta­tues fémi­nines à n’avoir pas été déca­pi­tée est la sta­tue d’Agrippine Mineure. Représentée en orante, la sta­tue monu­men­tale d’Agrippine m’impressionne. Enroulée dans ses voiles — le corps majes­tueux ceint dans son dra­pé noir de basa­nite —, Agrippine règne, noble et aus­tère, recueillie, sur l’ensemble de ses com­pagnes. Et s’harmonise à mer­veille, par le poli de son vête­ment et sa cou­leur vol­ca­nique, à la brillance ruti­lante mais sombre des machines.

Dans la salle des chau­dières, deux sta­tues retiennent lon­gue­ment mon atten­tion. Celle de la muse Polymnie et celle d’une toute jeune fille. Délicate et son­geuse, Polymnie est abî­mée dans ses rêves. Élégamment enrou­lée dans ses voiles, le corps en appui contre une colonne, elle contemple, bouche légè­re­ment entrou­verte, un hori­zon loin­tain. Elle rêve. De poé­sie, peut-être. D’un monde autre, hors de la tri­via­li­té du monde. La jeune fille, elle, est assise, jambes croi­sées. Buste incli­né vers l’avant, le pied droit posé sur une sorte de rehaut, elle semble se balan­cer. Le coude gauche est replié sur son genou, la main droite appuyée sur le rebord de son siège. Elle rêve, elle aus­si, absor­bée tout entière en elle-même. Souple et élé­gant est le dra­pé de son vête­ment ; rele­vés en chi­gnon, ses che­veux dégagent la noblesse de sa nuque. Le pro­fil est fin. La tête incli­née sou­ligne la médi­ta­tion. Tout dans la com­po­si­tion du corps, dans le port de tête, dans la fra­gi­li­té des traits et dans l’intensité du recueille­ment tra­hit l’instabilité des cer­ti­tudes.

Lumière natu­relle et lumière arti­fi­cielle marient leurs reflets sur les machines et les sculp­tures. Derrière les immenses baies vitrées, haut per­chées au-des­sus des solives, se devinent les formes et bâtisses du monde exté­rieur.  Derrière le trem­blé des feuillages, les struc­tures cylin­driques du Gazomètre, les bâti­ments d’usine désaf­fec­tés, les hauts lam­pa­daires et les grues immo­biles, témoignent d’un pas­sé dis­pa­ru. Les ouvriers en bleu de chauffe ont depuis long­temps quit­té la place. La cen­trale s’est ins­tal­lée,  vais­seau fan­tôme,  dans le silence. Elle abrite désor­mais un pas­sé défunt plus ancien encore où frises et bas-reliefs, tro­phées et sar­co­phages, bustes et sta­tues, s’animent avec le lever du jour. Tandis que les mosaïques déploient à même le sol le mou­ve­ment colo­ré d’une scène de chasse. Éternelle est l’énergie qui unit le temps d’une lutte à mort les hommes et les bêtes. Éternel aus­si le regard inté­rieur qui anime les âmes. Par-delà le temps.

 Dehors, une petite fon­taine mous­sue gar­gouille. Elle veille, humble et modeste,  sur la paix éphé­mère du lieu.

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