> Pérégrinations poétiques en compagnie de Gilles Ortlieb & de Patrick Mc Guiness

Pérégrinations poétiques en compagnie de Gilles Ortlieb & de Patrick Mc Guiness

Par | 2018-02-20T12:24:15+00:00 30 avril 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Recours au poème, grâce à Olivia Elias, peut sou­li­gner l’importance de Gilles Ortlieb, auteur dis­cret et pro­fond qui est aus­si un tra­duc­teur de pre­mier ordre.(E.P.)

 

*

En territoire sur-saturé d’histoire et de vie

 

 

Tombeau des anges. Un voyage dans la mémoire des lieux. Un voyage dans les lieux de mémoire. Voyage cir­cons­crit dans un péri­mètre bien déter­mi­né, l’ancien royaume des barons du fer et de l’acier et des gloires défuntes du capi­ta­lisme fran­çais, Usinor, Sarcelor, Arcelor… Territoire qui fut fran­çais, puis alle­mand et de nou­veau fran­çais, autre­fois grouillant d’une vie ryth­mée par les cloches des églises et les sirènes des usines. Jusqu’à 30 000 ouvriers à Hayange dans les très fastes années cin­quante-soixante ; les immi­grés affluaient alors de toute l’Europe.

Un cha­pe­let de villes et de bourgs, égre­nés le long de cours d’eau, avec des noms en « ange » : Algrange, Clouange, Florange, Morhange, Nilvange… Un monde fait de loca­li­tés bala­frées, cou­tu­rées de par­tout, de petites villes de peudévas­tées, pié­ti­nées, déser­tées, mar­quées par les guerres, l’exploitation fré­né­tique des res­sources, la des­truc­tion des usines et l’abandon, une fois l’intérêt éco­no­mique épui­sé.

Une atmo­sphère à la Hopper. Vie col­lec­tive réduite, rues majo­ri­tai­re­ment peu­plées de per­sonnes âgées, des retrai­tés por­tant des vête­ments de la même cou­leur – beige, noire, bor­deaux – que leurs voi­tures. Quelques très rares touches de cou­leur : une nappe vert pré, une che­mi­sette tur­quoise, la robe rose d’une petite fille.  Pour le reste on repas­se­ra ! Les bâti­ments sont noi­râtres, les ruelles gri­sâtres, les feuilles du pal­mier ver­dâtres sous la lumière du néon dans le res­tau­rant où se réfu­gient, à l’heure des repas, les voya­geurs de com­merce soli­taires.

Gilles Ortlieb, pour­tant, ne se lasse pas d’y aller et d’y retour­ner.  Pour consta­ter quoi ? Que la liqui­da­tion est totale, comme l’annonce l’affiche sur la vitrine d’un maga­sin ? Faut-il l’interpréter comme le signe d’une mort très pro­chaine ? Pas si vite ! L’auteur se retient de jeter la der­nière motte de terre et hésite constam­ment quant au diag­nos­tic. Rémission ? Convalescence ?  Une chose est, tou­te­fois, claire : si l’on n’en est pas encore au stade final, l’existence de ces orga­nismes vivants est une exis­tence rabou­grie, dimi­nuée, annon­cia­trice peut-être de ce qui attend le visi­teur.

 A ce stade, l’on pour­rait ten­ter une ques­tion. Est-ce cette impos­si­bi­li­té à poser un diag­nos­tic qui pousse l’auteur à éta­blir inlas­sa­ble­ment l’état des lieux ? Ou bien espère-t-il que le temps consa­cré à son tra­vail d’entomologiste repous­se­ra d’autant le moment de tirer le trait final ?

 

Le vivant conçu comme une sédi­men­ta­tion du temps

 

J’ai par­lé d’entomologie ; le terme convient bien à cette entre­prise de déchif­frage du palimp­seste tatoué sur la peau des villes. Entreprise qui mobi­lise au plus haut point le regard et la capa­ci­té d’attention aux détails – qua­li­tés que Gilles Ortlieb a eu ample­ment le loi­sir de déve­lop­per grâce à sa longue fré­quen­ta­tion des trains.  

Regarder c’est choi­sir, disait John Berger. Choisir ses prio­ri­tés, ce à quoi on accorde de l’importance. Regarder, c’est aus­si aimer. Ensuite, quand on est auteur, on s’efforcera de par­ta­ger ses trou­vailles avec le lec­teur. Dans Tombeau des Anges, il s’agit pré­ci­sé­ment de don­ner à voir ce qui est caché, pous­sé du pied sous la table, consi­dé­ré comme sans valeur car péri­mé.

Sursitaire, obso­lète, les mots reviennent comme une lita­nie, stig­ma­ti­sant tour à tour usines, choses et hommes, tous condam­nés par les lois de la moder­ni­té et de la consom­ma­tion indus­trielle. Pas de théo­rie ici, si ce n’est une concep­tion du vivant conçu comme la sédi­men­ta­tion du temps.

L’auteur décrit très minu­tieu­se­ment ce qu’il voit, les villes qu’il tra­verse, les églises et les monu­ments qu’il visite, les hôtels et les chambres où il dort. Il s’intéresse aux noms des rues et des com­merces et à ce que dit leur chan­ge­ment de l’histoire et de l’évolution de ces com­mu­nau­tés. Il rap­porte des soli­loques, des brides de conver­sa­tion, des paroles qui meublent le silence, les nou­velles échan­gées dans les bars…

On est ici face à un tra­vail à plu­sieurs entrées qui tient du repor­tage, du roman et de la poé­sie, chaque par­tie contri­buant à éclai­rer le tout sans l’épuiser et four­nis­sant assez de grain à moudre et assez d’espace blanc pour que l’imaginaire du lec­teur puisse se déployer. A lui de pio­cher dans la mosaïque d’indices offerts par le guide au regard bien­veillant et com­pa­tis­sant.

Parmi les indices, il y a la retrans­crip­tion sur deux pages de ce qui reste d’un cahier récu­pé­ré dans une décharge qui lis­tait les motifs de licen­cie­ments dans une usine Wendel, accom­pa­gnés par­fois de com­men­taires édi­fiants. Usure, acci­dents du tra­vail, actes d’insubordination, sui­cides (dont deux par pen­dai­son), assas­si­nat, noyade… Témoignage ter­rible sur la condi­tion ouvrière au tout début du siècle pas­sé.  

Il y a aus­si un échange de lettres, éta­lé de 1947 à 1970, entre une femme qui signe S et quatre cor­res­pon­dants. D’elle, on apprend qu’elle attend son cin­quième enfant et qu’elle a peur de le perdre. Femme d’ordre et de res­pon­sa­bi­li­tés, inves­tie dans l’accueil des pri­son­niers libé­rés, elle souffre de cyclo­thy­mie. L’on vou­drait en savoir davan­tage et on se met à rêver : quel âge avait-elle, jusqu’où avait-elle pour­sui­vi ses études, quel était son sta­tut social ?

On dis­pose aus­si de l’inventaire, éta­bli le 23 février 1789, des biens d’une cer­taine Caroline Schmitt, domi­ci­liée à Hayange. A son décès, le tiroir de la vieille armoire était vide, tout comme le coffre, et « tous les biens ché­tifs et effets inven­to­riés ont été esti­més à 36 livres et 7 sols ».

Dans un autre registre, on trou­ve­ra le dérou­lé d’une mati­née de juin, dans la ville de Langres. Rédigé au futur anté­rieur, le récit est ryth­mé par les cloches de la cathé­drale « qui s’obstinaient à faire son­ner sur deux notes, ce qui aurait pu res­sem­bler à un va et vient insis­tant entre pas­sé, pré­sent, pas­sé, pré­sent ».  La diva­ga­tion se ter­mine sur une envo­lée : « Langres, larges gares, anges las, langes sales, sang, gale et gel. Cent quatre-vingt-quatre jours res­tants, et peut-être moins. Pour la Saint-Martial, la faux est au tra­vail ».

Et sou­dain, après avoir mis pour la énième fois mes pas dans ceux de Gilles Ortlieb, il me semble com­prendre plus clai­re­ment les rai­sons de sa fas­ci­na­tion. Délaissés, mépri­sés, ces ter­ri­toires en « ange » appa­raissent SUR-satu­rés d’histoire et de vie. Non la vie idéale des affiches de publi­ci­té et des lieux para­di­siaques mais la vie réelle avec ses dou­ceurs et ses espoirs, ses angoisses, ses bles­sures et ses féro­ci­tés.

Tombeau des anges, un livre que l’on lit, que l’on ferme et que l’on reprend.

 

*

 

Symphonie ferroviaire, entre hier et aujourd’hui, sur la ligne 162 Bruxelles-Luxembourg

 

Dans ce Guide bleu – recueil bilingue anglais-fran­çais, magni­fi­que­ment tra­duit par un autre poète éga­le­ment pas­sion­né de voyages en train, Gilles Ortlieb – Patrick Guinness nous offre un conden­sé des cen­taines de tra­jets qu’il a effec­tués depuis l’enfance le long de la ligne 162, Bruxelles-Luxembourg. Vingt-deux poèmes, dont dix-neuf pour autant de gares où le train s’arrête encore.

Des poèmes nés de tous ces moments écou­lés entre départ (mot si défi­ni­tif et irré­vo­cable) et par­tance (qui dit l’éloignement en marche, un congé) dans cet espace-temps à la fois figé et mobile que consti­tue un par­cours fer­ro­viaire.

Mis bout à bout, ils forment la sym­pho­nie fer­ro­viaire et insu­laire d’un monde dont le décor – le dix-neu­vième siècle s’obstinant à vibrer sur les rails, le ving­tième n’étant, selon l’auteur, qu’une rame attar­dée – ain­si que les lois sont plan­tés dès le début.

Première loi : Aucune goutte ne fera débor­der le vase. Ni le bruit d’un convoi/​ tour­nant l’angle et dont le sif­flet vient s’enrouler autour de l’écho du der­nier train, des années plus tard à la Gare cen­trale. Ni Gare de Léopoldville, la péniche /​glissant sur des eaux rou­gies par le sang et pique­tées de dia­mants. Ni la liqui­da­tion plu­sieurs fois décla­rée totale.

Deuxième loi : l’aisance avec laquelle se fabrique l’Oubli dans cette époque gou­ver­née par l’obsolescence qui pour­suit conti­nuel­le­ment son œuvre mor­ti­fère.

 

Emblématique de ce tra­vail de sape, Bruxelles Luxembourg 

        « Quelque chose prend forme sous nos yeux, un
     Léviathan que l’indifférence
         et l’humidité ne cessent plus d’engraisser : l’Inconscient
bureau­cra­tique
          avec ses alpha­pages, ses télé­phones por­tables et ses
presse-pan­ta­lons …
          …Une langue nou­velle, sans nom, a pris
pos­ses­sion des affiches et des enseignes 
          – Euro Dago, Le YES Bar, Het Leader Bowling… »

 

La des­truc­tion culmine à Bruxelles la Chapelle

        « C’est la plus morte des gares fan­tômes : la plus morte
puisque tré­pas­sée
           de fraîche date : d’abord réno­vée, puis her­mé­ti­que­ment
scel­lée, embau­mée
          dans les euros, un sar­co­phage de graf­fi­tis sous des allures
de ska­te­park … ».

 

Mais le poète se déclare pré­sent. Entre rémi­nis­cences et réa­li­té d’aujourd’hui, il navigue pour réta­blir les connexions, sen­sible aux effluves des docks, aux ren­contres incon­grues, telle celle d’un pigeon et d’un clo­chard, au bleu du ciel, sans esprit de suite, à la fureur d’algues ver­dis­santes, aux wagons de mar­chan­dises qui rouillent par­mi les iri­sa­tions autom­nales et dont l’acier est comme pla­qué d’or, à la vie qui s’obstine à l’instar des plantes sau­vages qui poussent vers le soleil en s’agrippant aux roues.

J’aurai une pen­sée pour Mac Guinness lorsque je pren­drai le train.

 

 

Sommaires