> Le livre somme d’un enfant de Chine, devenu poète-goûteur de miel en Occident

Le livre somme d’un enfant de Chine, devenu poète-goûteur de miel en Occident

Par | 2018-02-24T09:04:10+00:00 31 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

La vraie gloire est ici. Le titre claque comme une ban­nière. Comment par­ler du der­nier recueil de poé­sie de François Cheng, écri­vain, poète, aca­dé­mi­cien salué comme l’un des meilleurs connais­seurs de la phi­lo­so­phie et de la culture chi­noises ?  On serait inti­mi­dé à moins.

Parvenu à por­tée de l’ultime sai­son, il revient sur son par­cours. Parcours qui est d’apprentissage de la vie avant d’être d’écriture, fidèle en cela à la sagesse mil­lé­naire orien­tale dont les prin­cipes consti­tuent, pour ceux enga­gés sur la Voie, l’architecture du monde et de leur art.

Principe de cir­cu­la­ri­té. Toute mort est vie… Toute fin est com­men­ce­ment… Tout rejoint Tout...Le poète nous le rap­pelle au long des pages, et une fois de plus sous cette forme lapi­daire : Qui donc vien­dra ? depuis tou­jours déjà là /​Qui a oublié ? depuis tou­jours dans l’oubli.

Principe de non dua­li­té. Poème après poème, il illustre la coexistence/​complémentarité des contraires à la manière des peintres chi­nois aux­quels il a consa­cré des pages éblouis­santes après des décen­nies d’imprégnation[i]. Au centre des étoiles filantes/​Rien sinon les cendres-semences. Dans l’espace-temps de l’instant, tout se répond : haut et bas, cime et abime, élé­ment inerte et mobile, etc., la jux­ta­po­si­tion met­tant en valeur leurs carac­té­ris­tiques propres. Un tronc cou­ché cou­vert de gloire de lichens/​ Saigne d’une résine au reflet de l’enfance.

L’ensemble des phé­no­mènes – Ciel/​Terre/​Monts/​Eaux – qui se par­tagent le monde vivant par­ti­cipe à la démons­tra­tion, y com­pris le petit uni­vers si cher aux peintres des Montagnes, des Fleurs et des Oiseaux : galet, gre­nouille, escar­got, brin d’herbe, fruit, rose… « Petit », il n’y a là nulle inten­tion réduc­trice. Chaque chose n’est-elle pas – dans la pen­sée orien­tale – par­tie pre­nante de ce Tout, né un jour du Rien ?

 

Plus que la jouis­sance, la recon­nais­sance !

Mais pour faire par­ler – par le pin­ceau ou les mots – les mani­fes­ta­tions de la vie, il convient de péné­trer pro­fon­dé­ment dans leur inti­mi­té jusqu’à sai­sir ce qui pousse irré­sis­ti­ble­ment le bam­bou à croître, la graine à per­cer le sol, la fleur à s’épanouir. Shitao – qui n’était pas seule­ment peintre mais aus­si poète – accé­da à cette véri­té après une longue quête. Il y a cin­quante ans, il n’y avait pas encore eu co-nais­sance de mon Moi avec les Monts et les Fleuves…je les lais­sais seule­ment exis­ter par eux-mêmes. Maintenant, les Monts et les Fleuves me chargent de par­ler pour eux ; ils sont nés en moi et moi en eux, confesse-t-il dans son texte capi­tal, les Propos sur la pein­ture du moine Citrouille-amère [ii].

Comment par­ve­nir à cette réa­li­sa­tion ? Par le retour­ne­ment répond François Cheng, à la suite de ses maîtres. Œil neuf, regard neuf. /​…Pour toi désormais/​Quelle sur­vie autre que la seconde enfance ? Et voi­là que s’éclaire le che­min qui s’offre aux nos­tal­giques de l’unité pre­mière : Plus que la jouissance/​la recon­nais­sance ! Plus que l’appropriation/consommation, la re-con-nais­sance.

Re-connaître Le teint, la senteur/​ le jus, la saveur d’un fruit, lais­ser opé­rer dans le palais la méta­mor­phose. Accueillir de la même façon le miracle des iris à l’élixir/Bleu, et la terre s’offre saphir ou l’éclatante ron­deur d’une man­da­rine. L’on vou­drait citer tant de pas­sages. Contentons-nous de celui-ci : Un iris/​et tout le créé justifié/​ Un regard/​et jus­ti­fiée toute la vie. 

La vraie gloire est ici, chante le poète.

 

Rien de mièvre dans ce voyage

Ne nous leur­rons pas. Rien de mièvre dans ce voyage. Détermination abso­lue et clair­voyance sont néces­saires. François Cheng ne se raconte pas d’histoires. Il sait que les ténèbres – mélan­co­lie, peur, amer­tume… – guettent et risquent de le hap­per mal­gré toutes ces moments pré­cieux, au coeur des­quels l’univers en nous s’est ému, mal­gré la ren­contre irra­diante avec l’aimée, corps et âmes accor­dés (Partie III, Passion).

Il n’ignore pas que les pul­sions des­truc­trices peuvent par­fois domi­ner. Nous sommes des vio­lents, des violeurs/​Bourreaux, tor­tion­naires, exterminateurs/​ Fiers de l’être, pour­tant jamais assou­vis, recon­naît-il. La joie, l’apaisement ne s’acquièrent pas au prix de l’abdication ou de l’amnésie.

En témoigne, le beau poème dédié à Juan Gelman. Restons inconsolables/​restons inconsolés…/ Que le tour­ment soit notre pain quo­ti­dien…/​Il nous faut apprendre à durer/​ Jusqu’à ce que tout soit transmué/​Jusque ce que soit transfigurée/​Toute cette expé­rience ter­restre de l’éternelle sou­ve­nance.

 « Nous qui avons sur­vé­cu à l’abîme », ain­si se ter­mine le poème sur lequel s’achève la deuxième par­tie. Juste avant, l’enfant de Chine deve­nu poète-goû­teur de miel en Occident, renou­velle sa pro­fes­sion de foi.

    … Pour peu que nous lâchions prise
L’ultime sai­son est à por­tée
Désormais à la racine du Vide
Nous ne tenons plus que par l’ardente houle
Chaque élan un écla­te­ment
Chaque chute un retour­ne­ment
Tournant et retour­nant, le cercle se for­me­ra
Au rythme de nos sangs ;
Un rebond encore et nous serons au cœur
Où germe sera terme
En pré­sence du temps renou­ve­lé…

 

 



[i] Notamment, Shitao 1642-1707, La saveur du monde, Phébus, 1998 ; D’où jaillit le chant, La voie des Fleurs et des Oiseaux dans la tra­di­tion des Song, Phébus, 2000 ; Toute beau­té est sin­gu­lière, Phébus, 2004.

 

[ii]Shitao, idem, pp. 29-30.