> France Théoret, Cruauté du jeu

France Théoret, Cruauté du jeu

Par |2019-01-04T07:18:35+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Essais & Chroniques, France Théoret|

Une révolte poé­tique

Thème com­mun aux trois par­ties qui consti­tuent ce recueil, la cruau­té, trai­tée sous dif­fé­rents angles : cruau­té d’une enfance et d’une jeu­nesse dému­nies ; cruau­té de la mala­die, celle de la folie. Ce qui ne tue pas ren­force, paraît-il. France Théoret a dû tra­ver­ser plu­sieurs morts pour se construire. Dans ses épreuves, elle n’a ces­sé de lut­ter, de pen­ser, de mettre en forme les paroles insur­rec­tion­nelles. 

Cruauté du jeu illustre ce que sou­te­nait Laure Adler, inter­viewée dans Le Monde1 au sujet de son Dictionnaire intime des femmes, hom­mage aux devan­cières. Elles n’ont pas atten­du l’autorisation et l’impulsion de la socié­té pour avan­cer dans tous les domaines…Leur impul­sion part tou­jours de l’intime et d’une inter­ro­ga­tion sur leur propre vie…Quelle affir­ma­tion puis-je por­ter en moi ? Et com­ment par­ti­ci­per au monde en offrant mon propre com­bat ?

France Théoret, Cruauté du jeu,
Ecrits des forges, novembre 2017.æ

Texte 1- Art poé­tique

Jamais, comme dans ce recueil, France Théoret ne s’est autant dévoi­lée. La 1ère par­tie (prose) s’achève sur cette phrase qu’il convient de prendre au pied de la lettre : Au départ, il y eut la faim, la soif, le froid. 

La petite fille deve­nue jeune fille désire quelque chose qu’elle n’ose même pas for­mu­ler : une vie comme une œuvre d’art, une vie stu­dieuse. Comment a-t-elle pu conce­voir, même si ce n’est que très confu­sé­ment, cette ambi­tion ? Mystère. Elle vient du dénue­ment : Rien n’a été au début, moins que le rien, du néga­tif a été mon lot…Le début n’a pas eu lieu. Et de l’humiliation, infli­gée par le père, les supé­rieurs, les reli­gieux. Dans le Québec noir des années d’après-guerre, ils s’en sont pris à mon cer­veau.

Pas de conso­la­tion. Pas de Dieu et une mère aux vio­lences hur­lantes qui incarne, lorsqu’elle lui fait face, l’horreur d’être femme (3ème par­tie).

On ne peut qu’imaginer les res­sources qu’il lui a fal­lu mobi­li­ser, le cou­rage et la téna­ci­té qu’elle a dû déployer pour réa­li­ser ce rêve d’enfance. Au long de ces années de résis­tance et de construc­tion de soi, des constantes. Refus des slo­gans, mots d’ordre et consen­sus faciles, le récon­fort venant de la convic­tion de ne pas être seule à mener le com­bat – Laure Adler évoque cette soli­da­ri­té fémi­nine si conta­gieuse.

Refus d’une clas­si­fi­ca­tion entre la poète, la femme et la mili­tante.

Dire. Son com­bat, France Théoret le mène­ra dans le domaine de l’écriture. Sans sen­ti­men­ta­lisme et sans méta­phore, au plus près de ce qui a été vécu, sup­por­té, elle dira le poids des cruau­tés sup­por­tées par elle et toutes les femmes. Dire la violence…Signifier avec le moyen du lan­gage que la vio­lence existe, tel est son pro­pos même si elle recon­naît la valeur approxi­ma­tive des mots. Celle qui fut immen­sé­ment révol­tée et qui le reste peut, aujourd’hui, affir­mer, tête haute : 

Il y a ce que moi, France, j’ai écrit.

 

Texte 2 – Vint la mala­die

Dans ce poème de près de 20 pages, France Théoret conte le com­bat récent contre l’invasion silen­cieuse (le nom médical/n’apparaîtra pas/​trop de répé­ti­tions en vue). Les souf­frances tyran­niques, les fai­blesses récur­rentes, elle les tra­verse en récu­sant les injonc­tions et les pro­jec­tions de son entou­rage et des bien-por­tants. 

Ne pas comp­ter sur l’auteure pour s’apitoyer sur son sort ou cher­cher à pro­vo­quer l’apitoiement. 

Bien au contraire, le mal offen­sant engage à la sédi­tion. Se battre, même rava­gée, contre l’âge de la défaite. Devant l’ennemi lever la tête/​au milieu du désastre ; sans com­pro­mis­sions, à com­men­cer par les arran­ge­ments ves­ti­men­taires. La tête refuse le voile/​sous aucun prétexte/​ le nu com­mence par là. 

 

Texte 3 – Ma mère la folie 

Texte ter­rible et magni­fique. Une femme suppli­ciée, tout en impul­sions réflexes ins­tincts brusques…Qui n’a rien retenu/​ de son père ou de sa mère/​ à l’exception qu’il faut paraî­tre. Une femme double, qui hurle sans fin. Dans la mai­son fer­mée au monde, sans chauf­fage, au sous-sol où brillent nuit et jour des ampoules nues, la petite fille, la jeune-fille absorbe tout, en silence.

Je vis fusion­née à vous
je res­sens votre détresse
en pure gra­tui­té j’éprouve 
une peine sidé­rante…  

Pas d’étanchéité 

les crises m’effraient
je les conserve dans mon cer­veau…
Il y a là une force incon­nue
quelque chose plu­tôt que rien.
Vous me pos­sé­dez
je ne suis plus jamais seule…

Et encore

L’irrecevable dou­leur
s’enferme et découvre
à contre­temps sa pré­sence
aus­si cer­taine que son propre corps…

France Théoret gar­de­ra long­temps le silence sur ces années où l’invivable l’entraînait à répondre oui à cette inter­ro­ga­tion : une femme c’est donc cela/​/​une pure inadé­qua­tion au fait de vivre. 

Même si demeure en elle l’empreinte sau­vage des épi­sodes loin­tains, elle peut aujourd’hui, affir­mer dans ce clair poème du deuil : Mère vous n’êtes plus n’avez aucun nom/n’êtes ni la cause ni l’effet

Assurément, France Théoret a toute sa place dans le Dictionnaire intime des femmes.


Notes

  1. Laure Adler, « L’affaire Weinstein, une révo­lu­tion ! », Le Monde, rubrique Entretien, 1er décembre 2017[]

mm

Olivia Elias

Poète de la dia­spo­ra pales­ti­nienne, née à Haïfa, Olivia Elias a vécu au Liban où sa famille s’était réfu­giée après avoir été contrainte à l’exil. Elle a effec­tué ses études supé­rieures au Canada où elle a ensei­gné les sciences éco­no­miques au niveau uni­ver­si­taire, puis s’est éta­blie au début des années 1980 en France.

Olivia Elias écrit depuis tou­jours mais n’a déci­dé de publier que récem­ment. Après Je suis de cette bande de sable publié en mai 2013 (épui­sé), est paru L’espoir pour seule pro­tec­tion, pré­face de Philippe Tancelin (édi­tions alfa­barre, février 2015), puis Ton nom de Palestine (édi­tions Al Manar, jan­vier 2017). Elle a eu l’occasion d’en lire des extraits dans divers cadres/​lieux : Maisons de la poé­sie en France et en Italie, Printemps des poètes, média­thèques… Plusieurs de ses poèmes ont été tra­duits en ita­lien par le poète Giancarlo Cavallo. D’autres sont parus dans le sup­plé­ment lit­té­raire de L’Orient le jour, les revues Phoenix et Concerto pour marées et silence ain­si que sur Recours au poème et Terre à Ciel. Olivia Elias fina­lise actuel­le­ment son pro­chain recueil de poé­sie.

A lire dans Recours au poème : “Coeurs-Tambours et autres poèmes”

X