> Trois lectures : autour d’Ernst JANDL, de Javier VICEDO ALOS et de Slađan LIPOVEC

Trois lectures : autour d’Ernst JANDL, de Javier VICEDO ALOS et de Slađan LIPOVEC

Par | 2018-06-21T01:08:43+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

ERNEST JANDL, AVENTURIER DE L’INVENTION POETIQUE

 

Longtemps cri­ti­qué, Ernst Jandl reçut en défi­ni­tive les plus hautes dis­tinc­tions lit­té­raires autri­chiennes. Son œuvre demeure peu tra­duite en France – la pre­mière antho­lo­gie en fran­çais ne parut qu’en 2011 – et  n’a fait l’objet que d’un nombre limi­té d’articles[1].  
Leurs auteurs évoquent un poète tru­blion et ico­no­claste. Né en 1925 (il avait treize ans lorsqu’il assis­ta, le 15 mars 1938, au dis­cours d’Hitler annon­çant l’intégration de son pays au IIIème Reich), Ernst Jandl se construit contre l’Autriche des années d’après-guerre, repliée sur soi et dési­reuse de s’exonérer de toute res­pon­sa­bi­li­té dans les crimes nazis, et contre le dis­cours de res­tau­ra­tion domi­na­teur et mépri­sant des élites bour­geoises.
Tournant en déri­sion le beau lan­gage et le sou­ci de sin­gu­la­ri­té stylistique/​symbolique, il reven­dique de parler/​écrire une langue déla­brée, à l’image de la vie humaine. Face au refus des édi­tions Suhrkamp de l’éditer en rai­son de son « mau­vais » alle­mand, il s’insurge. Pour mon­trer la défec­tuo­si­té de la langue humaine, la faute de langue est éle­vée au rang de moyen artis­tique, ana­logue en cela aux per­tur­ba­tions et des­truc­tions pra­ti­quées dans les domaines musi­caux, plas­tiques et pic­tu­raux [2].
Destruction des modes d’expression aca­dé­mique, inven­tion de nou­veaux moyens, Ernst Jandl mène­ra, dans le domaine poé­tique, un tra­vail simi­laire à celui d’autres artistes contem­po­rains, par exemple Boulez et Pollock. Boulez qui rele­va le défi de réa­li­ser une révo­lu­tion coper­ni­cienne par rap­port aux règles de la musique clas­sique. Pollock qui libé­ra la toile des limites pré-éta­blies du cadre. En poé­sie, en dépit des dif­fé­rences de tra­jec­toire per­son­nelle, sa révolte fait pen­ser à celle des écrivains/​poètes de la Beat géné­ra­tion.
En 1956, jeune poète de 21 ans, il décide d’abandonner les poèmes réa­listes et de s’engager dans la voie de l’expérimentation per­ma­nente.  Il y a des poètes qui disent toutes sortes de choses, mais tou­jours de la même manière. Faire ça, ne m’a jamais ten­té ; car en fait il n’y a qu’une seule chose à dire mais tou­jours et tou­jours d’une manière nou­velle, affirme-t-il, en 1973 [3].
Dès lors, ono­ma­to­pées, oubli des conjonc­tions, envoi aux oubliettes des règles de la conju­gai­son, pla­ti­tudes et tri­via­li­tés, obs­cé­ni­tés, jeux gra­phiques, résonnances/assonances…Il met tout en œuvre pour dyna­mi­ter le car­can des codes du lan­gage « res­pec­table » en veillant à ce que le dis­cours poli­tique conve­nu ne conta­mine pas l’acte d’écriture.
S’explique ain­si le titre – Façon de par­ler – choi­si par les édi­tions érès pour coif­fer cette col­lec­tion de 4O poèmes, sélec­tion­nés par­mi les plus brefs et les plus acces­sibles, est-il pré­ci­sé.  Surprise ! Loin d’être amoin­dri, le pro­pos poé­tique res­sort vivi­fié du pro­jet de décons­truc­tion, vivi­fié et comme bai­gné d’enfance, lavé de la pous­sière dépo­sée par des siècles d’usage et de bons usages de la langue.
A la lec­ture, une évi­dence s’impose : lire ces textes comme des haï­kus, sai­sir leur per­ti­nence, leur fraî­cheur, la vie qui y cir­cule en flot vigou­reux. Un constat qui doit cer­tai­ne­ment beau­coup au beau tra­vail de tra­duc­tion d’Inge Kesser qui mérite nos remer­cie­ments tout comme l’illustratrice de l’ouvrage, Ena Lindebaur.

Pourquoi ? Comment ? Qui écrit ?

Plusieurs poèmes parlent d’écriture. Pourquoi ? Comment ? Qui écrit ? Ernst Jandl répond expli­ci­te­ment à la troi­sième ques­tion, à sa manière, sans intel­lec­tua­lisme. Qui écrit ? Un aboyeur de mots dans le silence… plein de fris­sons… tellement/​ plein/​ de non/​exprimable…Un homme tota­le­ment dému­ni car il ne peut ne comp­ter sur rien : ni langue, ni vie, ni pen­sée, ni his­toire, ni mémoire. Et, per­sonne pour faire le tra­vail à sa place, accom­plir cet acte de cher­cher alors que pas savoir quoi cher­cher.

 

ici & là

Nous par­lons
de notre être-ici
de notre être-là
nous ne par­lons guère

que vou­lions-nous dire ?
peut-être le sau­rai-je
si je mets quelques lettres de là
sur le papier ici

sans l’aide d’autrui
par­fois moi sen­tir
quelqu’un devoir venir
et m’écrire quelque chose
sur page vide
parce que moi de moi-même pas le pou­voir
mais per­sonne venir
qui à ma place
le ferait
car tu devoir toi-même
le faire…

 

Le che­min poé­tique d’Ernest Jandl est d’exigence totale Une seule chose à dire in-attei­gnable qu’il traque en lais­sant ses doigts cou­rir sur la page blanche espé­rant peut-être y arri­ver à quoi ? à la paix à la conju­ra­tion de la déso­la­tion et de la soli­tude par la trou­vaille de l’interstice qui lais­se­ra pas­ser le souffle de la rela­tion

 

Chanson du soir

moi m’agripper
à ces poèmes
les moi-même écri­vant
les peut-être pou­voir aider
les peut-être disant
là être ta paix

 

            Quelque chose reste ouvert

Quelque chose reste ouvert
Quelque chose reste ouvert, pense-t-on
dans l’obscurité de rues sans fin
Poussé dans la foule…

Quelque chose reste ouvert – une fente à tra­vers
laquelle
on peut essayer de nouer un contact
d’une cel­lule à l’autre

 

Entrer dans Façon de par­ler, suivre l’invitation à se pro­me­ner. Au hasard, sur les feuilles volantes, on croi­se­ra un incon­nu per­du aus­si­tôt que ren­con­tré à une sta­tion, un pas­sant (l’auteur) qui se signe devant chaque église et se questche devant chaque ver­ger, un homme ivre dont il pense en défi­ni­tive que c’était un autre et non lui-même, une petite image encore du temps d’avant qu’il faut s’empresser de déchi­rer. Et aus­si, des jeux gra­phiques, des poèmes avec des mots tron­qués, écrits pour être lus à haute voix.
Façon de par­ler, une antho­lo­gie hom­mage à un grand enfant facé­tieux, à la ten­dresse dis­crète, dont « nombre de lec­teurs aus­si bien en France qu’en Allemagne peuvent recon­naître les textes aux pre­miers sons », nous dit Laurent Margentin en ren­dant compte d’une lec­ture à Tübingen. La salle est pleine et on a refu­sé du monde. Il lit ses poèmes, plu­tôt qu’il lit il expulse des sons, des rythmes, y enga­geant tout son corps et tout son esprit, tapant du pied sous la table, ryth­mant ses textes… Les gens rient, oui, les gens rient à une lec­ture de poé­sie.

 


[1] On peut consul­ter l’ouvrage de Christian PRIGENT, Essai, A bas l’homme, P.O.L.,  (pré­face de Retour à l’envoyeur d’Ernst JANDL, tra­duit de l’allemand par Alain Jadot et Christian PRIGENT, Editions grmx, 2012).

Pour les articles, Ernst JANDL : tra­vail lan­ga­gier et mémoire poli­tique (Spracharbeit und poli­tisches Gedächntnis), Elisabeth KARGL, p. 189-208 ;  https://​ger​ma​ni​ca​.revues​.org/​529  et  Ernst JANDL ou la poé­sie déla­brée, le poème ven­geance de la langue, Laurent MARGENTIN, 8 jan­vier 2014 ; http://​www​.oeu​vre​sou​vertes​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​1​756

[2] Cité dans Ernst JANDLou la poé­sie déla­brée, ibi­dem.

[3] Cité dans la pré­sen­ta­tion de Façon de par­ler des édi­tions érès : http://​www​.edi​tions​-eres​.com/​o​u​v​r​a​g​e​/​4​0​3​0​/​f​a​c​o​n​-​d​e​-​p​a​r​ler.

 

*

 

 

LA RÉINVENTION DE SOI AU RISQUE DE LA POÉSIE

 

Récipiendaire de nom­breux prix, Javier Vicedo Alos a com­men­cé à écrire, très tôt, à l’adolescence. Son œuvre tourne autour de la quête de soi et autour des mots. Dans les deux cas, la radi­ca­li­té du che­mi­ne­ment est mas­quée par la conci­sion. Ici pas d’effusion, de fio­ri­tures ou de longs déve­lop­pe­ments. On pour­rait presque par­ler de koans. Les koans d’un jeune homme du siècle qui avec humour et auto­dé­ri­sion, sans se réfé­rer expli­ci­te­ment à aucune tra­di­tion, mène une recherche à bien des égards simi­laire à celle des vieux sages chi­nois. Ses poèmes tracent la géo­gra­phie de son explo­ra­tion à tra­vers méandres et cir­con­vo­lu­tions (qui carac­té­risent éga­le­ment le tra­vail artis­tique de Monique Tello, bap­ti­sé « écri­ture car­to­gra­phique »).

Perte, bana­li­té

Au début, un sen­ti­ment de catas­trophe. Je venais d’un nau­frage et j’ai trou­vé avec la poé­sie la façon de sor­tir de l’eau et de réin­ven­ter com­plè­te­ment ma vie . Réinvention dif­fi­cile.

 

Je suis fati­gué, pro­fon­dé­ment fati­gué.
J’ai gra­vi pro­messe après pro­messe
cette inter­mi­nable échelle des mois,…
Avancer, ce n’est pas s’élever,
et vivre c’est se fati­guer d’attendre.

 

Réinvention qui exige, outre le retour sur soi, l’acceptation de risques périlleux. Nous avons gagné la paix dans la perte de tout. Qu’inclut ce tout ? L’attachement à ce qui fait diver­sion tout en entre­te­nant le manque – Hier…/ nous avions la faim et la mémoire /​ garantes d’une maî­trise sur/​ l’infini de toutes choses – ain­si que le sen­ti­ment d’importance. Le poème dédié à ses parents, dans lequel Alos évoque de manière très pro­saïque sa vie fami­liale, repro­duite à grande échelle dans la ville, se conclut par cette obser­va­tion :
Que per­sonne ne s’étonne de me croi­ser ce matin où je marche len­te­ment. Que qui­conque sor­tant de chez lui com­prenne que croi­ser un homme per­du est aus­si banal qu’écouter un sèche-che­veux ou le chuin­te­ment d’un balai.
Ayant éva­cué l’exceptionnel, Alos fait l’éloge de la bana­li­té, du rien. Un homme se construit en regar­dant des riens, sou­tient-il. Et, il s’en explique en deux lignes : Il y a un ciel dans l’oiseau, un oiseau dans son chant, et un chant dans la vie entière. L’infime contient l’immensité.
Ainsi s’éclaire cet apho­risme : et rien c’est tout ce que tu serais, si tu étais.
Mais pour en arri­ver là, encore faut-il un regard, une écoute lon­gue­ment aigui­sés. Alos s’exerce à tra­quer la lumière : Sans moi, l’insinuation de la lumière n’existerait pas car elle ne sau­rait qui séduire.  Insinuation… n’y aurait-il pas là une piste qui éclai­re­rait le titre de l’ouvrage « Insinuations sur fond de pluie » et la pluie ne ren­voie-t-elle pas à l’élément liquide, eau, larmes ?
Ailleurs, dans le poème cen­tral Désir de monde, Alos nous dit que l’ouverture au monde exige de sacri­fier notre voca­tion de tris­tesse.  Ainsi, en accep­tant le risque de l’être, l’homme sans qua­li­té accè­de­rait à la co-créa­tion de l’univers. Renversement total de pers­pec­tive !

 

La poé­sie, une place capi­tale et para­doxale

On l’a dit, la poé­sie joue un rôle capi­tal dans l’aventure. Capital mais aus­si para­doxal car si les mots peuvent sau­ver ils peuvent éga­le­ment orien­ter vers de fausses pistes, alté­rer le rap­port au monde, sans par­ler de leur imper­fec­tion.
On naît sans paroles/​ et c’est avec toutes les paroles bri­sées que nous partons…Le monde est facile jusqu’à ce que les mots l’habillent d’intention, rap­pelle l’auteur qui lutte constam­ment avec la ten­ta­tion du silence. Fort heu­reu­se­ment, il y résiste et per­siste dans sa quête du mot juste, léger, qui tou­che­rait la cible sans bri­ser le cris­tal.
Et, dans c’est dans les moments pré­cieux où les inter­ro­ga­tions se taisent, qu’il nous livre quelques-uns de ses plus beaux vers.

 

Pourquoi est-ce tou­jours le der­nier été
dans l’esprit enflam­mé des choses ?   (Dernier sep­tembre).

 

Si proche son pouls du mien, sa faim ancienne et mes mains de pain, et si loin cepen­dant, si denses les bar­be­lés de l’air !    (Distance)

 

Chanson sans rai­son 

                               A Andrés Almada

Nous noie­rons la voix dans des jours blancs
et nous n'aurons rien dit…
Tout n'est qu'agitation de pou­mons et de mains
qui ne changent rien, qui ne construisent rien
– Mais, per­siste un élan,
une petite eupho­rie sur le toit de l'air –
Il y a des oiseaux qui chantent et se lancent en musique
pour le seul plai­sir de s'écouter ;
tout comme nous, déli­vrés de l'éternité,
ne disant et ne brillant que pour nous.

 

*

 

 

SE MAINTENIR SUR LA LIGNE DE FLOTTAISON PAR TEMPS D’EXTENSION DU VIDE

 

Nous sommes ici dans l’entre deux de l’existence ain­si que du temps, au sens météo­ro­lo­gique du terme. Entre zones de dépres­sion hiver­nale et fins d’été élec­trique.
Saison domi­nante, l’automne. Non pas l’automne flam­boyant, or, roux et pourpre. L’automne des brumes et des brouillards qui vont bien aux mys­tères, aux angoisses, au flou et à l’indétermination de plu­sieurs poèmes/​scènes. Et, ce n’est pas un hasard s’ils se déroulent très sou­vent la nuit ou au cré­pus­cule.

 

Sur les bords bru­meux
de la ville le temps
semble arrê­té l’automne
n’apporte pas
la conso­la­tion l’hiver
n’apporte pas la neige…
Si tu vois quelqu’un dans le brouillard
te faire signe ça ne peut pas être
moi
moi ne fait
que pas­ser
ne salue
per­sonne

 

Un mor­ceau de pla­nète, quelques hec­tares seule­ment, où les petites villes sombrent, d’autant plus vite qu’elles sont petites – comme l’homme qui/​ tra­verse le cré­pus­cule /​ et remarque/​ que ces traces/​ s’estompent – et où contai­ners, déchet­te­ries, foires aux restes, tous ces signes de consom­ma­tion effré­née, accé­lèrent l’avancée du vide.
Le vide par­tout pré­sent, et rien ne sert de condam­ner les fenêtres pour en arrê­ter la pro­gres­sion.

 

Même si tu fermes
les fenêtres
le vide com­mence
déjà là où
le corps s’arrête
sur
l’infinie
courbe
de Koch
le long de
laquelle
la peur
t’entame

 

Mélancolie et toni­ci­té

Si la mélan­co­lie colore puis­sam­ment ce mor­ceau de pla­nète, à l’instar d’un large pan de la pro­duc­tion lit­té­raire actuelle, elle n’est pas, pour autant, syno­nyme de chute, apa­thie. Le ton demeure allant. Sans théo­ri­ser et sans prendre la pose, Sladan Lipovec opte pour la sor­tie du cadre et le dyna­mi­tage des règles d’extension du vide.
Aiguiser son regard, son écoute, tou­cher, goû­ter, appré­cier les bon­heurs non mar­chands. Voici sa recette pour résis­ter aux forces d’aspiration et réus­sir – en appli­ca­tion du prin­cipe  d’Archimède, moins éso­té­rique que la courbe de Koch, on en convien­dra – à accroître sa den­si­té et se main­te­nir sur la ligne de flot­tai­son. Accoudé à sa fenêtre, il nous donne à voir les flashs d’un clair de lune ivre sur le givre ou l’excitation de volées d’hirondelles sui­vant par temps d’orage les ondu­la­tions de grands ser­pents élec­triques. Il nous fait entendre le vent qui cou­ronne les feuilles mortes de mots dans la cour qui abrite ce tré­sor, un noyer, et célèbre la danse des corps dans le chau­dron de l’univers.

 

Le soir adhère
à la peau se mêle
aux arbres dans les nids
utour de nous couvent
des volées galac­tiques pro­li­fèrent
les pla­nètes tout juste écloses dan­sant
libé­rées des tra­jec­toires pré­ten­dues
régu­lières de leur tour­billon­ne­ment
tous les dieux rec­ti­lignes cruels
et doux s’effondrent…
… et s’écrasent
au sol sous nos
yeux rebon­dissent encore et encore
dans des ampli­tudes
de plus en plus irré­gu­lières avant
de se cal­mer
com­plè­te­ment…

 

*

 

 

 

 

 

 

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