> Louise Dupré, La Main hantée

Louise Dupré, La Main hantée

Par |2018-04-08T11:45:34+00:00 6 avril 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Louise Dupré, Poèmes|

Poète, roman­cière et dra­ma­turge qué­bé­coise, Louise Dupré a fait paraître une ving­taine de titres, qui lui ont méri­té de nom­breux prix et dis­tinc­tions. Parmi ses der­nières publi­ca­tions, men­tion­nons La main han­tée (Éditions du Noroît, 2016), qui vient de rece­voir le Prix de poé­sie du Gouverneur Général du Canada et que les Editions Bruno Doucey publie­ront en mai 2018. Parmi ses autres recueils, figurent : Plus haut que les flammes (Éditions du Noroît, 2010 et Éditions Bruno Doucey, 2015), ain­si que le récit L’album mul­ti­co­lore (Héliotrope, 2014). Louise Dupré est membre de l’Académie des lettres du Québec et de l’Ordre du Canada.

 

Louise Dupré, La main han­tée, 3e tri­mestre 2016, Editions du Noroît, 113 pages

 Du je au nous, récit d’une nuit de l’âme et d’un apai­se­ment

 

Livre d’une tra­ver­sée de la dou­leur, asso­ciant vers libres et prose. A l’origine, un évè­ne­ment trau­ma­tique : Louise Dupré se résout à eutha­na­sier son vieux chat. Elle ne sup­porte plus sa souf­france, ses gémis­se­ments. Elle est pré­sente à ses côtés jusqu’à la fin, le tient dans ses bras et s’effondre de retour à la mai­son. Reprenant ses droits, l’affect jette à terre avec une vio­lence inouïe les digues de la ratio­na­li­té.

Immense remords et sen­ti­ment de honte. Tu es capable de tuer même un être que tu aimes. Remontent à la sur­face les hur­le­ments rete­nus dans les entrailles de la terre. Les hur­le­ments des cohortes de femmes domi­nées, vio­len­tées et ceux des autres. Tous les autres, vic­times comme assas­sins.

La voi­là reve­nue au temps de la pré­his­toire, elle, des­cen­dante d’une longue lignée de chas­seurs, de cri­mi­nels, de pilleurs. Tu as sur les mains l’odeur mil­lé­naire du feu et du sang. La voi­là dans « un enfer d’images qui dansent dans les flammes ». Peu à peu se fait jour et gran­dit le sen­ti­ment de culpa­bi­li­té. Car tu n’es pas sans faute. Tu com­mences à le recon­naître. Tu vois ce jour où tu l’avoueras. Quand tu seras assez solide pour écrire ‘je’.

Et ce jour vient. Elle recon­naît n’avoir pas répon­du aux hur­le­ments. Elle admet avoir tra­hi. S’en suit une plon­gée dans une inter­mi­nable nuit de l’âme.

Pas de conso­la­tion, les remèdes fami­liers sont inopé­rants. Fermant la fenêtre, tour­nant le dos au monde, la femme rava­gée se réfu­gie dans sa chambre rem­plie des ombres des poètes/​artistes par­tis trop tôt : Marina Tsvetaïeva, Sylvia Plath, Huguette Gaulin, Hubert Aquin, Claude Gavreau, Stephan Zweig…

Un mot seul sur­vit au désastre, le mot Cœur qu’elle pro­nonce comme d’autres disent ‘Dieu’ ouVérité’. La musique éga­le­ment – de la rue, de la lumière – qui peu à peu la touche à nou­veau.

Elle se remet à écrire, la main han­tée, comme elle l’a tou­jours fait car au départ, se sou­vient-elle, il y eut tous ces récits dont il avait fal­lu se débar­ras­ser. Tu viens d’une enfance où les poètes finis­saient à l’asile tel des orphe­lins, une enfance d’agneaux bêlant blonds sur des chars allé­go­riques… On te vou­lait vierge, mis­sion, Afrique à genoux fleu­ris­sant les églises…

Une dif­fé­rence cepen­dant aujourd’hui, et d’une por­tée incom­men­su­rable. Tu n’habites plus seule ta souf­france et tu le sais.

Du je au nous, récit d’une tra­ver­sée, de la déso­la­tion pro­vo­quée par la mise à mort sous toutes ses formes jusqu’à l’apaisement. Traversée qui se clôt par un enga­ge­ment et une inter­pel­la­tion. C’est debout que tu veux t’habiter, debout par­mi les vivants. Tu veux apprendre à dire ‘nous’ comme tu lances appel à témoins

 

 

 

La main han­tée

Louise Dupré

Montréal, Éditions du Noroît, 2016

 

 

 

Extrait 1 (p. 26-27)

 

…et tu pleures avec Nietzsche
devant ce vieux che­val
sous les coups de cra­vache

car la phi­lo­so­phie ne peut rien
contre la cruau­té
des maîtres

pour laver la dou­leur
il n’y a que les larmes

et la poé­sie quand elle arrive
à tou­cher
la moelle de la langue…

 

Extrait 2 (p. 65)

 

…tu penses à Unica Zürn
à Stig Dagerman, à Maïakovski

à Gérard de Nerval, à Sarah Kaufman
à Kawabata

tu penses à Jean-Pierre Duprey

tu n’es pas dupe
de ton manège

mais tu écris

pour que ton sang
ne rou­gisse pas
le monde

tu l’as juré

 

Extrait 3 (p. 100-10)

 

…l’amour, dis-tu
est une aumône

qu’on t’offre
avant que tu tendes
la main

une eau
vibrante

que tu veux offrir
à ton tour

à d’autres men­diants
assoif­fés

c’est sans valeur
mar­chande, l’amour

mm

Olivia Elias

Poète de la dia­spo­ra pales­ti­nienne, née à Haïfa, Olivia Elias a vécu au Liban où sa famille s’était réfu­giée après avoir été contrainte à l’exil. Elle a effec­tué ses études supé­rieures au Canada où elle a ensei­gné les sciences éco­no­miques au niveau uni­ver­si­taire, puis s’est éta­blie au début des années 1980 en France.

Olivia Elias écrit depuis tou­jours mais n’a déci­dé de publier que récem­ment. Après Je suis de cette bande de sable publié en mai 2013 (épui­sé), est paru L’espoir pour seule pro­tec­tion, pré­face de Philippe Tancelin (édi­tions alfa­barre, février 2015), puis Ton nom de Palestine (édi­tions Al Manar, jan­vier 2017). Elle a eu l’occasion d’en lire des extraits dans divers cadres/​lieux : Maisons de la poé­sie en France et en Italie, Printemps des poètes, média­thèques… Plusieurs de ses poèmes ont été tra­duits en ita­lien par le poète Giancarlo Cavallo. D’autres sont parus dans le sup­plé­ment lit­té­raire de L’Orient le jour, les revues Phoenix et Concerto pour marées et silence ain­si que sur Recours au poème et Terre à Ciel. Olivia Elias fina­lise actuel­le­ment son pro­chain recueil de poé­sie.

A lire dans Recours au poème : “Coeurs-Tambours et autres poèmes”

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