Dialogue d’Absents : Gérard Duchêne et Raphaël Monticelli, à propos de Max Charvolen

Par |2020-01-06T04:56:16+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Focus, Gérard Duchêne, Max Charloven|

A l’oc­ca­sion de l’ex­po­si­tion de Max Charloven à la Galerie Alessan­dro Vivas, Paris, 1993

Puis le corps s’est figé et, avec des gestes de noyé , les pieds empris­on­nés, le pein­tre a défi­ni comme espace à saisir cela seul que ses mains pou­vaient attein­dre, et c’est pour garder la trace de cet espace que sont venues, sur lui, s’assembler des bribes de toile, se recon­stituer un espace plastique.

la toile man­quant là seule­ment, où s’emprisonnaient les pieds
“Il s’agit alors, dit Duchêne, de la “nature” du pein­tre inscrit dans un cer­cueil de lumière qui vient braire à l’intérieur des terres.”

Quand il a été bien clair pour lui, que ce n’est qu’en col­lant au sol, à la matière, aux lieux et aux choses, qu’il parviendrait, peut-être, à rec­oller les morceaux, à panser le monde, à en garder, pré­caire et en lam­beaux, la trace, le suaire, Char­v­olen a com­mencé à emmail­lot­er le monde et les objets du monde. 

Le déraisonnable inven­taire de ces pré­textes à l’œuvre ferait se côtoy­er douch­es et ver­res, boites en fer blanc et brou­ette, auto­mo­bile, seaux, arrosoirs, marteaux, mass­es, pioches, sapes, pelles et fourchettes, bidets, fau­teuils, chais­es et sci­es, chaus­sures, tabourets… image de la vie quo­ti­di­enne partagée entre les soins du corps et le tra­vail,  maçon­ner­ie, menuis­erie, agriculture.

“Le tra­vail de Char­v­olen, dit Duchêne, c’est d’abord un visage.
Un vis­age de pierre molle — un abre
(la fer­me­ture d’un vis­age au travail
le tra­vail de la terre)
Une chaise 
ou une table 
est aus­si un outil
au même titre que la hache, la pelle ou le marteau.

 

 

Cannes, la Croix des Gardes. Sol, murs, appui de fenêtre. Bois et frag­ments de tis­su, colle et pig­ments. Par­tie bois Maque­tte : 10 x19cm, l’autre :195 x 144 cm. (série1979-1981) pho­to Anne Charvolen.

Il n’est pas inno­cent pour lui d’utiliser les out­ils pre­miers qui sont ceux qui fab­riquent le corps ou l’usent
puisque, pris­on­nier, il accepte de les déformer pour les ren­dre aveugles.”

Et je dis
La démarche de Char­v­olen, si elle n’est pas fig­u­ra­tive, relève bien d’un ques­tion­nement de la représentation.

Et Duchêne dit
Ces objets (qui sont des toiles) sont “mis à plat” mais de nature ils ont épousé la forme qui les habite.”

La démarche de Charvolen
dis-je
relève d’un ques­tion­nement de la représen­ta­tion. 
Son orig­i­nal­ité con­siste à lim­iter toute dis­tance entre l’objet et son traite­ment, entre le monde et le corps agis­sant : la forme de l’objet est plus ou moins recon­naiss­able selon le choix des lignes d’incision.

 

Nice,Villa Massé­na, une pièce d’habitation, sol, murs. Frag­ments de tis­su, colle et pig­ments, 350 x 260 cm, 1981/1982. pho­to Anne Charvolen.

“Ces objets
dit Duchêne,
ont épousé la forme qui les habite. Celle-ci est l’indifférence du corps : le moulage. Le moulage d’un corps n’est pas le corps. Il est la dis­tance entre tous les corps et sa sub­stance même. Le corps est pris­on­nier du corps. Le mur ne l’en délivre pas. Il le plaque. Il l’introduit dans une marge.”

Au début, 
dis-je
il y a donc cette autre réal­ité, toile ou feuille, des­tinée à recevoir des fig­ures, à rassem­bler des traces, et qu’il a d’abord fal­lu défaire, déchir­er, réduire en bribes ou en charpie, per­dre, et qui ne retrou­vera con­sis­tance forme et fig­ure qu’en se recom­posant sur l’objet… 

“Char­v­olen
dit Duchêne 
accepte tous les com­pro­mis du berceau”.

Dans le tra­vail de Char­v­olen, dis-je
objet est ce par quoi le for­mat défait de la pein­ture va se recon­stru­ire, renaître, le point où va se rassem­bler la toile émi­et­tée. 

“Char­v­olen accepte tous les com­pro­mis du berceau 
mais ces moulages restent mous » dit Duchêne.

Sont-ils désertés
dis-je
objets de l’absence 

ils restent mous dit Duchêne
et con­tin­u­ent à vivre comme des poupées.

Ces poupées sont des objets dérisoires.

Sont-elles désertées, dis-je
objets d’absence 

Ces poupées sont des objets dérisoires faits à vivre dit Duchêne.
Il ne s’agit pas d’empreintes mais de réal­ités plastiques.

 

En tout cas, dis-je
le pein­tre arpente le vis­i­ble, son corps ser­vant de mesure, par­fois d’outil de marquage
et d’instrument du 
repérage dans une péré­gri­na­tion le long du quotidien.

“Le corps, répète Duchêne, est pris­on­nier du corps.
Le mur ne l’en délivre pas. Il le plaque. Il l’introduit dans une marge.
Char­v­olen accepte tous les com­pro­mis du berceau.
Mais ces moulages restent mous et con­tin­u­ent à vivre comme des poupées.”

Pour­tant, dis-je, Char­v­olen se sert parfois 
de mod­èles réduits ou grossis 
des réal­ités qu’il traite. 
Et encore cette pos­si­bil­ité de pren­dre con­nais­sance d’un seul coup d’œil d’œuvres de trop grandes dimensions
comme le mod­èle math­é­ma­tique per­met, dans les dessins numérisés, de pren­dre con­nais­sance de pos­si­bil­ités à jamais per­dues par la mise à plat physique du moulage d’origine.

Il ne s’agit pas d’empreintes, dit Duchêne
mais de réal­ités plastiques.

 

 

Ce sont de sim­u­la­tions, dis-je, des parades à l’absence. 
les moulages veu­lent garder trace d’une réal­ité absent,
mais leurs dimen­sions, leur fragilité, leur impos­si­ble déploiement, font qu’eux-mêmes se cachent et se perdent ;
il faut alors se don­ner les moyens de con­serv­er des traces de ces traces trop incer­taines, trop vite disparues… 

Parades à l’absence 

Sim­u­la­tions elle épais­sis­sent tous les rêves du corps :
colosse, géant ou titan, il maîtrise des espaces d’où sa taille l’exclut, il est le rêveur de minia­tures, d’architectures tronquées, 
Corps minus­cule roulant à tra­vers des espaces frus­trants, il s’y perd, angoisse des enfances perdues, 
Se fig­u­rant les pos­si­bles, face à des séries innom­brables, c’est l’esprit qui roule et se perd. 

C’est bien Leop­ar­di, n’est-ce pas, der­rière sa haie
E ques­ta siepe, che da tan­ta parte
Dell’ultimo oriz­zonte il guar­do esclude.
Ma
Seden­do e miran­do, interminati
Spazi di là da quel­la, e sovrumani
Silen­zi, e pro­fondis­si­ma quïete
Io nel pen­si­er mi fin­go; ove per poco
Il cor non si spaura…”

 

 

Objets, procé­dures de con­struc­tion, dimen­sions, pro­jets, plans, tout mul­ti­plie les sytèmes de représentation, 
car­togra­phie som­maire de nos déplace­ments dans l’espace physique, por­tu­lans de nos pré­caires et dérisoires Odyssées ; 
les vol­umes sont écrasés: leur mémoire ne se mar­que plus que dans l’inscription d’une arête ou dans la dif­féren­ci­a­tion des plans par la couleur ; 
l’usage se lit dans l’usure 
qui mar­que les points habituels de con­tact entre le corps et l’objet ; 
et en même temps c’est le mou­ve­ment qui est représenté :
celui, cir­cu­laire, des bras, au bout desquels se créent des arch­es, super­posant l’image d’une archi­tec­ture directe­ment issue d’un corps se mou­vant, à celle des objets qu’il tient ou des espaces qu’il occupe ; 
et cet autre mou­ve­ment, 
caresse de la main, des doigts, sur l’objet, 
qui reste empreinte dans les tour­bil­lons col­orés qui uni­fient et con­soli­dent la con­struc­tion… 
Le prob­lème, enfin, c’est de savoir com­ment représen­ter le temps: 
temps de la con­struc­tion, colle et bribes, 
temps des strates qui s’accumulent, et que mar­que la couleur,
temps du moment d’exécution qui fig­ure parfois 
dans le moulage même 
d’une ombre portée, 

Mise à plat numérique du tra­vail réal­isé sur le Tré­sor des Mar­seil­lais, Delphes. Choisi par­mi les 2600 réal­isées en référence au 2600 ans de Mar­seille. 2007. fichi­er numérique Loïc Pottier.

temps de l’usage, de l’emploi des objets, et des lieux, des pas­sages, salis­sures, pous­sières, 
temps de la présen­ta­tion, de la déperdi­tion et de la perte.

“L’art
dit Duchêne,
n’a de valeur qu’en ce qu’il trou­ve ou com­porte de douloureuse­ment présent dans le présent qui est la somme. La somme d’une absence de soi pour l’autre”

J’entends par­ler de Charvolen.


Il est celui qui cherche ce qui engen­dre… le principe
Cette matière mod­èle  matrice et mère. La géni­trice. 
Et la douleur, c’est qu’au fur et à mesure qu’il le trou­ve, 
Et qu’il y trou­ve la rai­son de créer et qu’il le recon­naît juste­ment parce que c’est lui qui lui a fait la grâce de créer, 
du fait même qu’il a don­né nais­sance à l’œuvre, ce lieu lui échappe et se perd .

“Je ne suis pas présent
dit Duchêne
Je tiens à y être quand même”

“dans le présent qui est la somme. La somme d’une absence de soi pour l’autre. Un (le?) ver­tige (ves­tige) du présent. Ce passé que je trou­ve en infinie présence dans le tra­vail de Char­v­olen. 
Il est quand même intéres­sant de savoir (ou de sen­tir ici) que l’artiste découpe les murs comme un squelette promis aux immondices 
dit Duchêne
comme les corps (ou les cornes) promis à la cen­dre. L’objet n’a qu’une réal­ité pro­vi­soire qui est celle de son util­i­sa­tion. Une pelle, un mur, c’est autre chose qu’une pelle. C’est une autre pelle ou un autre marteau pour bris­er le mur
mais Max con­clut Duchêne
n’aimerait pas.
Il préfère laiss­er les murs en vie pour leur bris­er la face d’écrou qui les mure et les brise”

C’est vrai, dis-je
que sa quête con­stante de l’origine ou de la genèse, cette stu­peur devant le sur­gisse­ment est en même temps une médi­ta­tion sur la dis­pari­tion qui fait œuvre de sa volon­té d’être mal­gré tout présent au monde qui infin­i­ment s’enfuit.

Devant la haie qui bouche son horizon
Leop­ar­di  fait naître des immen­sités, et il ter­mine 

 Ain­si dans cette immen­sité ma pen­sée se noie
Et naufrager en une telle mer est doux.

“Cosi tra questa
immen­sità s’annega il pen­si­er mio ;
Et il naufra­gar m’è dolce in questo mare”

 

 

Présentation de l’auteur

Max Charloven

Né en 1946, à Cannes, France
Vit et tra­vaille à Cannes, France

Max Charloven est né à Cannes en 1946. Il pos­sède une dou­ble for­ma­tion en art et en architecture.

Depuis la fin des années 70, il met en place les élé­ments de son tra­vail sur bâti et développe une œuvre qui ques­tionne à la fois les moyens dont nous dis­posons pour représen­ter le monde dans lequel nous vivons et la façon dont nous nous y tenons.

© Crédits pho­tos Nicole Laf­font — Mov­ing Art.

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Présentation de l’auteur

Gérard Duchêne

Gérard Duchêne est un artiste con­tem­po­rain et écrivain français né à Lille en 1944 et décédé à paris en 2014.

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Raphaël Monticelli

Raphaël Mon­ti­cel­li est né en 1948 à Nice où il a fait des études de let­tres et d’art dra­ma­tique. Out­re la lit­téra­ture, ses préoc­cu­pa­tions prin­ci­pales sont l’art (il a ani­mé deux galeries dans les années 70–90), l’éducation (enseignant, il a par­ticipé à l’expérimentation sur l’éducation artis­tique et cul­turelle de 1993 à 1998, puis en a mis en œuvre les résu­tats jusqu’en 2008), la vie sociale et asso­cia­tive. Son tra­vail d’écriture se développe sous deux titres: les Bribes (5 vol­umes parus à ce jour aux édi­tions de l’Amourier, 06 Coaraze), les Chants à Tu (deux vol­umes parus aux édi­tions de la Passe du Vent, 69, Vénissieux) Mem­bre de l’Association Inter­na­tionale des cri­tiques d’art Mem­bre du comité lit­téraire des édi­tions de l’Amourier
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