Claude Luezior, Epître au silence

Par |2021-11-06T10:30:47+01:00 31 octobre 2021|Catégories : Claude Luezior, Critiques|

A l’origine le mot épître, issu du grec, repris en latin, désigne une sim­ple let­tre. Au fil du temps, le terme va qual­i­fi­er un mode d’expression util­isé pour rédi­ger des traités courts, des œuvres lit­téraires, voire des pam­phlets poli­tiques. On décou­vre ain­si des épîtres dans Le Nou­veau Tes­ta­ment, on se rap­pelle celles d’Horace et de Clé­ment Marot. On se sou­vient, sans doute plus encore, du roman épis­to­laire : Les liaisons dan­gereuses.

Claude Luezior sem­ble ici, avec ce bref recueil, vouloir faire état d’une cor­re­spon­dance avec le silence. On serait en droit de con­sid­ér­er le pos­tu­lat incon­gru. Un des­ti­nataire qui jamais ne répond et laisse par­fois un écho répéter la demande.

Il ne faut jamais se fier aux apparences, dit le proverbe. Au-delà des faux-sem­blants, l’auteur n’a de cesse d’établir des cor­re­spon­dances entre son être spir­ituel et un monde matériel qu’il subit. A tra­vers ses cour­ri­ers de poste restante, en effet, il inter­pelle et inter­roge tour à tour un con­cept, un sen­ti­ment, un objet, une per­son­ne, jusqu’à la plus ténue des com­posantes de cet univers où nul n’a choisi de naître.

Tout de suite, l’appellation : cor­re­spon­dance revêt le sens pro­fond que lui accor­dait Baude­laire. Pour le poète, il con­ve­nait de les tra­vers­er ces apparences et, par raison­nement analogique, pass­er de la sim­ple per­cep­tion con­crète à une vision tran­scendée, voire (pourquoi pas ?) à une forme de mysticisme.

Claude Luezior, Epître au silence, Édi­tions Encres Vives, 16 pages.

Être des vôtres : tout poète n’est-il, lui aus­si, un moine assoif­fé du mir­a­cle qu’est l’intériorité ? (Let­tre au Moine).

Dès lors, l’écriture con­stitue le néces­saire catal­y­seur de l’entreprise, le vecteur du pas­sage. Un labeur que d’aucuns, trop matéri­al­istes, con­sid­èrent étrange parce que voué à l’inutile. Un tra­vail qui néces­site cepen­dant courage et abnégation :

Ne suis-je en réal­ité qu’un galérien mar­qué aux fers de la pas­sion, un forçat de la phrase, un sup­pli­cié sur le car­can de cette langue qui me taraude ? (Let­tre à ma lettre).

Claude Luezior cul­tive à l’évidence un rap­port d’admiration et de con­nivence avec d’autres modes d’expression qui visent le même but. Comme la pein­ture. Aus­si s’adresse-t-il avec respect à l’artiste ami, devenu confident :

Aux tables gigognes de la créa­tion, je cale mes mots à l’aplomb de tes touch­es, ma syn­taxe à ton chevalet, ma plume à ton geste. (Let­tre au peintre).

Bien sûr, pren­dre con­science que les années passent décourage le créa­teur qui ne veut croire man­quer de force pour achev­er son œuvre. Il peut alors douter du bien-fondé de ses actes, touch­er du doigt la van­ité de sa démarche. Et si inter­roger un miroir c’est con­stater l’outrage irréversible du temps :

J’ai bien reçu ton reflet, mon beau Miroir. Et ne t’en remer­cie pas : image fêlée, tach­es et craquelures ;

ne con­vient-il pas de se res­saisir au plus vite :

Dans mon jardin pre­mier, les alou­ettes ont décrété que le compte n’y était pas. (Let­tre à Miroir) ?

L’auteur refuse de se com­plaire dans le nar­cis­sisme comme dans les dérives mor­bides. Il observe et tente de com­pren­dre le monde où il vit. Il est sen­si­ble aux trans­for­ma­tions. Ama­teur d’art, sans doute admi­ra­teur de Claude Mon­et, Claude Luezior con­state et déplore l’enlaidissement de la nature par l’homme au nom du profit :

On a ten­té de vous occire par pes­ti­cides inter­posés, bais­ers de pétales éparpil­lés sur les blés. C’est que vous n’êtes pas con­ven­ables, avec votre goût de pavot sur les lèvres. On a su dis­soudre vos mutiner­ies, dans ces plaines désor­mais tis­sées d’industries. (Let­tre à Coquelicots).

Humain, trop humain demeure-t-il cepen­dant. Il développe l’intuition que l’acte d’écrire doit s’ériger en sac­er­doce. Une retraite studieuse, mais men­acée par mille tentations :

D’un coup tu étais là, agaçant ma quié­tude, ébréchant mes arpèges. (Let­tre à Désir).

Bien sûr, il existe des attrac­tions plus vénielles que Claude Luezior parvient à maîtris­er et qui ne le découra­gent donc pas, bien au con­traire. Il avoue au pas­sage quelques faib­less­es. Le tabac, par exem­ple (Let­tre à ma pipe). Un plaisir coupable, certes, mais que celui qui n’a jamais fumé lui jette la pre­mière pierre… à bri­quet ! Ou le choco­lat, si régressif :

Reli­gion du péché mignon, vite con­fessé, vite absout. (Let­tre à Chocolat).

Avec cette brassée de belles let­tres, qu’il sait avoir expédiées sans espoir de retour, Claude Luezior parvient, grâce à son écri­t­ure limpi­de et évo­ca­trice, musi­cale et riche de sens, à trac­er les con­tours d’une réal­ité, la sienne qui, quelque part, est aus­si la nôtre. Une démarche à la fois lucide et exigeante :

Nous ne sommes que men­di­ants de lumière. (Let­tre à Quête).

L’auteur évoque un monde frag­ile et par­fois dés­espérant dans lequel nous sommes tous con­damnés à sub­sis­ter. Alors, oui : il faut ren­dre hom­mage à la beauté des fleurs, à la suavité des par­fums, au désir, au choco­lat, et à tout ce qui peut nous ren­dre heureux ! La vie se doit d’être gaie et bruyante quand le silence, lui, est sourd :

Silence, je te hais. L’espace d’un cri. (Let­tre à Silence).

Présentation de l’auteur

Claude Luezior

Claude Luezior, auteur suisse d’expression française, naît à Berne en 1953. Il y passe son enfance puis étudie à Fri­bourg, Philadel­phie, Genève, Lau­sanne, Rochester (Min­neso­ta) et Boston. Médecin, spé­cial­iste en neu­rolo­gie (son nom civ­il est Claude-André Dessi­bourg), il devient chef de clin­ique au CHUV puis pro­fesseur tit­u­laire à l’Université de Fri­bourg. Par­al­lèle­ment à ses activ­ités sci­en­tifiques, il ne cesse d’écrire depuis son jeune âge et com­mence à pub­li­er depuis 1995. 

Sor­tent dès lors une quar­an­taine d’ouvrages, pour la plu­part à Paris : romans, nou­velles, recueils de poésie, haïkus, ouvrages d’art. Tout comme en médecine, il encour­age la col­lab­o­ra­tion mul­ti­dis­ci­plinaire, donne des con­férences, par­ticipe à des expo­si­tions et à des antholo­gies, écrit des arti­cles dans des revues lit­téraires ain­si que des préfaces.

Les édi­tions Librairie-Galerie Racine à Paris ont pub­lié en 2018 et 2020 trois livres de Claude Luezior : Jusqu’à la cen­dre (recueil de poèmes), Gol­go­tha (poème lyrique et dessins) ain­si qu’ Un Ancien Tes­ta­ment déluge de vio­lence (cri­tique humoris­tique et pacifiste).

Cer­tains de ses livres sont traduits en langues étrangères et en braille.  Luezior reçoit de nom­breuses dis­tinc­tions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995 ain­si qu’un Prix de poésie de l’Académie française en 2001. Il est nom­mé Cheva­lier de l’Ordre nation­al des Arts et des Let­tres par le Min­istère français de la Cul­ture en 2002. En 2013, le 50e prix Marie Noël, dont un ancien lau­réat est Léopold Sédar Sen­g­hor, lui est remis par l’acteur Michel Gal­abru de la Comédie française.

www.claudeluezior.weebly.com

 

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Né en 1953, à Toulon, Gérard Le Goff, après l’obtention d’une maîtrise-ès-let­tres à l’Université de Haute-Bre­tagne, effectue toute sa car­rière pro­fes­sion­nelle au sein de l’Education nationale dans les académies de Caen et de Rennes ; il a été suc­ces­sive­ment : enseignant, cadre admin­is­tratif et con­seiller en for­ma­tion con­tin­ue. Il écrit depuis l’adolescence mais ne cherche pas à pub­li­er. Désor­mais à la retraite, il entre­prend de met­tre de l’ordre dans ses nom­breux man­u­scrits, tout en reprenant une activ­ité d’écriture. Il tra­vaille en par­al­lèle la pein­ture et le dessin au sein d’une asso­ci­a­tion. Ses pre­miers textes parais­sent dans la revue Haies Vives en 2017. Puis dans d’autres pub­li­ca­tions : Le Cap­i­tal des Mots (2018, 2019, 2020), Fes­ti­val Per­ma­nent des Mots (2018), Tra­ver­sées (2019) et à nou­veau dans Haies Vives (2019, 2020) S’en suiv­ent l’édition de plusieurs recueils de poésie aux édi­tions Encres Vives et Tra­ver­sées, d’un roman et d’un recueil de nou­velles. Ouvrages pub­liés. Poésie : Aux édi­tions Encres Vives : Cahi­er de songes (2018). De l’inachèvement des jours (2018). L’arrière-pays n’existe pas (2018). Inter­mède véni­tien (2019). Pas­sants (2019). Le reste du peu (2019). La note verte (2019). Sim­ples suivi de Par qua­tre chemins (2019). Arse­nal des eaux (2020). L’élégance de l’oubli (2020). Aux édi­tions Tra­ver­sées : L’orée du monde (2020). Prose : Aux édi­tions Chloé des Lys : Argam, roman (2019). Aux Edi­tions Stel­la­maris : Tra­jec­toires tron­quées, nou­velles (2020). A paraître. Aux Edi­tions Stel­la­maris : La rai­son des absents, roman (2021). Cour­ri­er élec­tron­ique : gerard.le-goff4@wanadoo.fr Site : Gérard Le Goff — Amers & com­pas https://gerardle-goff4.wixsite.com/monsite
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