MENTIR COMME LE ROSSIGNOL LA NUIT

Par |2026-11-06T10:50:36+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Focus, Velimir Khlebnikov|

Il existe plusieurs tra­duc­tions en français de Zanguezi. J’ai suivi celle de Jean-Claude Lanne dans : Vélimir Khleb­nikov, Zanguezi et autres poèmes, édi­tions Flam­mar­i­on, Paris, 1996.

Zanguezi est l’un des prophètes apparus à l’apogée des avant-gardes his­toriques. Par­mi les autres fig­ures d’allure com­pa­ra­ble, on compte Mafar­ka le Futur­iste de Fil­ip­po Tom­ma­so Marinet­ti et Ten­deren­da le Fan­tasque d’Hugo Ball. Mafar­ka prit la parole en France en 1909, Ten­deren­da en Alle­magne et en Suisse dans les années 1914–1920, et Zanguezi en Russie de 1920 à 1922. Ces trois prophètes sont car­ac­térisés par un même acte de volon­té : l’annonce dans une Langue Nou­velle d’un Homme Nou­veau dans un Monde Nou­veau. L’ancien ordre mon­di­al avait péri dans les tranchées de la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Les révo­lu­tion­naires de gauche comme de droite étaient en quête de visions nou­velles ― les prophètes dev­in­rent vision­naires. Ain­si s’exprime Zanguezi :

Que les augustes sons de la langue uni­verselle dis­sipent la brume des temps ! Cette langue est comme la lumière.

Vélimir Khleb­nikov, Zanguezi et autres poèmes, tra­duc­tion de Jean-Claude Lanne, édi­tions Flam­mar­i­on, Paris, 1996.

Ensuite, les cieux s’obscurcirent comme jamais aupar­a­vant. La vision de l’Homme Nou­veau s’est éteinte dans des camps de con­cen­tra­tion et d’immenses charniers. Le Nou­veau Monde s’est révélé plus som­bre que prévu, car le revers des mer­veilles tech­nologiques s’est rapi­de­ment étalé au grand jour. On ne peut imput­er cela à Mafar­ka, Ten­deren­da et Zanguezi, qui n’avaient aucun pou­voir de déci­sion sur l’Homme et le Monde. En revanche, en tant qu’alter ego des poètes Marinet­ti, Ball et Khleb­nikov ils ont pu con­cré­tis­er cette Langue Nou­velle. Avec les mots de Khleb­nikov dans sa let­tre à Vladimir Maïakovs­ki du 18 févri­er 1921 :

    Je pense écrire une chose dans laque­lle toute l’humanité, 3 mil­liards, par­ticiperait et où elle serait oblig­ée de jouer.
    Mais la langue habituelle ne con­vient pas pour la chose, il va fal­loir pas à pas en créer une nouvelle.

Quiconque le souhaite peut encore enten­dre cette Langue Nou­velle. Je crains toute­fois que la plu­part des audi­teurs ne se joignent à la voix de la foule qui dit du prophète Zanguezi :

Il ment divine­ment. Il ment comme le rossig­nol la nuit.

Zanguezi fut écrit par Khleb­nikov en vue d’une représen­ta­tion théâ­trale. En 21 scènes, ou « plans du verbe », le poète fait le bilan de ce qui l’a occupé dans sa courte vie. Le per­son­nage prin­ci­pal est Zanguezi, « l’imbécile des bois ». Il proclame ses réflex­ions à une foule qui n’y com­prend rien et ne lui épargne aucune cri­tique. Nous ne saurons jamais com­ment Khleb­nikov envis­ageait la mise en scène de ces frag­ments de texte dis­parates, dépourvus d’action notable. Il mou­rut pré­maturé­ment à 37 ans, à l’été 1922, juste après avoir cor­rigé les épreuves de sa pièce.

 

Velimir Khleb­nikov par Mikhail Lar­i­onovp (1910) © CC0/WikiCommons

L’année suiv­ant la mort de Khleb­nikov, l’artiste con­struc­tiviste Vladimir Tat­line organ­isa une représen­ta­tion ― non pas dans un théâtre, mais dans un musée. Selon Tat­line, les gens de théâtre n’étaient pas assez can­dides pour insuf­fler de la vie à la nou­veauté de Zanguezi : « Les acteurs sont des jeunes, des pein­tres, des étu­di­ants de l’école des Beaux-Arts, de l’académie munic­i­pale et de l’université. Tel est l’objectif : les acteurs pro­fes­sion­nels sont for­més dans la tra­di­tion du théâtre ancien et con­tem­po­rain. Zanguezi est si nova­teur qu’il est impos­si­ble de l’inscrire dans quelque tra­di­tion exis­tante que ce soit. Pour ren­dre jus­tice à la dimen­sion révo­lu­tion­naire de l’œuvre de Khleb­nikov, il est donc préférable de mobilis­er des jeunes gens qui n’ont jamais été en con­tact avec le théâtre. »

Entretemps Zanguezi est entré dans la lit­téra­ture mon­di­ale comme un fleu­ron du futur­isme russe. Mais le texte se lit-il pour autant mieux aujourd’hui qu’il y a un siè­cle ? Zanguezi sera-t-il tou­jours mieux com­pris par des jeunes gens qui n’ont jamais été en con­tact avec le théâtre ou la poésie ? À véri­fi­er… Un grand nom­bre de textes impor­tants des avant-gardes his­toriques sont disponibles en français. Ain­si chaque lecteur peut se forg­er sa pro­pre opin­ion sur les mérites et les faib­less­es des avant-gardes. Il lui fau­dra toute­fois faire preuve d’une ouver­ture d’esprit qui s’affranchit du cadre sco­laire de la lit­téra­ture traditionnelle.

 

Il Lin­guag­gio Delle Stelle  / Le Lan­gage des étoiles, extrait de Zangezi, 1922,  Valer­ij Voskobo­jnikov, inter­prète. Extrait du 33 tours Futu­ra Poe­sia Sonora, année d’en­reg­istrement : 1977.

 

Vélimir Khleb­nikov naquit en 1885 dans une famille où la sci­ence et l’art étaient tenus en haute estime. Son père était ornitho­logue, et le poète pub­lia lui aus­si, dans sa jeunesse, une courte étude sur le coucou Cucu­lus minorus. Il n’est donc pas sur­prenant que Zanguezi s’ouvre sur un dia­logue ono­matopéique en lan­gage d’oiseaux, où le bru­ant ortolan chante « Tsi-tsi-tsi sssi‑i », le geai des chênes « Piou ! Piou ! Piak, piak, piak ! » et l’hirondelle « Tsiv­it ! Tsiz­it ! ».

Dans le deux­ième plan du verbe, nous assis­tons au « rassem­ble­ment des dieux de toutes les nations ». À les enten­dre, ils par­lent une langue qui ressem­ble davan­tage à celle des oiseaux qu’à celle des humains. Du moins, le « Sit­si, lit­si, tsi-tsi-tsi ! » du dieu Véles évoque forte­ment un croise­ment entre le chant des bru­ants et celui des hiron­delles. Ce n’est qu’au troisième plan que nous enten­dons un lan­gage humain. Deux pas­sants aperçoivent Zanguezi et se lan­cent dans toutes sortes de banalités :

Le pre­mier pas­sant : Ain­si donc il est là ? Cet imbé­cile des bois ?
Le deux­ième pas­sant : Oui !
Le pre­mier pas­sant : Que fait-il ?
Le deux­ième pas­sant : Il lit, il par­le, il respire, il vit, il entend, il va et vient, le matin il prie.
Le pre­mier pas­sant : À qui adresse-t-il ses prières ?
Le deux­ième pas­sant : Va le savoir ! Aux fleurs ? Aux besti­oles ? Aux cra­pauds des bois ?
Le pre­mier pas­sant : L’imbécile ! Pro­pos d’un imbé­cile des bois ! Mais ne paît-il pas les vach­es ?
Le deux­ième pas­sant : Pas pour le moment. Regarde, l’herbe ne pousse pas sur la route, l’allée est toute nette ! C’est un chemin de pas­sage. Et il con­duit ici, à ce rocher !
Le pre­mier pas­sant : L’original ! Écou­tons un peu ce qu’il dit !

 

Lec­ture d’un poème en prose de Velimir Khleb­nikov, sans titre, issu du recueil Nou­velles du Je et du Monde (édi­tion incon­nue et dif­férente de celle récente des oeu­vre complètes).

Avant que Zanguezi ne prenne la parole, un man­u­scrit trou­vé du prophète est lu à haute voix dans le qua­trième plan : les « Tables du Des­tin ». Alliant his­toire et math­é­ma­tiques, Khleb­nikov était fer­me­ment con­va­in­cu que le passé, le présent et l’avenir du monde pou­vaient être exprimés par des for­mules arith­mé­tiques. Après la défaite désas­treuse de la flotte russe lors de la guerre con­tre le Japon, il s’est con­sacré, à par­tir de 1905, sans relâche à la com­pi­la­tion des « Tables du Des­tin ». De ce qua­trième plan de Zanguezi, je cite l’exemple suivant :

Entre la ruine de la Perse, le 1er octo­bre de l’an 331 avant J.-C. sous la lance d’Alexandre le Grand, et la ruine de Rome sous les coups puis­sants d’Alaric, le 24 août de l’an 410, se sont écoulés 741 ans ou bien

36 + 1
105 + 104 + 115 — ――――― — 23 x 32 jours.
2

Tables du Des­tin ! Lisez, lisez, pas­sants ! Comme un théâtre d’ombres, devant vous vont défil­er les nom­bres-lut­teurs, pris dans dif­férentes sec­tions du temps, dans dif­férents plans du temps. Et, tous leurs corps d’âge dif­férents, addi­tion­nés, don­nent le bloc de temps entre les chutes des empires qui inspi­raient la terreur.

Con­cer­nant le lan­gage, Khleb­nikov était con­va­in­cu que, par l’examen de leur racine et de leurs let­tres, l’on pou­vait rap­porter les mots à un sys­tème pri­mor­dial uni­versel. Les mots com­mençant par la même let­tre étaient égale­ment cen­sés pos­séder un noy­au séman­tique com­mun ― ain­si, le K, let­tre de mort, est à l’initiale des généraux blancs : Koltchak, Kalé­dine et Kornilov. En revanche, le L est la let­tre de la langueur, de lam­our, de Liebknecht et de Lénine. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que dans Zanguezi, une bataille s’engage entre les « com­bat­tants de l’alphabet » Èr et Èl, Ka et Gué, où le Èl de Lénine tri­om­phe. De plus, Khleb­nikov a créé d’innombrables nou­veaux mots en com­bi­nant des ger­mes lin­guis­tiques avec des pré­fix­es et des suf­fix­es inhab­ituels. Comme un « caram­bo­lage ver­bal » (dix­it Ossip Man­del­stam) dans l’original mérite bien un caram­bo­lage ana­logue dans la tra­duc­tion, Jean-Claude Lanne s’y est don­né à cœur joie :

Vis­age, sois melliqueux ! À la mataille, matailleur !
Maistrie, maistrement, maistrisie mai­s­ti­rale­ment !
Je vais tel un mûch­er, mor­dant et embras­ant les masures
Maistrie, mas­teur ! Maistroie, mâtre !
Mais-toi, maistrien !
Moment de mais­trance ! Mag­i­ment de maîtrise !
Mag­i­nois, magi­cien, mag­nat !
Mugis, ô ma rai­son ! Mair­roie, ô main ! Mer­roie, ô main !
Maîtru, maîtrieur et maîtréien !

Khleb­nikov croy­ait autre­fois à l’existence d’une « langue stel­laire », insai­siss­able par la rai­son et qu’il qual­i­fi­ait donc de « lan­gage trans­men­tal », zaoum, c’est-à-dire le lan­gage « d’outre-entendement ». À l’instar de ses « Tables du Des­tin », il pen­sait pou­voir révéler une vérité uni­verselle grâce à ses listes de racines et de let­tres. Le huitième plan de Zanguezi est com­posé de tels chants en langue stel­laire. Après plusieurs échan­til­lons, le prophète affirme :

Ce sont les chants stel­laires où l’algèbre des mots est mélangée aux aunes et aux heures. C’est la pre­mière esquisse ! Quelque jour, cette langue réu­ni­ra les hommes, peut-être même bientôt !

De cette dernière phrase, il ressort claire­ment que Khleb­nikov, der­rière cette bravoure lit­téraire et arith­mé­tique, nour­ris­sait un but réel (ou plutôt irréel). Le lan­gage des oiseaux et des dieux, les Tables du Des­tin, les chants dans la langue stel­laire, tout cela devait men­er à une gigan­tesque répa­ra­tion des cervelles qui libér­erait l’homme, l’unirait, le réc­on­cilierait avec le Tout :

Bon hor­loger,

J’ai démon­té la mon­tre de l’humanité,

J’ai remis l’aiguille à la bonne place,

Et, des chiffres, j’ai fixé le cadran,

J’ai relu et véri­fié tous les temps,

J’ai enfon­cé un écrou au burin

Et, sur le ciel de fer, l’aiguille du destin,

Je l’ai pro­tégée par un verre :

Elle fait son doux tic-tac comme avant.

Avec un bracelet, à mon bras j’ai fixé

La mon­tre de l’humanité.

Les chan­sons des roues et des dents

Chantent en lan­gage de fer.

En réparant les cerveaux je vais, fier :

Ils vont et marchent comme avant.

Ain­si, l’immortel Zanguezi pou­vait encore par­ler libre­ment en une époque de révo­lu­tions et d’opportunités vision­naires. Mais en même temps, Khleb­nikov cri­ti­quait son prophète tran­sra­tionnel à tra­vers les com­men­taires terre-à-terre de la foule. Cela sig­nale que le poète était suff­isam­ment lucide pour pou­voir entr­er et sor­tir du sys­tème de « l’imbécile des bois ». Depuis lors, nom­bre de « répara­teurs de cerveaux » dérangés ont œuvré au XXe siè­cle, nous inci­tant à la plus grande réti­cence envers de tels « bons horlogers ».

Présentation de l’auteur

Velimir Khlebnikov

Velimir Khleb­nikov (en russe : Велимир Хлебников, par­fois orthographié en français Xlebnikov[1]), de son vrai nom Vik­tor Vladimirovitch Khleb­nikov (en russe : Виктор Владимирович Хлебников, Velimir étant un pseu­do­nyme), est un poète, dra­maturge et écrivain russe, né le 28 octo­bre 1885 ( dans le cal­en­dri­er gré­gorien) et mort le .

Bibliographie

Tra­duc­tions françaises : 

  • Ka, textes choi­sis, tra­duc­tion et pré­face de Ben­jamin Goriely, Emmanuel Vitte édi­teur, 1960.
  • Choix de poèmes, tra­duc­tion et pré­face de Luda Schnitzer, édi­tion bilingue, P.-J. Oswald, 1967.
  • Le Pieu du futur, pré­face et tra­duc­tion de Luda Schnitzer, L’Âge d’Homme, 1970.
  • La Créa­tion ver­bale, tra­duc­tion Cather­ine Pri­gent, Chris­t­ian Bour­go­is, 1980.
  • Des nom­bres et des let­tres, tra­duc­tion et pré­face d’Ag­nès Sola, L’Âge d’Homme, 1986.
  • Nou­velles du Je et du monde, pré­face et tra­duc­tion de Jean-Claude Lanne, Imprimerie Nationale, 1994.
  • Zanguezi, et autres poèmes, Ed. et trad. par Jean-Claude Lanne, Flam­mar­i­on, 1996.
  • Créa­tions, présen­ta­tion et trad. par Claude Frioux, 2 vol., éd. bilingue, L’Har­mat­tan, 2003.
  • L’U­nivers enfon­cé et autres poèmes, tra­duc­tion de Cather­ine Pri­gent, Le Cor­ri­dor Bleu, 2003.
  • Le Cla­iron du Goul-Mol­lah, tra­duc­tion de Cather­ine Pri­gent, Ikko, 2005.
  • Le Sabre enchanteur (nou­velle), tra­duc­tion de Ben­jamin Goriely[5]
  • Œuvres, 1919–1922, traduit, pré­facé et annoté par Yvan Mignot, Lagrasse, Édi­tions Verdier, « Slo­vo », 2017 (ISBN 2864329204). Cette tra­duc­tion par Yvan Mignot a rem­porté le Prix Rus­so­phonie 2018.
  • Poèmes 1908–1922, traduit par Chris­t­ian Mouze, La Bar­que, 2025

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

MENTIR COMME LE ROSSIGNOL LA NUIT

Il existe plusieurs tra­duc­tions en français de Zanguezi. J’ai suivi celle de Jean-Claude Lanne dans : Vélimir Khleb­nikov, Zanguezi et autres poèmes, édi­tions Flam­mar­i­on, Paris, 1996. Zanguezi est l’un des […]

mm

Jan H. Mysjkin

Jan H. Mysjkin a fait des études de ciné­ma et de philoso­phie. Depuis 1985 et son pre­mier recueil, Vorm­beeldige gedicht­en (± « Poèmes exem­plaires »), il a pub­lié une dizaine de vol­umes, dont le dernier Dit is nobel gezegd, maar duis­ter (Ceci est noble­ment dit, mais obscur, 2014). Il a traduit un nom­bre impres­sion­nant d’œuvres, aus­si bien de la poésie que de la prose, des auteurs clas­siques que des auteurs d’avant-garde. Depuis 1991, l’année où il reçoit le Prix nation­al de la tra­duc­tion lit­téraire en Bel­gique, il vit entre Ams­ter­dam, Bucarest et Paris.
[print-me]

Sommaires

Aller en haut