Il existe plusieurs traductions en français de Zanguezi. J’ai suivi celle de Jean-Claude Lanne dans : Vélimir Khlebnikov, Zanguezi et autres poèmes, éditions Flammarion, Paris, 1996.
Zanguezi est l’un des prophètes apparus à l’apogée des avant-gardes historiques. Parmi les autres figures d’allure comparable, on compte Mafarka le Futuriste de Filippo Tommaso Marinetti et Tenderenda le Fantasque d’Hugo Ball. Mafarka prit la parole en France en 1909, Tenderenda en Allemagne et en Suisse dans les années 1914–1920, et Zanguezi en Russie de 1920 à 1922. Ces trois prophètes sont caractérisés par un même acte de volonté : l’annonce dans une Langue Nouvelle d’un Homme Nouveau dans un Monde Nouveau. L’ancien ordre mondial avait péri dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Les révolutionnaires de gauche comme de droite étaient en quête de visions nouvelles ― les prophètes devinrent visionnaires. Ainsi s’exprime Zanguezi :
Que les augustes sons de la langue universelle dissipent la brume des temps ! Cette langue est comme la lumière.

Vélimir Khlebnikov, Zanguezi et autres poèmes, traduction de Jean-Claude Lanne, éditions Flammarion, Paris, 1996.

Ensuite, les cieux s’obscurcirent comme jamais auparavant. La vision de l’Homme Nouveau s’est éteinte dans des camps de concentration et d’immenses charniers. Le Nouveau Monde s’est révélé plus sombre que prévu, car le revers des merveilles technologiques s’est rapidement étalé au grand jour. On ne peut imputer cela à Mafarka, Tenderenda et Zanguezi, qui n’avaient aucun pouvoir de décision sur l’Homme et le Monde. En revanche, en tant qu’alter ego des poètes Marinetti, Ball et Khlebnikov ils ont pu concrétiser cette Langue Nouvelle. Avec les mots de Khlebnikov dans sa lettre à Vladimir Maïakovski du 18 février 1921 :
Je pense écrire une chose dans laquelle toute l’humanité, 3 milliards, participerait et où elle serait obligée de jouer.
Mais la langue habituelle ne convient pas pour la chose, il va falloir pas à pas en créer une nouvelle.
Quiconque le souhaite peut encore entendre cette Langue Nouvelle. Je crains toutefois que la plupart des auditeurs ne se joignent à la voix de la foule qui dit du prophète Zanguezi :
Il ment divinement. Il ment comme le rossignol la nuit.
Zanguezi fut écrit par Khlebnikov en vue d’une représentation théâtrale. En 21 scènes, ou « plans du verbe », le poète fait le bilan de ce qui l’a occupé dans sa courte vie. Le personnage principal est Zanguezi, « l’imbécile des bois ». Il proclame ses réflexions à une foule qui n’y comprend rien et ne lui épargne aucune critique. Nous ne saurons jamais comment Khlebnikov envisageait la mise en scène de ces fragments de texte disparates, dépourvus d’action notable. Il mourut prématurément à 37 ans, à l’été 1922, juste après avoir corrigé les épreuves de sa pièce.

Velimir Khlebnikov par Mikhail Larionovp (1910) © CC0/WikiCommons
L’année suivant la mort de Khlebnikov, l’artiste constructiviste Vladimir Tatline organisa une représentation ― non pas dans un théâtre, mais dans un musée. Selon Tatline, les gens de théâtre n’étaient pas assez candides pour insuffler de la vie à la nouveauté de Zanguezi : « Les acteurs sont des jeunes, des peintres, des étudiants de l’école des Beaux-Arts, de l’académie municipale et de l’université. Tel est l’objectif : les acteurs professionnels sont formés dans la tradition du théâtre ancien et contemporain. Zanguezi est si novateur qu’il est impossible de l’inscrire dans quelque tradition existante que ce soit. Pour rendre justice à la dimension révolutionnaire de l’œuvre de Khlebnikov, il est donc préférable de mobiliser des jeunes gens qui n’ont jamais été en contact avec le théâtre. »
Entretemps Zanguezi est entré dans la littérature mondiale comme un fleuron du futurisme russe. Mais le texte se lit-il pour autant mieux aujourd’hui qu’il y a un siècle ? Zanguezi sera-t-il toujours mieux compris par des jeunes gens qui n’ont jamais été en contact avec le théâtre ou la poésie ? À vérifier… Un grand nombre de textes importants des avant-gardes historiques sont disponibles en français. Ainsi chaque lecteur peut se forger sa propre opinion sur les mérites et les faiblesses des avant-gardes. Il lui faudra toutefois faire preuve d’une ouverture d’esprit qui s’affranchit du cadre scolaire de la littérature traditionnelle.
Il Linguaggio Delle Stelle / Le Langage des étoiles, extrait de Zangezi, 1922, Valerij Voskobojnikov, interprète. Extrait du 33 tours Futura Poesia Sonora, année d’enregistrement : 1977.
Vélimir Khlebnikov naquit en 1885 dans une famille où la science et l’art étaient tenus en haute estime. Son père était ornithologue, et le poète publia lui aussi, dans sa jeunesse, une courte étude sur le coucou Cuculus minorus. Il n’est donc pas surprenant que Zanguezi s’ouvre sur un dialogue onomatopéique en langage d’oiseaux, où le bruant ortolan chante « Tsi-tsi-tsi sssi‑i », le geai des chênes « Piou ! Piou ! Piak, piak, piak ! » et l’hirondelle « Tsivit ! Tsizit ! ».
Dans le deuxième plan du verbe, nous assistons au « rassemblement des dieux de toutes les nations ». À les entendre, ils parlent une langue qui ressemble davantage à celle des oiseaux qu’à celle des humains. Du moins, le « Sitsi, litsi, tsi-tsi-tsi ! » du dieu Véles évoque fortement un croisement entre le chant des bruants et celui des hirondelles. Ce n’est qu’au troisième plan que nous entendons un langage humain. Deux passants aperçoivent Zanguezi et se lancent dans toutes sortes de banalités :
Le premier passant : Ainsi donc il est là ? Cet imbécile des bois ?
Le deuxième passant : Oui !
Le premier passant : Que fait-il ?
Le deuxième passant : Il lit, il parle, il respire, il vit, il entend, il va et vient, le matin il prie.
Le premier passant : À qui adresse-t-il ses prières ?
Le deuxième passant : Va le savoir ! Aux fleurs ? Aux bestioles ? Aux crapauds des bois ?
Le premier passant : L’imbécile ! Propos d’un imbécile des bois ! Mais ne paît-il pas les vaches ?
Le deuxième passant : Pas pour le moment. Regarde, l’herbe ne pousse pas sur la route, l’allée est toute nette ! C’est un chemin de passage. Et il conduit ici, à ce rocher !
Le premier passant : L’original ! Écoutons un peu ce qu’il dit !
Lecture d’un poème en prose de Velimir Khlebnikov, sans titre, issu du recueil Nouvelles du Je et du Monde (édition inconnue et différente de celle récente des oeuvre complètes).
Avant que Zanguezi ne prenne la parole, un manuscrit trouvé du prophète est lu à haute voix dans le quatrième plan : les « Tables du Destin ». Alliant histoire et mathématiques, Khlebnikov était fermement convaincu que le passé, le présent et l’avenir du monde pouvaient être exprimés par des formules arithmétiques. Après la défaite désastreuse de la flotte russe lors de la guerre contre le Japon, il s’est consacré, à partir de 1905, sans relâche à la compilation des « Tables du Destin ». De ce quatrième plan de Zanguezi, je cite l’exemple suivant :
Entre la ruine de la Perse, le 1er octobre de l’an 331 avant J.-C. sous la lance d’Alexandre le Grand, et la ruine de Rome sous les coups puissants d’Alaric, le 24 août de l’an 410, se sont écoulés 741 ans ou bien
36 + 1
105 + 104 + 115 — ――――― — 23 x 32 jours.
2Tables du Destin ! Lisez, lisez, passants ! Comme un théâtre d’ombres, devant vous vont défiler les nombres-lutteurs, pris dans différentes sections du temps, dans différents plans du temps. Et, tous leurs corps d’âge différents, additionnés, donnent le bloc de temps entre les chutes des empires qui inspiraient la terreur.
Concernant le langage, Khlebnikov était convaincu que, par l’examen de leur racine et de leurs lettres, l’on pouvait rapporter les mots à un système primordial universel. Les mots commençant par la même lettre étaient également censés posséder un noyau sémantique commun ― ainsi, le K, lettre de mort, est à l’initiale des généraux blancs : Koltchak, Kalédine et Kornilov. En revanche, le L est la lettre de la langueur, de lamour, de Liebknecht et de Lénine. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que dans Zanguezi, une bataille s’engage entre les « combattants de l’alphabet » Èr et Èl, Ka et Gué, où le Èl de Lénine triomphe. De plus, Khlebnikov a créé d’innombrables nouveaux mots en combinant des germes linguistiques avec des préfixes et des suffixes inhabituels. Comme un « carambolage verbal » (dixit Ossip Mandelstam) dans l’original mérite bien un carambolage analogue dans la traduction, Jean-Claude Lanne s’y est donné à cœur joie :
Visage, sois melliqueux ! À la mataille, matailleur !
Maistrie, maistrement, maistrisie maistiralement !
Je vais tel un mûcher, mordant et embrasant les masures
Maistrie, masteur ! Maistroie, mâtre !
Mais-toi, maistrien !
Moment de maistrance ! Magiment de maîtrise !
Maginois, magicien, magnat !
Mugis, ô ma raison ! Mairroie, ô main ! Merroie, ô main !
Maîtru, maîtrieur et maîtréien !
Khlebnikov croyait autrefois à l’existence d’une « langue stellaire », insaisissable par la raison et qu’il qualifiait donc de « langage transmental », zaoum, c’est-à-dire le langage « d’outre-entendement ». À l’instar de ses « Tables du Destin », il pensait pouvoir révéler une vérité universelle grâce à ses listes de racines et de lettres. Le huitième plan de Zanguezi est composé de tels chants en langue stellaire. Après plusieurs échantillons, le prophète affirme :
Ce sont les chants stellaires où l’algèbre des mots est mélangée aux aunes et aux heures. C’est la première esquisse ! Quelque jour, cette langue réunira les hommes, peut-être même bientôt !
De cette dernière phrase, il ressort clairement que Khlebnikov, derrière cette bravoure littéraire et arithmétique, nourrissait un but réel (ou plutôt irréel). Le langage des oiseaux et des dieux, les Tables du Destin, les chants dans la langue stellaire, tout cela devait mener à une gigantesque réparation des cervelles qui libérerait l’homme, l’unirait, le réconcilierait avec le Tout :
Bon horloger,
J’ai démonté la montre de l’humanité,
J’ai remis l’aiguille à la bonne place,
Et, des chiffres, j’ai fixé le cadran,
J’ai relu et vérifié tous les temps,
J’ai enfoncé un écrou au burin
Et, sur le ciel de fer, l’aiguille du destin,
Je l’ai protégée par un verre :
Elle fait son doux tic-tac comme avant.
Avec un bracelet, à mon bras j’ai fixé
La montre de l’humanité.
Les chansons des roues et des dents
Chantent en langage de fer.
En réparant les cerveaux je vais, fier :
Ils vont et marchent comme avant.
Ainsi, l’immortel Zanguezi pouvait encore parler librement en une époque de révolutions et d’opportunités visionnaires. Mais en même temps, Khlebnikov critiquait son prophète transrationnel à travers les commentaires terre-à-terre de la foule. Cela signale que le poète était suffisamment lucide pour pouvoir entrer et sortir du système de « l’imbécile des bois ». Depuis lors, nombre de « réparateurs de cerveaux » dérangés ont œuvré au XXe siècle, nous incitant à la plus grande réticence envers de tels « bons horlogers ».

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