Orhan Veli (1914–1950) est au cœur de l’un des grands bouleversements de la poésie turque moderne. Avec Oktay Rifat et Melih Cevdet Anday, il lance en 1941 le mouvement Garip (« Étrange »), qui chasse du vers turc le mètre, la rime et le beau langage pour y faire entrer la langue de tous les jours. Cette rupture lui a aussi valu un soupçon tenace : celui d’avoir trop emprunté à la poésie française. Parmi les « preuves » régulièrement versées au dossier revient un rapprochement entre son bref poème « Dağ Başı » et « Couvre-feu » de Paul Éluard. Le problème est que la démonstration repose sur une traduction turque qui, elle, mérite d’être regardée de très près. Ce texte suit l’enquête que le chercheur Ş. Alparslan Yasa a consacrée à l’affaire en 2008.
Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé.
— Valéry
Orhan Veli Kanık — Dağ Başı / Au sommet de la montagne.
Dağ başındasın;
Derdin günün hasretlik;
Akşam olmuş,
Güneş batmış,
İçmeyip de ne haltedeceksin?Tu es au sommet d’une montagne ;
Ton seul souci, le manque ;
Le soir est venu,
Le soleil s’est couché,
Si tu ne bois pas, que diable feras-tu ?
Ce sont cinq vers d’Orhan Veli. Cinq, tout juste. Point.
Erdoğan Alkan (1935–2014), poète, traducteur et universitaire, place en face de ces cinq vers, en 1995, un poème de Paul Éluard et clôt le dossier. Pour lui, l’affaire est entendue. Le mouvement Garip n’est-il pas, après tout, la succursale turque des dadaïstes et des surréalistes ?
Le poème d’Éluard, c’est « Couvre-feu ». Il a paru en 1942, en pleine guerre, dans Poésie et vérité 1942, aux éditions de la Main à plume. Paris sous l’occupation allemande, la nuit ; une rue aux mains de l’ennemi, une maison sous surveillance. Les issues tenues, on est prisonnier chez soi, la ville à genoux, les habitants affamés, sans armes, sans recours, et la nuit qui vous pèse sur la nuque. L’homme n’a rien à faire. Il trouve sa consolation dans l’amour. Au fil des huit vers revient la même question :
« Que voulez-vous »
Qu’y faire ? Qu’y peut-on ? À force de revenir, la question ne va pas laisser l’accablement sagement à sa place !
Dans le poème d’Orhan Veli, en revanche, ni Paris ni occupation. Un sommet désert. Le soir d’un jour quelconque. Le sentiment n’est pas l’encerclement, mais le manque. L’homme est seul. Il s’abandonne à la boisson.
Dans les deux, l’homme trouve sa consolation en s’agrippant à quelque chose. L’un fait l’amour, l’autre boit comme une éponge. Le point commun s’arrête là.
Quand Ş. Alparslan Yasa met à son tour les deux poèmes côte à côte, il montre autre chose encore : le texte d’Éluard en turc donné par Alkan est incomplet. Trois vers du milieu manquent : ceux de la ville matée, de la faim, du désarmement. Sans eux, et sans le titre, l’Occupation sort du poème. La structure du « Que voulez-vous » qui revient au fil des huit vers a disparu. Et à la fin, on a ajouté une tournure familière qui n’existe pas chez Éluard :
« Ne halt edeceksin? » (« Que diable feras-tu ? »)

En ajoutant au texte ce qui n’y figure pas, on rapproche les deux poèmes. À la loupe, le montage devient plus net encore.
C’est encore Yasa qui ouvre le numéro spécial poésie de 1946 de la revue Tercüme (« Traduction ») et y trouve le même poème d’Éluard. Sabahattin Eyuboğlu l’a traduit et intitulé « Karartma » (« Black-out »). « Neylersin » (« qu’y faire ») y revient sans cesse ; « Yollar kesilmiş » (« les chemins sont coupés ») y est aussi. Mettez la version d’Alkan à côté de celle d’Eyuboğlu, et l’affaire apparaît.
Alkan a supprimé le titre. Il a supprimé les trois vers du milieu et la particule « ta » (« de surcroît »). Il a nettoyé les « neylersin ». Au dernier vers, il a ajouté son propre « ne halt edeceksin ».
Le reste ? C’est le texte d’Eyuboğlu de 1946.
En cherchant le plagiat, il a taillé dans la traduction d’un autre pour s’en faire une preuve.
Regardez-moi ce plagiat !
Orhan Veli a connu cette rengaine de son vivant. Quelqu’un, avec des airs de grand érudit, a découvert que le vers « Yazık oldu Süleyman Efendiye » (« Quel dommage pour Süleyman Efendi ») était inspiré du « Priez pour le pauvre Gaspard » de Verlaine ; quelques chroniqueurs ont suivi. Lui en a ri :
« Ces gratte-papier, n’ayant pas lu le poème de Verlaine, ne s’étaient pas aperçus qu’il n’y avait aucune ressemblance entre Kitâbe‑i Seng‑i Mezar (« Épitaphe ») et ce poème, ni même que certains d’entre eux avaient mal recopié dans leurs colonnes le vers de Verlaine. »
Des années plus tard, la même mentalité persiste, avec la même erreur. La question n’est d’ailleurs pas de savoir si Orhan Veli se nourrissait de poésie française. Il s’en nourrissait ; il ne s’en cachait pas.
Oktay Rifat (cofondateur de Garip) raconte : dans le placard mural, il y avait Apollinaire, Éluard, Soupault, Max Jacob, Radiguet. Et en 1947, dans la préface de son Anthologie de la poésie française, Orhan Veli le dit ouvertement : le poète qui entreprend de sentir comme les poètes d’autres pays, de penser ce qu’ils pensent, d’employer leurs procédés, voit ses propres possibilités s’élargir.
La vraie question, c’est ce qu’il a fait de ce qu’il a mangé. Et l’homme ne se contente pas de lire : il transforme.
Du « Filet à papillons » de Raymond Radiguet, un quatrain d’octosyllabes rimés, il fait un « Kelebek » (« Papillon ») de cinq vers. Selon Oktay Rifat, c’est le premier poème en vers libres d’Orhan Veli ; nous sommes en 1937.
Dans « Funèbre » de Philippe Soupault, un marchand d’habits nommé Monsieur Miroir meurt à Paris. Sous la plume d’Orhan Veli, Monsieur Miroir devient Şakir Efendi ; le marchand d’habits devient koltukçu (fripier), et Paris devient Çerkeş (une bourgade d’Anatolie).
Quand Soupault vient à Ankara, Orhan Veli parle avec lui de cette traduction. Il explique qu’il a procédé ainsi pour rendre l’essence du poème. Orhan Veli raconte que Soupault a répondu qu’une telle adaptation était nécessaire pour faire entrer le lecteur dans l’atmosphère du poème, pour lui être plus fidèle.
Kitabe‑i Seng‑i Mezar (Yazık Oldu Süleyman Efendiye)-Orhan Veli Kanık / Épitaphe (Quel dommage pour Süleyman Efendi) – Orhan Veli Kanık. Şiirle Diriliş.
Déclarer plagiaire, parce que deux vers se ressemblent, un homme qui pousse l’ancrage local jusque dans la traduction, cela fait un peu honte, non ?
Giraudoux a un mot : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue » (Siegfried, 1928). Le plagiat, ici, est à prendre au figuré : comme source, emprunt, nourriture.
Necip Fazıl (Kısakürek, poète), tenant Orhan Veli et ses amis pour des imitateurs de Supervielle, va jusqu’à parler du « moulage en plâtre, par son côté le moins cher » d’une sculpture dont « l’exemplaire original » est entre les mains du Français.
Et « Dağ Başı », alors ?
Aucun témoignage ne montre qu’Orhan Veli ait écrit ce poème après avoir lu « Couvre-feu » d’Éluard, en partant de lui. Yasa non plus n’établit pas le lien de façon catégorique :
« Si Orhan Veli a écrit un poème aussi différent en s’inspirant seulement de ce thème de la consolation présent dans le poème d’Éluard, on ne peut qu’admirer cette maîtrise. »
Ce que nous avons, ce sont les deux poèmes qu’Alkan a mis côte à côte. Dans l’un, Paris occupé, la rue fermée, la faim, le désarmement, la nuit et l’amour ; dans l’autre, un sommet de montagne, le manque, le coucher du soleil et l’alcool.
Même s’il y a dans « Dağ Başı » une inspiration venue d’Éluard, le point commun qui reste est celui-ci : quand l’homme est coincé, il se trouve une consolation.
S’il reste une trace du mouton, elle ne se voit pas sur la peau.
Le lion est là.
Chez nous, la critique cherche le plus souvent le même poil sur la peau. Dès qu’elle attrape deux vers, elle abat le bâton du plagiat sur les reins du poème, encore et encore. Dans ce récit-là, Garip devient un clan de garnements qui a déréglé toute la poésie d’ici et fait voler en éclats ce que chacun savait par cœur. Pour le rapetisser, le raccourci est tout trouvé : il a volé le premier Français venu.
Au lieu de peser le lion pour y chercher le mouton, il faut regarder l’estomac.
Par-dessus le marché, Orhan Veli a bu une eau minérale.
Présentation de l’auteur
- Un lion, un agneau — Orhan Veli Kanık - 6 novembre 2026















