Dans mon demi-som­meil, les phrases glissent. Des pan­neaux métal­liques  gris acier dur cou­lissent. Les gonds grincent. S’immobilisent dans le silence. Un mur lisse noir uni ferme le ciel. L’espace sombre dans le cor­ri­dor étroit d’une rue sans âme. Les phrases tré­buchent. Elles se refusent à l’emprise des mots. Les images s’effacent. Chassées par l’émergence du jour. L’usine est retom­bée dans sa rumeur ordi­naire. Machines-outils bruits de tôles et de chaînes, va-et-vient sonore de rou­le­ments à billes, mar­teaux piqueurs et tenailles rythment des rituels incon­nus. Le mur oppose son obs­ti­na­tion mono­chrome, son gris aveugle indif­fé­rent à la lumière. Murs-pignons per­cés de baies aveugles, métal plein cintre et noir abso­lu. Mur très XIXe de l’usine Peugeot-Citroën de Saint-Ouen.

Peut-être mon atti­rance pour les usines désaf­fec­tées me vient-elle de mon enfance où han­gars, docks, entre­pôts de Marseille, tous pati­nés d’un halo de mys­tère, exer­çaient sur moi une véri­table fas­ci­na­tion. Ranimée aujourd’hui par l’engouement des archi­tectes pour les friches indus­trielles,  dont cer­taines d’entre elles sont recon­ver­ties en salles de concert ou en espaces muséaux.

Ainsi en est-il, à Rome, de la Centrale Montemartini ? Qui pour­rait ima­gi­ner qu’une ancienne cen­trale ther­mo­élec­trique puisse abri­ter, en même temps que d’énormes machines mises en ser­vice au début du XXe siècle, autant de tré­sors de l’Antiquité ? Restaurée, entiè­re­ment réno­vée,  recon­ver­tie en musée per­ma­nent, la Centrale Montemartini — du nom de son pro­prié­taire et inven­teur —,  inau­gu­rée en 1912, est deve­nue, depuis l’exposition de 1997, une annexe des musées Capitolins. Chaudières, tur­bines à vapeurs de 3000 kW — datant de 1917, tur­boal­ter­na­teurs, conden­sa­teurs, tous engins ruti­lants, alternent avec des chefs d’œuvre de la sculp­ture antique.

Je déam­bule sou­vent, sub­ju­guée, dans ce monde étrange où l’archéologie gré­co-romaine défie les alter­na­teurs, où les bustes de dieux, leurs corps vigou­reux et ath­lé­tiques, les dra­pés nobles des femmes, leurs visages éter­ni­sés dans le marbre, s’immiscent dans des espaces où règnent en maîtres les tubes d’acier et les pis­tons, les bielles les mani­velles et les corps de chauffe, les moteurs die­sel et le laby­rinthe des tubu­lures.

Des machines et des dieux. Qui triomphe sur l’autre ? Happé par le gigan­tisme et la com­plexi­té de cette métro­po­lis, le regard hésite. Il cherche son che­min  le long des cour­sives, emprunte les échelles métal­liques, s’arrime aux rampes qui grimpent, se fau­file entre pilastres et colonnes. Les engins occupent l’espace, impo­santes struc­tures qui semblent inti­mer le silence aux dieux figés sur leurs socles. Les dieux sont là, pour­tant. Souverains. Innombrables. Et pen­sifs. Athéna et Dionysos. Asclépios et Artémis. Apollon, la tête ceinte d’une cou­ronne de lau­rier. Pothos, frère d’Eros et comme lui, fils d’Aphrodite. Émouvant Pothos, absor­bé dans sa contem­pla­tion  des chau­dières ou peut-être abî­mé dans la nos­tal­gie d’un amour loin­tain, à jamais inac­ces­sible. Étrange Pothos dans sa beau­té andro­gyne. Vu de dos, son corps mince aux formes presque fémi­nines, révèle, vu de face, une nudi­té d’éphèbe.

Avec les dieux, la cohorte des faunes, des ménades et des satyres, des nymphes et des ama­zones. Des muses et des héros. Tous plus beaux les uns que les autres. Persée, Diomède et Héraclès. Et Thésée. Parmi la foule des ano­nymes, stra­tèges et tri­buns, lut­teurs  et esclaves, sur­gissent les por­traits connus. Cléopâtre, repré­sen­tée sous les traits de la déesse Isis, voi­sine avec Antinoüs, repré­sen­té en Apollon ; Icare est là, lui aus­si. Un enfant encore. Visage tendre et triste incli­né sur la poi­trine cein­tu­rée de lanières de cuir. Et dans le dos, des ailes, bri­sées. Caton et Auguste. Septime Sévère. Caracalla, au regard dur. Et Lucilla, la fille de Marc-Aurèle et de Faustina. Absorbés en eux-mêmes, le regard empreint d’une gra­vi­té inté­rieure, tous veillent sur un uni­vers d’au-delà des machines, elles-mêmes figées, car­casses mortes, abo­lies d’inanité muette.

Dans la Salle des Machines, devant une armée de comp­teurs, se dresse, majes­tueuse et déca­pi­tée, une sta­tue vêtue d’un péplum. Il ne lui manque pas seule­ment la tête, mais aus­si les bras. N’empêche, elle avance un pied déci­dé hors de l’espace qui lui a été assi­gné. Je cherche par­mi les têtes qui trônent sur leur socle celle qui pour­rait lui conve­nir. Aucune ? Peut-être alors, choi­sir par­mi les visi­teurs silen­cieux, le visage de cette jeune fille. Belle, mais d’un autre siècle. Assise sur les marches de l’esplanade, la tête pen­chée sur sa planche à des­sin, sa longue che­ve­lure répan­due sur les épaules, elle croque des esquisses de sil­houettes, de ports de tête, de corps nus et élan­cés. Je m’approche d’elle. Elle est absor­bée dans son tra­vail de jeune élève des Beaux-Arts de la Ville de Rome. Elle ne soup­çonne rien de ma pré­sence. De l’endroit où elle se trouve, elle embrasse le vaste ensemble de la Salle des Machines. De là, elle peut voir la vic­toire ailée de l’Atena Lemnia, déca­pi­tée elle aus­si, mais dont la com­plexi­té et le volume des plis de la toge semblent la pré­pa­rer à un envol pro­chain, entraî­nant dans son sillage la mise en rota­tion de l’énorme roue métal­lique qu’elle devance. Plus loin montent la garde devant le tableau de bord du moteur die­sel  les sta­tues d’Hestia et d’Igea. Mais ni l’une ni l’autre ne pour­ra dire dans quelles cir­cons­tances vio­lentes sa tête lui a été arra­chée, à jamais sépa­rée du corps. Un corps pour­tant si délié et si gra­cieux…

L’une des rares sta­tues fémi­nines à n’avoir pas été déca­pi­tée est la sta­tue d’Agrippine Mineure. Représentée en orante, la sta­tue monu­men­tale d’Agrippine m’impressionne. Enroulée dans ses voiles — le corps majes­tueux ceint dans son dra­pé noir de basa­nite —, Agrippine règne, noble et aus­tère, recueillie, sur l’ensemble de ses com­pagnes. Et s’harmonise à mer­veille, par le poli de son vête­ment et sa cou­leur vol­ca­nique, à la brillance ruti­lante mais sombre des machines.

Dans la salle des chau­dières, deux sta­tues retiennent lon­gue­ment mon atten­tion. Celle de la muse Polymnie et celle d’une toute jeune fille. Délicate et son­geuse, Polymnie est abî­mée dans ses rêves. Élégamment enrou­lée dans ses voiles, le corps en appui contre une colonne, elle contemple, bouche légè­re­ment entrou­verte, un hori­zon loin­tain. Elle rêve. De poé­sie, peut-être. D’un monde autre, hors de la tri­via­li­té du monde. La jeune fille, elle, est assise, jambes croi­sées. Buste incli­né vers l’avant, le pied droit posé sur une sorte de rehaut, elle semble se balan­cer. Le coude gauche est replié sur son genou, la main droite appuyée sur le rebord de son siège. Elle rêve, elle aus­si, absor­bée tout entière en elle-même. Souple et élé­gant est le dra­pé de son vête­ment ; rele­vés en chi­gnon, ses che­veux dégagent la noblesse de sa nuque. Le pro­fil est fin. La tête incli­née sou­ligne la médi­ta­tion. Tout dans la com­po­si­tion du corps, dans le port de tête, dans la fra­gi­li­té des traits et dans l’intensité du recueille­ment tra­hit l’instabilité des cer­ti­tudes.

Lumière natu­relle et lumière arti­fi­cielle marient leurs reflets sur les machines et les sculp­tures. Derrière les immenses baies vitrées, haut per­chées au-des­sus des solives, se devinent les formes et bâtisses du monde exté­rieur.  Derrière le trem­blé des feuillages, les struc­tures cylin­driques du Gazomètre, les bâti­ments d’usine désaf­fec­tés, les hauts lam­pa­daires et les grues immo­biles, témoignent d’un pas­sé dis­pa­ru. Les ouvriers en bleu de chauffe ont depuis long­temps quit­té la place. La cen­trale s’est ins­tal­lée,  vais­seau fan­tôme,  dans le silence. Elle abrite désor­mais un pas­sé défunt plus ancien encore où frises et bas-reliefs, tro­phées et sar­co­phages, bustes et sta­tues, s’animent avec le lever du jour. Tandis que les mosaïques déploient à même le sol le mou­ve­ment colo­ré d’une scène de chasse. Éternelle est l’énergie qui unit le temps d’une lutte à mort les hommes et les bêtes. Éternel aus­si le regard inté­rieur qui anime les âmes. Par-delà le temps.

 Dehors, une petite fon­taine mous­sue gar­gouille. Elle veille, humble et modeste,  sur la paix éphé­mère du lieu.

Adresse : Via Ostiense, 106, 00154 Roma, Italie

+39 06 574 8042

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Angèle Paoli

Angèle Paoli est née à Bastia. Elle a ensei­gné pen­dant de nom­breuses années la lit­té­ra­ture fran­çaise et l’italien. Elle vit actuel­le­ment dans un vil­lage du Cap Corse, d’où elle anime la revue numé­rique de poé­sie & de cri­tique Terres de femmes, créée en décembre 2004 avec l’éditeur Yves Thomas et le pho­to­graphe et archi­tecte Guidu Antonietti di Cinarca. Elle a publié de nom­breux ouvrages, mais aus­si des poèmes et/​ou des articles dans les revues Pas, Faire-Part, Poezibao, Francopolis, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, Les Carnets d’Eucharis, DiptYque nos 1, 2 et 3, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances, PLS (Place de la Sorbonne), Recours au poème, Diérèse, Terre à ciel, Paysages écrits, Secousse, Sarrazine, Mange Monde, Bacchanales, Le Pan poé­tique des Muses, Souffles, Ce Qui Reste, ...  Lauréate du Prix euro­péen de la cri­tique poé­tique fran­co­phone Aristote 2013, attri­bué par le Cénacle euro­péen fran­co­phone de Poésie, Art et Littérature. Membre du jury du Prix de poé­sie Léon-Gabriel Gros (revue Phœnix) pour l'année 2013. Invitée en tant que poète au 17e Festival de poé­sie « Voix de la Méditerranée » de Lodève (juillet 2014). Membre du comi­té de rédac­tion des revues Sarrazine et Les Carnets d'Eucharis. Poète invi­tée de « Ritratti di Poesia - Fondazione Roma » (février 2016).  Bibliographie :  ▪ Noir écrin, A Fior di Carta, Barrettali (Haute-Corse), 2007  ▪ Manfarinu, l'âne de Noël, A Fior di Carta, Barrettali (Haute-Corse), 2007  ▪ A l'aplomb du mur blanc, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, 2008 ▪ Lalla ou le chant des sables, récit-poème, édi­tions Terres de femmes, Canari (Haute-Corse), 2008. Préface de Cécile Oumhani  ▪ Corps y es-tu ?, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, mai 2009  ▪ Le Lion des Abruzzes, récit-poème, édi­tions Cousu Main, Avignon, décembre 2009. Photographies de Guidu Antonietti di Cinarca  ▪ Carnets de marche, édi­tions du Petit Pois, Béziers, juillet 2010  ▪ Camaïeux, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, sep­tembre 2010  ▪ Solitude des seuils, livre d’artiste, gra­vure de Marc Pessin sur un des­sin de Patrick Navaï, édi­tions Le Verbe et L'Empreinte [Marc Pessin], Saint-Laurent-du-Pont, octobre 2011  ▪ La Figue, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Dom et Jean Paul Ruiz, avril 2012. Préface de Denise Le Dantec  ▪ Solitude des seuils, Colonna Édition, 20167 Alata, juin 2012. Liminaire de Jean-Louis Giovannoni  ▪ De l’autre côté, édi­tions du Petit Pois, Béziers, novembre 2013  ▪ La Montagne cou­ron­née, édi­tions La Porte, Laon, mai 2014  ▪ Une fenêtre sur la mer/​Anthologie de la poé­sie corse actuelle coor­don­née par Angèle Paoli (antho­lo­gie bilingue corse/​français), Recours au poème édi­teurs, décembre 2014  ▪ Les Feuillets de la Minotaure, Revue Terres de femmes | édi­tions de Corlevour, col­lec­tion Poésie, avril 2015  ▪ l’autre côté, livre de verre et papier, réa­li­sé par Lô (Laurence Bourgeois) en 4 exem­plaires au pays de Pézenas, juin 2015  ▪ Tramonti, édi­tions Henry, Collection La main aux poètes, sep­tembre 2015  ▪ L’Isula, édi­tions Imprévues, Collection Accordéons, édi­tion numé­ro­tée, novembre 2015 ▪ Italies Fabulae, récits et nou­velles, édi­tions Al Manar, juin 2017. Postface d'Isabelle Lévesque ▪ Terres de femmes | Terre di donne, 12 poètes corses, édi­tion bilingue coor­don­née par Angèle Paoli, édi­tions des Lisières, Collection Hêtraie (voix poé­tiques fémi­nines bilingues), juillet 2017 ▪ Artemisia allo spec­chio, Vita Activa Editoria, Collana Trame, Trieste, juin 2018 Ouvrages en col­la­bo­ra­tion :  ▪ Philippe Jambert (pho­tos) et Angèle Paoli (textes), Aux portes de l'île, Editions Galéa, juillet 2011  ▪ Angèle Paoli et Paul-François Paoli, Les Romans de la Corse,éditions du Rocher, juin 2012  ▪ Anthologie Pas d’ici, pas d’ailleurs (antho­lo­gie fran­co­phone de voix fémi­nines contemporaines)(poèmes réunis par Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire - en par­te­na­riat avec la revue Terres de femmes), édi­tions Voix d’encre, juillet 2012.  ▪ Philippe Jambert (pho­tos) et Angèle Paoli (textes), Fontaines de Corse, Editions Galéa, juin 2014.  ▪ Angèle Paoli (texte) & David Hébert (des­sins), Corse, édi­tions des Vanneaux, Collection Carnets nomades, juin 2018 ▪ Angèle Paoli & Stéphan Causse, Rendez-vous à l’arbre bruyère, édi­tions Al Manar, col­lec­tion Poésie. Aquarelles de Caroline François-Rubino, juin 2018 ▪ Angèle Paoli & Maria Desmée, Dans le jar­din des simples, Les Cahiers du Museur, Collection « À Côté », diri­gée par Alain Freixe, 2018. Traductions :  ▪ Luigia Sorrentino, Olimpia/​Olympia, Interlinea edi­zio­ni, Novara, 2013 | Recours au poème édi­tions, 2015  ▪ Luigia Sorrentino, Figura d’acqua/Figure de l’eau, aqua­relles de Caroline François-Rubino (à paraître en juin 2017 aux édi­tions Al Manar)  Préfaces/​postfaces :  ▪ Préface de : Stéphane Guiraud, Le Cap Corse, Ghiro édi­tion, février 2015  ▪ Préface de : Martine-Gabrielle Konorski, Une lumière s’accorde, édi­tions Le Nouvel Athanor, Collection Ivoire, 2016 ▪ « Dans la ruche ouverte du poème, la parole tra­ver­sière », post­face de : Sylvie Fabre G., La Maison sans vitres, La Passe du vent éd. (à paraître au prin­temps 2017)