Claude Luezior, Un Ancien Testament déluge de violence

Par |2021-03-05T20:37:38+01:00 5 mars 2021|Catégories : Claude Luezior, Critiques|

Peu de temps après Gol­go­tha, voici que paraît Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence. Dia­ble ! Claude Luezior aurait-il une âme de cis­ter­cien ? On ne peut en effet qu’admirer le tra­vail préal­able à la rédac­tion de l’ouvrage : une belle cueil­lette de cita­tions bibliques. Un tra­vail qui exige une voca­tion de copiste, au sens médié­val et donc noble du terme. 

Certes, il est aisé de se pro­cur­er le texte orig­inel dans ce monde de prosé­lytes. La moder­nité nous per­met même de le télécharg­er gra­cieuse­ment au for­mat pdf, ce qui s’avère moins encom­brant que les stèles ou les tablettes d’argile. Mais de là à en faire un livre !

Faut-il se ras­sur­er ou s’en inquiéter, Claude Luezior n’utilise pas ce matéri­au pour nous assen­er une énième her­méneu­tique, exer­ci­ce ô com­bi­en sérieux. Il com­mente ces extraits à la façon d’un catéchumène irrévéren­cieux. Moquer un livre sacré ? Il n’oserait pas !

Et pour­tant, si : il ose ! Et ce, dès le début : « Adam fit donc l’amour avec Eve, issue de sa pro­pre côte. // Vous avez dit con­san­guinité ? » Cer­tains déclencheraient un jihad pour moins que cela. Et ça con­tin­ue ! Caïn et Abel sont qual­i­fiés de « Dra­ma­tique engeance ! ». L’odyssée de l’arche de Noé est vue comme la parade d’une ménagerie déjan­tée, non comme un sauve­tage à dimen­sion uni­verselle. L’abolition par Yahvé en per­son­ne de la xénoglossie qui rég­nait à Babel se révélera une déci­sion néfaste puisqu’elle sera la cause du « Dés­espoir des potach­es du monde entier ».

Claude Luezior, Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence, octo­bre 2020 Librairie-Galerie Racine, Paris, 168 pages.

Et tant d’autres épisodes passés à la moulinette de l’ironie toute socra­tique de Claude Luezior. A l’instar du philosophe grec, en effet, il feint l’ignorance pour mieux démon­tr­er l’inanité des argu­ments des auteurs de l’Ancien Tes­ta­ment. Auteurs que l’on ne con­naît pas, d’ailleurs, mis à part Moïse, si on admet son exis­tence. Notre pseu­do-exégète farceur prof­ite de cette aubaine pour pro­duire des « Lignes apoc­ryphes ». Par exem­ple, con­cer­nant les ani­maux de l’arche : « Bien enten­du, les girafes, tou­jours un peu guindées, se plaig­nirent d’un torticolis ».

Cepen­dant, au fil des pages, perce une forme d’indignation face à cer­tains dik­tats de Yahvé. Ain­si à pro­pos de la destruc­tion de Sodome et Gom­or­rhe : « Le Très-Haut et ses émis­saires pré­tendirent qu’il n’y avait en ces villes pas un seul juste. // Et les enfants ? // Et les bébés ? ». Cette indig­na­tion s’amplifie jusqu’à devenir sidéra­tion lorsqu’il envis­age les holo­caustes pré­con­isés par Dieu. Moïse, David, le roi Salomon sont tour à tour évo­qués, non comme des héros antiques mais comme des mon­stres assoif­fés de sang. Ain­si, Moïse se voit qual­i­fié d’« exter­mi­na­teur », et pour cause : «Moïse les envoya en cam­pagne […] Ils com­bat­tirent con­tre Madiân, selon ce qu’avait com­mandé Yahvé et ils tuèrent tous les mâles […] Ils brûlèrent par le feu toutes les villes ». Face à David, il ne fait pas bon être Araméen, Philistin, Edomite, ou Moabite, toutes peu­plades vouées au mas­sacre ou à l’esclavage. Quant au roi Salomon, il avait en plus le sens des affaires. Pour bâtir son tem­ple, il inven­ta la main d’œuvre bon marché : « ceux que les fils d’Israël n’avaient pas exter­minés, Salomon les leva pour la corvée ».

Et lorsqu’ils ne s’entre-tuaient pas, ces braves gens, à quoi pas­saient-ils donc leur temps ? Hélas ! Les mœurs à la cour ne sont pas en reste. His­toires d’incestes, orgies, empoi­son­nements, etc. « Une société phal­locrate » qui plus est, comme le rap­pelle l’auteur en citant Ecclési­aste : « Et je trou­ve la femme plus amère que la mort, parce qu’elle est un piège, son cœur est un filet, et ses bras sont des liens ». Mes­dames, vous apprécierez !

Doit-on insis­ter sur les hor­ri­bles pandémies que s’acharne à dévers­er le ciel sur la terre : « On était dans les jours de la mois­son des blés, quand Yahvé envoya la peste en Israël […] et il mou­rut soix­ante-dix mille hommes ». Pas mal, vue la den­sité de la pop­u­la­tion à l’époque !

En achevant cette lec­ture par­fois dro­la­tique, sou­vent effarée, on peut se deman­der pourquoi toute une civil­i­sa­tion se réclame de cet Ancien Tes­ta­ment, un texte aux accents bar­bares, effec­tive­ment déluge de vio­lence. Comme si le mal s’avérait être une dimen­sion sinon néces­saire de l’humanité, du moins inévitable. Cette ques­tion du mal obsède les philosophes depuis tou­jours — à juste titre. Com­pren­dre pourquoi un pays aus­si riche de cul­ture que l’Allemagne ait pu se faire nazie. Etablir un par­al­lèle entre le sort des villes de Sodome et de Gom­or­rhe et celui d’Hiroshima et de Nagasa­ki. Dans sa con­clu­sion, l’auteur se pose lui aus­si cette ques­tion du mal, com­posant de la nature humaine : « L’Ancien Tes­ta­ment […] décrit un Yahvé vio­lent et jaloux qui façonne nos délires. Nous a‑t-il fait à son image ou l’avons-nous plutôt fait à la nôtre ? ».

Claude Luezior, d’une plume inspirée et inso­lente, indignée et rebelle, par sa pen­sée que l’on devine pro­fondé­ment human­iste, nous invite à réfléchir à cette grande ques­tion. Et si le salut du monde pas­sait par l’amour, la com­pas­sion, l’universelle empathie ? sem­ble-t-il sug­gér­er. Mais ceci est une autre his­toire, qui se nomme : Le Nou­veau Tes­ta­ment.

Présentation de l’auteur

Claude Luezior

Claude Luezior, auteur suisse d’expression française, naît à Berne en 1953. Il y passe son enfance puis étudie à Fri­bourg, Philadel­phie, Genève, Lau­sanne, Rochester (Min­neso­ta) et Boston. Médecin, spé­cial­iste en neu­rolo­gie (son nom civ­il est Claude-André Dessi­bourg), il devient chef de clin­ique au CHUV puis pro­fesseur tit­u­laire à l’Université de Fri­bourg. Par­al­lèle­ment à ses activ­ités sci­en­tifiques, il ne cesse d’écrire depuis son jeune âge et com­mence à pub­li­er depuis 1995. 

Sor­tent dès lors une quar­an­taine d’ouvrages, pour la plu­part à Paris : romans, nou­velles, recueils de poésie, haïkus, ouvrages d’art. Tout comme en médecine, il encour­age la col­lab­o­ra­tion mul­ti­dis­ci­plinaire, donne des con­férences, par­ticipe à des expo­si­tions et à des antholo­gies, écrit des arti­cles dans des revues lit­téraires ain­si que des préfaces.

Les édi­tions Librairie-Galerie Racine à Paris ont pub­lié en 2018 et 2020 trois livres de Claude Luezior : Jusqu’à la cen­dre (recueil de poèmes), Gol­go­tha (poème lyrique et dessins) ain­si qu’ Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence (cri­tique humoris­tique et pacifiste).

Cer­tains de ses livres sont traduits en langues étrangères et en braille.  Luezior reçoit de nom­breuses dis­tinc­tions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ain­si qu’un Prix de poésie de l’Académie française en 2001. Il est nom­mé Cheva­lier de l’Ordre nation­al des Arts et des Let­tres par le Min­istère français de la Cul­ture en 2002. En 2013, le 50e prix Marie Noël, dont un ancien lau­réat est Léopold Sédar Sen­g­hor, lui est remis par l’acteur Michel Gal­abru de la Comédie française.

www.claudeluezior.weebly.com

 

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Gérard Le Goff

Né en 1953, à Toulon, Gérard Le Goff, après l’obtention d’une maîtrise-ès-let­tres à l’Université de Haute-Bre­tagne, effectue toute sa car­rière pro­fes­sion­nelle au sein de l’Education nationale dans les académies de Caen et de Rennes ; il a été suc­ces­sive­ment : enseignant, cadre admin­is­tratif et con­seiller en for­ma­tion con­tin­ue. Il écrit depuis l’adolescence mais ne cherche pas à pub­li­er. Désor­mais à la retraite, il entre­prend de met­tre de l’ordre dans ses nom­breux man­u­scrits, tout en reprenant une activ­ité d’écriture. Il tra­vaille en par­al­lèle la pein­ture et le dessin au sein d’une asso­ci­a­tion. Ses pre­miers textes parais­sent dans la revue Haies Vives en 2017. Puis dans d’autres pub­li­ca­tions : Le Cap­i­tal des Mots (2018, 2019, 2020), Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots (2018), Tra­ver­sées (2019) et à nou­veau dans Haies Vives (2019, 2020) S’en suiv­ent l’édition de plusieurs recueils de poésie aux édi­tions Encres Vives et Tra­ver­sées, d’un roman et d’un recueil de nou­velles. Ouvrages pub­liés. Poésie : Aux édi­tions Encres Vives : Cahi­er de songes (2018). De l’inachèvement des jours (2018). L’arrière-pays n’existe pas (2018). Inter­mède véni­tien (2019). Pas­sants (2019). Le reste du peu (2019). La note verte (2019). Sim­ples suivi de Par qua­tre chemins (2019). Arse­nal des eaux (2020). L’élégance de l’oubli (2020). Aux édi­tions Tra­ver­sées : L’orée du monde (2020). Prose : Aux édi­tions Chloé des Lys : Argam, roman (2019). Aux Edi­tions Stel­la­maris : Tra­jec­toires tron­quées, nou­velles (2020). A paraître. Aux Edi­tions Stel­la­maris : La rai­son des absents, roman (2021). Cour­ri­er élec­tron­ique : gerard.le-goff4@wanadoo.fr Site : Gérard Le Goff — Amers & com­pas https://gerardle-goff4.wixsite.com/monsite
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