> Claude Luezior, Buveur de rosée (extraits)

Claude Luezior, Buveur de rosée (extraits)

2018-01-03T22:16:03+00:00

 Fureur

cri­nière à contre vent
tête rauque
pour rut sans fio­ri­ture
rimes bra­mant leurs apo­gées
verbe haut
et bois de velours
aux moments sau­vages
de l’éphémère

un poète

***

À marée haute

se tor­sadent
en elle
ces pré­ludes
qu’un ins­tinct
de suc­cube
n’ose
assou­vir

se pré­lasse
la lagune
sub­tile
qui scande
marées
et coquillages
humides

s’émeuvent
des doigts
tis­sant déjà
leurs errances
aux lices
d’un torse
en émoi

s’entremêlent
aux rayons
d’un désir
les algues
d’une sirène
qu’une lan­gueur
éveille

se dévoile
une géo­mé­trie
de courbes
polies
à seule fin
d’une rec­ti­ligne
fer­veur

s’entrouvrent
des lèvres
quand luisent
embruns
et rosées
qu’une soif
empourpre

se déploie
infi­ni­ment
la peau dorée
de hanches
vain­cues
aux sables
des caresses

s’affûtent
ses ongles
pré­da­teurs
aux ner­vures
d’un roseau
qu’une pénombre
érige

s’égarent
les reflets
de sa toi­son
qu’un rayon
découvre
en intime
inno­cence

s’érigent
aux écumes
du des­tin
les res­sacs
pour assauts
que nul
n’imagine

s’épuisent
râles
et spasmes
de très hautes
marées
quand cha­virent
les âmes

***

Chronos

l’antiquaire
polit
ses vieille­ries
en jachère

une pen­dule
tous­sote
des heures appri­voi­sées

son balan­cier stu­dieux
métho­di­que­ment
hoche la tête

heures
avant celles
des élec­trons

***

Dépendances

jusqu’à la lie
je m’abreuve
de l’extrême
poi­son
ron­geant
ce calame
que je n’ai choi­si
ni par Dieu
ni par Diable

encre
indé­lé­bile
noire de mots
qui désor­mais
habite mes fibres
et qui ronge
et dévore
ma cer­velle
à petite cendre

cigüe
pour phi­lo­sophe
cas­tré
et scribe
à la dérive
quand les mots
battent la cha­made

éther
du verbe
que j’inhale
telle une drogue
aci­du­lée
que dis­til­lent
druides et cha­mans
jusqu’au souffle
d’une pen­sée
der­nière

ivresse
au matin
des sil­houettes
où se condense
la sen­tence
et se résument
les affres
d’angoisses
à la déban­dade

syn­taxe
trop vis­queuse
qui s’agglutine
dans le per­tuis
d’une plume
rêvant encore
à son nid
d’oiselle

jusqu’à plus soif
j’exorcise
l’encrier
où l’on signe
l’arrêt de mort
du poème

°°°

un extrait de Fragments :

CAMAÏEU

me dépas­ser
en com­bats
jubi­la­toires
écor­cher
mon des­tin
clouer mes mains
en un san­glant
sacri­fice

pas de bataille
ni de lance
pas de flèche vive
de cui­rasse
ni de cré­neaux
mais l’impavide
masque
d’un silence

mar­cher
sans Golgotha
crier sans échos
dire en pure perte
ces paroles
sans adresse
à des vents
anal­pha­bètes

entrent
en réson­nance
l’inutile sque­lette
et les strates
mono­chromes
de rochers
et de failles
ané­miées

mal­gré tout
une voie lac­tée
où tètent là-bas
quelques lunes
oasis de lueurs
où s’abreuvent
des rêves
archaïques

 

Présentation de l’auteur

Claude Luezior

Claude Luezior, auteur suisse d’expression fran­çaise, naît à Berne en 1953. Il y passe son enfance puis étu­die à Fribourg, Philadelphie, Genève, Lausanne, Rochester (Minnesota) et Boston. Médecin, spé­cia­liste en neu­ro­lo­gie (son nom civil est Claude-André Dessibourg), il devient chef de cli­nique au CHUV puis pro­fes­seur titu­laire à l’Université de Fribourg. Parallèlement à ses acti­vi­tés scien­ti­fiques, il ne cesse d’écrire depuis son jeune âge et com­mence à publier depuis 1995. 

Sortent dès lors une qua­ran­taine d’ouvrages, pour la plu­part à Paris : romans, nou­velles, recueils de poé­sie, haï­kus, ouvrages d’art. Tout comme en méde­cine, il encou­rage la col­la­bo­ra­tion mul­ti­dis­ci­pli­naire, donne des confé­rences, par­ti­cipe à des expo­si­tions et à des antho­lo­gies, écrit des articles dans des revues lit­té­raires ain­si que des pré­faces.

 

Claude Luezior

© Crédits pho­tos (sup­pri­mer si inutile)

Certains de ses livres sont tra­duits en langues étran­gères et en braille.  Luezior reçoit de nom­breuses dis­tinc­tions dont le Prix euro­péen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ain­si qu’un Prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise en 2001. Il est nom­mé Chevalier de l’Ordre natio­nal des Arts et des Lettres par le Ministère fran­çais de la Culture en 2002. En 2013, le 50e prix Marie Noël, dont un ancien lau­réat est Léopold Sédar Senghor, lui est remis par l’acteur Michel Galabru de la Comédie fran­çaise.

www​.clau​de​lue​zior​.wee​bly​.com

 

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