Claude-Raphaël Samama, Les chants d’Eros

Par |2022-04-06T12:31:26+02:00 5 avril 2022|Catégories : Claude Raphaël Samama, Critiques|

« […] L’Amour pris à la racine char­nelle où il se com­plaît, invente, s’échappe et nous sur­prend. La modal­ité du « Chant » invite à une lec­ture dif­férente et libérée, avec ses échos, ses recon­nais­sances, ses sur­pris­es musi­cales et enchan­tées […] »  In Pré­face de l’auteur

Ces « Chants » sont l’histoire d’un homme et d’une femme – comme au pre­mier jour – qui s’éprennent lente­ment, d’un amour char­nel, son idée et ses pos­si­bles décli­naisons : « Au com­mence­ment était la chair » est-il écrit à la pre­mière ligne du Prologue.

Pour sa forme, l’Eros sera ici plus un ange androg­y­ne aux ailes déployées tel que remar­quable­ment dess­iné par l’illustrateur de plusieurs poèmes (Jacques Cau­da), que le daï­mon arbi­traire de la tra­di­tion gré­co-latine. Dans maints « chants », un dieu prête sa voix alter­na­tive­ment à l’homme et à la femme comme dans le Can­tique des can­tiques hébreu ; dans d’autres, plusieurs mythes ou tra­di­tions sacrées vien­nent se mêler au voy­age : les hel­léniques, Dyon­isos ou Pan, le dieu égyp­tien Râ, l’hindou Shi­va, tous con­vo­qués pour les amants au cours de leur « voy­age » vers une sorte d’horizon absolu.

L’organisation et le mou­ve­ment du Poème ressor­tis­sent à un dip­tyque inti­t­ulé pour le pre­mier volet, « Pre­miers chants », et pour le deux­ième « Chants sec­onds », avec  qua­tre-vingt-trois « Chants » au total. Tous ont en com­mun un phrasé et comme un rythme con­cer­tant : trame ser­rée de deux ou trois lignes for­mant ver­sets qui se suiv­ent, chapitre après chapitre et « Chant » après « Chant ».  

Claude-Raphaël Sama­ma, Les chants d’Eros, Illus­tra­tions de Jacques Cau­da, 2021, édi­tions Baude­laire, 150 pages, 12 €.

Du pre­mier volet du dip­tyque au sec­ond, la tonal­ité toute­fois dif­fère quelque peu. A l’Alle­gro des 39 « Pre­miers chants » – alertes, ent­hou­si­astes et par­fois oniriques – suc­cè­dent, plus médi­tat­ifs, avec une touche de nos­tal­gie, les 44 suiv­ants. Ce dis­tin­guo sur la tonal­ité m’est inspiré par le petit dip­tyque de jeunesse du poète anglais Mil­ton au XVI­Ième siè­cle, L’Allegro et Il penseroso (ouvrage qui se trou­vait, par l’un de ces hasards que l’on n’explique pas, juste à côté de la table où j’écrivais dans un coin de ma bibliothèque..).

A l’évidence, ces « Chants d’Eros » reflè­tent un change­ment d’état d’âme, sinon de tonal­ité, lorsqu’on passe de la par­tie I à la par­tie II.  Il n’est que de regarder les verbes : dans le pre­mier volet, c’est ce qui a eu lieu, défini­tif, intan­gi­ble, mirac­uleux, exprimé par le « per­fect » (passé com­posé, passé sim­ple) ; dans le sec­ond volet en revanche, c’est l’ « imper­fect » (l’imparfait) qui se con­tin­ue dans le présent et appelle l’interrogatif… Mais ne nous y trompons pas ! L’idée de l’Amour, son temps, ses méta­mor­phoses, la portée, le statut des verbes n’intéressent que de haut, dis­ons – de la loin­taine Sir­ius la com­po­si­tion d’ensemble des poèmes qui tour­nent autour de leur secret. En dehors du Pro­logue, l’auteur ne nous livre rien des énigmes ou des choix de fab­ri­ca­tion de son œuvre…Quelles sont la mate­ria pri­ma et aus­si la secun­da de ce texte fleuve qui se désigne comme un « roman-poème », une nar­ra­tion allu­sive avec ses per­son­nages, son intrigue humaine et au-delà, en con­tre­point poé­tique et un peu provo­ca­teur du genre établi !

Il serait fas­ti­dieux de pass­er en revue les nom­breuses et savantes images – pour l’essentiel des métaphores ou métonymies char­nelles, marines, célestes ou ter­ri­ennes (…) – dont se nour­ris­sent les cent cinquante pages du livre. Il y a ici un arcane que cha­cun peut chercher ou repren­dre à son compte… « Tu m’as don­né ta boue et j’en ai fait de l’or » dit Baude­laire dans les « Fleurs du mal ». Ain­si, la mate­ria pri­ma de ces « Chants » serait, mutatis mutan­dis, « la chair des mots », le lance­ment d’images inédites et comme d’une sub­stance sonore s’abouchant à « la chair de l’Amour », la faisant chanter. Imag­i­nale­ment ! Là seraient cachées en quelque endroit une « pierre philosophale » et une poé­tique con­quérante… J’en sug­gère l’apparition, la divine appari­tion, au Chant XXXXIV– chant sibyllin s’il en est – où sur­gis­sent Charybde et Scyl­la, ces deux écueils red­outés des anciens nav­i­ga­teurs, lieu de dan­gereux remous, mais lieu aus­si où se réfugient la vie et la mort, ombil­ic irra­di­ant en spi­rales dans plusieurs autres endroits du Poème. Le ton s’en fait alors prophé­tique mais suiv­ant la modal­ité du passé, sa sou­ve­nance… « Qui, à une torchère d’or, allumait bien ces feux dans des ciels aperçus de nous seuls, lais­sait mon­ter des chants sub­limes aux orgues puis­santes du con­cev­able ? » / « Quel œil men­tal s’installait à ces bal­cons cos­miques (l’œil du lecteur aus­si bien), d’où l’on aperce­vait sans faib­lir les spec­tres rieurs de la mort ? » 

Au-delà d’une lec­ture qui prend la forme d’une croisière lumineuse ou tour­men­tée, il serait dif­fi­cile de ne pas voir dans ces « Chants » – dont cer­tains appel­lent leur libre appro­pri­a­tion – la réson­nance de l’une ou l’autre « tra­di­tion her­mé­tique », à laque­lle se mêle aus­si un « incon­scient » à l’œuvre, où la magie des corps délivrés con­voque l’infinité de leur écho !

Présentation de l’auteur

Claude-Raphaël Samama

Claude-Raphaël Sama­ma est un uni­ver­si­taire qui, out­re ses travaux d’études et de recherch­es en anthro­polo­gie cul­turelle et en philoso­phie, a pub­lié très tôt – en par­al­lèle à d’autres ouvrages – des livres de poésie. Au poème isolé, indi­vidu­el, cir­con­stan­ciel, il a sou­vent préféré de larges com­po­si­tions poé­tiques au ser­vice d’une grande thé­ma­tique ou d’une visée élargie.

  • Désarmer la nuit aux Edi­tions Saint- Ger­­main-Des-Près, fondées par Jean Orizet et Jean Bre­ton, est son pre­mier recueil.
  • Savoirs ou les jeux de l’Oir, sous-titré Quan­tiques chez Galilée (1980), fut un livre remar­qué de décon­struc­tion séman­tique et phonologique de la langue, mais pour forcer sa poéticité.
  • Le Livre des lunes,   Inter­textes (1992) est un ouvrage de chants poé­tiques – précédés de Haïku pour saluer la lune – qui font écho au foi­son­nement sym­bol­ique lié à l’astre lunaire  et ouvrent à ce qu’une lec­ture poé­tique peut engen­dr­er sur le reg­istre de l’imaginaire, à par­tir d’un tel anal­o­gon et au-delà de ses métaphores  traditionnelles.
  • Les poèmes du soi — Vari­a­tions sur le thème de l’unité, La Présence et l’Exil — Pros­es poé­tiques et En regard des jours (2012), tous trois chez L’Harmattan, Col­lec­tion Poètes des cinq con­ti­nents, ont suivi. Plusieurs des textes de ces derniers recueils ont con­nu d’abord une pub­li­ca­tion dans la revue Phréa­tique, où Gérard Murail, Georges Sédir et Mau­rice Couquiaud ont, tout au long, été atten­tifs au tra­vail poé­tique de l’auteur. Jacques Eladan, cri­tique de poésie et auteur d’une Antholo­gie des poètes juifs de langue française, où il fig­ure, Cour­celles édi­tion (2ème édi­tion, 2010), a sou­vent soutenu aus­si sa démarche et son inspiration. 
  • Around cir­cles. Autour des cer­cles, Edi­tions Car­ac­tères (2000), écrit directe­ment en anglais puis traduit en français pour servir à l’expérience d’un con­tre­point de langue et de « tonal­ité », con­stitue un « exer­ci­ce spir­ituel » de dépayse­ment et de décou­plage de la réal­ité entre ses com­posantes famil­ières et son essen­tial­ité poétique.
  • 105 essais de Minia­tures spir­ituelles, Maison­neuve et Larose (2005) se com­pose d’une série de textes courts extrême­ment con­den­sés – l’idée ayant d’abord été de con­cevoir des poèmes sur les poètes (…) – où l’écriture poé­tique est mise cette fois au ser­vice d’un « méta-dis­­­cours » dont le thème est une œuvre et son auteur, poète ou non. Ces derniers se voient alors rap­portés autant aux « images » lais­sées à une postérité, qu’à une com­plic­ité révérente ou cri­tique avec cha­cun. On y trou­ve Valéry, Gongo­ra, Donne, Auden, Rim­baud, Dau­mal, Borges, Keats, Stend­hal, Laforgue, Perse, Dick­in­son, Proust, Pes­soa, Basho ou Ibn’Arabi… Ce livre orig­i­nal, hors des sen­tiers bat­tus académiques, reste dans l’attente d’une récep­tion à sa hau­teur. A son pro­pos, Julien Gracq a pu déclar­er : « …et peut-être cet essai ouvri­ra-t-il un chemin. ». D’autres « minia­tures » ont été écrites depuis et parais­sent par­fois en revue, lire par exem­ple, Goethe in L’Art du Com­pren­dre n°14, Gior­dano Bruno, in Europe n° 937, Octave Mir­beau, dans Poésie /première n° 61.

 

 

 

La poé­tique de Claude-Raphaël Sama­ma a pu être qual­i­fiée de « poésie méta­physique » et sa manière comme alliant la « den­sité » du sens à une visée de l’être, appro­fon­di à par­tir de son infi­ni ques­tion­nement. Son écri­t­ure, à con­tre courant des poésies trop attachées à la pre­mière per­son­ne, des textes portés à met­tre à mal les struc­tures de la langue, observe plutôt le respect de celle-ci en tra­vail­lant à sa beauté sonore (Mal­lar­mé, Apol­li­naire, Reverdy…), sa pro­fondeur cachée (Valéry, Char, Hölder­lin, Trakl…), au dépayse­ment de la pen­sée (Novalis, Ner­val, Perse, Ungaret­ti, Cavafy, Seféris, Brod­sky, Szym­bors­ka…). La poésie aurait pour fonc­tion de créer un espace réflexif et révéla­teur, une demeure hos­pi­tal­ière et emplie d’échos. Le poème, s’il aboutit, ouvre alors un chemin pour pleine­ment y accéder.

  Out­re des arti­cles et des nou­velles parus ces trois dernières années, Claude-Raphaël Sama­ma a don­né en 2015, chez L’Har­mat­tan, un tra­vail de recherche et d’intentions inti­t­ulé Le spir­ituel et la psy­ch­analyse. Il  doit faire paraître prochaine­ment la tra­duc­tion de plusieurs dizaines de poésies de William But­ler Yeats dont cer­taines sont inédites en langue française.

Son prochain recueil poé­tique s’in­ti­t­ulera : Ce qui là se trou­ve, où le poème, pour mieux exis­ter, s’essaye par­fois à des formes nou­velles de saisie dans une langue tou­jours tenue. Le poème comme réc­it éphémère de ce qui « est », la poésie comme con­den­sa­tion du sens, les deux libérant des lourds appareils du “romanesque”.

La musique n’est pas étrangère à la quête poé­tique et l’environnement créatif de l’auteur, qui com­pose aussi.

Site : www.claude-raphael-samama.org

Autres lec­tures

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Claude Berniolles

Claude Berniolles, con­férenci­er, cri­tique, grand voyageur, tit­u­laire d’une maîtrise en Droit Pub­lic et diplômé en Droit Com­paré, il s’est depuis longtemps ori­en­té par goût vers la poé­tique comme dis­cours inépuisé et con­tra­pun­tique, avec des cur­sus en let­tres et en philoso­phie. Il a fréquen­té les cours et sémi­naires du Col­lège de France, notam­ment ceux d’Yves Bon­nefoy et de Jacques Bou­ver­esse. Son tra­vail de poète et de poéti­cien a don­né lieu à divers­es pub­li­ca­tions dans des revues, en par­ti­c­uli­er de deux con­férences sur Baude­laire, de Let­tres sur la poésie et de nom­breux poèmes. Il a en pro­jet d’édition trois études sur Yves Bon­nefoy, réu­nies sous le titre La Quête d’Yves Bon­nefoy et un livre de nou­velles. His­panisant, il tra­vaille aus­si sur l’art baroque espag­nol et l’œuvre de Goya.
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