Un lion, un agneau — Orhan Veli Kanık

Par |2026-11-06T10:49:03+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Focus, Orhan Veli|

Orhan Veli (1914–1950) est au cœur de l’un des grands boule­verse­ments de la poésie turque mod­erne. Avec Oktay Rifat et Melih Cevdet Anday, il lance en 1941 le mou­ve­ment Garip (« Étrange »), qui chas­se du vers turc le mètre, la rime et le beau lan­gage pour y faire entr­er la langue de tous les jours. Cette rup­ture lui a aus­si valu un soupçon tenace : celui d’avoir trop emprun­té à la poésie française. Par­mi les « preuves » régulière­ment ver­sées au dossier revient un rap­proche­ment entre son bref poème « Dağ Başı » et « Cou­vre-feu » de Paul Élu­ard. Le prob­lème est que la démon­stra­tion repose sur une tra­duc­tion turque qui, elle, mérite d’être regardée de très près. Ce texte suit l’enquête que le chercheur Ş. Alparslan Yasa a con­sacrée à l’affaire en 2008.

Rien de plus orig­i­nal, rien de plus soi que de se nour­rir des autres. Mais il faut les digér­er. Le lion est fait de mou­ton assim­ilé.
— Valéry

 

Orhan Veli Kanık — Dağ Başı / Au som­met de la montagne.

Dağ başın­dasın;
Derdin günün has­ret­lik;
Akşam olmuş,
Güneş bat­mış,
İçmeyip de ne haltedeceksin?

Tu es au som­met d’une mon­tagne ;
Ton seul souci, le manque ;
Le soir est venu,
Le soleil s’est couché,
Si tu ne bois pas, que dia­ble feras-tu ?

Ce sont cinq vers d’Orhan Veli. Cinq, tout juste. Point.

Erdoğan Alkan (1935–2014), poète, tra­duc­teur et uni­ver­si­taire, place en face de ces cinq vers, en 1995, un poème de Paul Élu­ard et clôt le dossier. Pour lui, l’affaire est enten­due. Le mou­ve­ment Garip n’est-il pas, après tout, la suc­cur­sale turque des dadaïstes et des surréalistes ?

Le poème d’Éluard, c’est « Cou­vre-feu ». Il a paru en 1942, en pleine guerre, dans Poésie et vérité 1942, aux édi­tions de la Main à plume. Paris sous l’occupation alle­mande, la nuit ; une rue aux mains de l’ennemi, une mai­son sous sur­veil­lance. Les issues tenues, on est pris­on­nier chez soi, la ville à genoux, les habi­tants affamés, sans armes, sans recours, et la nuit qui vous pèse sur la nuque. L’homme n’a rien à faire. Il trou­ve sa con­so­la­tion dans l’amour. Au fil des huit vers revient la même question :

« Que voulez-vous »

Qu’y faire ? Qu’y peut-on ? À force de revenir, la ques­tion ne va pas laiss­er l’accablement sage­ment à sa place !

Dans le poème d’Orhan Veli, en revanche, ni Paris ni occu­pa­tion. Un som­met désert. Le soir d’un jour quel­conque. Le sen­ti­ment n’est pas l’encerclement, mais le manque. L’homme est seul. Il s’abandonne à la boisson.

Dans les deux, l’homme trou­ve sa con­so­la­tion en s’agrippant à quelque chose. L’un fait l’amour, l’autre boit comme une éponge. Le point com­mun s’arrête là.

Quand Ş. Alparslan Yasa met à son tour les deux poèmes côte à côte, il mon­tre autre chose encore : le texte d’Éluard en turc don­né par Alkan est incom­plet. Trois vers du milieu man­quent : ceux de la ville matée, de la faim, du désarme­ment. Sans eux, et sans le titre, l’Occupation sort du poème. La struc­ture du « Que voulez-vous » qui revient au fil des huit vers a dis­paru. Et à la fin, on a ajouté une tour­nure famil­ière qui n’existe pas chez Éluard :

« Ne halt ede­ceksin? » (« Que dia­ble feras-tu ? »)

En ajoutant au texte ce qui n’y fig­ure pas, on rap­proche les deux poèmes. À la loupe, le mon­tage devient plus net encore.

C’est encore Yasa qui ouvre le numéro spé­cial poésie de 1946 de la revue Ter­cüme (« Tra­duc­tion ») et y trou­ve le même poème d’Éluard. Saba­hat­tin Eyuboğlu l’a traduit et inti­t­ulé « Karart­ma » (« Black-out »). « Neylersin » (« qu’y faire ») y revient sans cesse ; « Yol­lar kesilmiş » (« les chemins sont coupés ») y est aus­si. Met­tez la ver­sion d’Alkan à côté de celle d’Eyuboğlu, et l’affaire apparaît.

Alkan a sup­primé le titre. Il a sup­primé les trois vers du milieu et la par­tic­ule « ta » (« de sur­croît »). Il a net­toyé les « neylersin ». Au dernier vers, il a ajouté son pro­pre « ne halt edeceksin ».

Le reste ? C’est le texte d’Eyuboğlu de 1946.

En cher­chant le pla­giat, il a tail­lé dans la tra­duc­tion d’un autre pour s’en faire une preuve.

Regardez-moi ce plagiat !

Orhan Veli a con­nu cette ren­gaine de son vivant. Quelqu’un, avec des airs de grand éru­dit, a décou­vert que le vers « Yazık oldu Süley­man Efendiye » (« Quel dom­mage pour Süley­man Efen­di ») était inspiré du « Priez pour le pau­vre Gas­pard » de Ver­laine ; quelques chroniqueurs ont suivi. Lui en a ri :

« Ces grat­te-papi­er, n’ayant pas lu le poème de Ver­laine, ne s’étaient pas aperçus qu’il n’y avait aucune ressem­blance entre Kitâbe‑i Seng‑i Mezar (« Épi­taphe ») et ce poème, ni même que cer­tains d’entre eux avaient mal recopié dans leurs colonnes le vers de Verlaine. »

Des années plus tard, la même men­tal­ité per­siste, avec la même erreur. La ques­tion n’est d’ailleurs pas de savoir si Orhan Veli se nour­ris­sait de poésie française. Il s’en nour­ris­sait ; il ne s’en cachait pas.

Oktay Rifat (cofon­da­teur de Garip) racon­te : dans le plac­ard mur­al, il y avait Apol­li­naire, Élu­ard, Soupault, Max Jacob, Radiguet. Et en 1947, dans la pré­face de son Antholo­gie de la poésie française, Orhan Veli le dit ouverte­ment : le poète qui entre­prend de sen­tir comme les poètes d’autres pays, de penser ce qu’ils pensent, d’employer leurs procédés, voit ses pro­pres pos­si­bil­ités s’élargir.

La vraie ques­tion, c’est ce qu’il a fait de ce qu’il a mangé. Et l’homme ne se con­tente pas de lire : il transforme.

Du « Filet à papil­lons » de Ray­mond Radiguet, un qua­train d’octosyllabes rimés, il fait un « Kele­bek » (« Papil­lon ») de cinq vers. Selon Oktay Rifat, c’est le pre­mier poème en vers libres d’Orhan Veli ; nous sommes en 1937.

Dans « Funèbre » de Philippe Soupault, un marc­hand d’habits nom­mé Mon­sieur Miroir meurt à Paris. Sous la plume d’Orhan Veli, Mon­sieur Miroir devient Şakir Efen­di ; le marc­hand d’habits devient koltukçu (frip­i­er), et Paris devient Çerkeş (une bour­gade d’Anatolie).

Quand Soupault vient à Ankara, Orhan Veli par­le avec lui de cette tra­duc­tion. Il explique qu’il a procédé ain­si pour ren­dre l’essence du poème. Orhan Veli racon­te que Soupault a répon­du qu’une telle adap­ta­tion était néces­saire pour faire entr­er le lecteur dans l’atmosphère du poème, pour lui être plus fidèle.

Kitabe‑i Seng‑i Mezar (Yazık Oldu Süley­man Efendiye)-Orhan Veli Kanık / Épi­taphe (Quel dom­mage pour Süley­man Efen­di) – Orhan Veli Kanık. Şiir­le Diriliş.

Déclar­er pla­giaire, parce que deux vers se ressem­blent, un homme qui pousse l’ancrage local jusque dans la tra­duc­tion, cela fait un peu honte, non ?

Girau­doux a un mot : « Le pla­giat est la base de toutes les lit­téra­tures, excep­té de la pre­mière, qui d’ailleurs est incon­nue » (Siegfried, 1928). Le pla­giat, ici, est à pren­dre au fig­uré : comme source, emprunt, nourriture.

Necip Fazıl (Kısakürek, poète), ten­ant Orhan Veli et ses amis pour des imi­ta­teurs de Super­vielle, va jusqu’à par­ler du « moulage en plâtre, par son côté le moins cher » d’une sculp­ture dont « l’exemplaire orig­i­nal » est entre les mains du Français.

Et « Dağ Başı », alors ?

Aucun témoignage ne mon­tre qu’Orhan Veli ait écrit ce poème après avoir lu « Cou­vre-feu » d’Éluard, en par­tant de lui. Yasa non plus n’établit pas le lien de façon catégorique :

« Si Orhan Veli a écrit un poème aus­si dif­férent en s’inspirant seule­ment de ce thème de la con­so­la­tion présent dans le poème d’Éluard, on ne peut qu’admirer cette maîtrise. »

Ce que nous avons, ce sont les deux poèmes qu’Alkan a mis côte à côte. Dans l’un, Paris occupé, la rue fer­mée, la faim, le désarme­ment, la nuit et l’amour ; dans l’autre, un som­met de mon­tagne, le manque, le couch­er du soleil et l’alcool.

Même s’il y a dans « Dağ Başı » une inspi­ra­tion venue d’Éluard, le point com­mun qui reste est celui-ci : quand l’homme est coincé, il se trou­ve une consolation.

S’il reste une trace du mou­ton, elle ne se voit pas sur la peau.

Le lion est là.

Chez nous, la cri­tique cherche le plus sou­vent le même poil sur la peau. Dès qu’elle attrape deux vers, elle abat le bâton du pla­giat sur les reins du poème, encore et encore. Dans ce réc­it-là, Garip devient un clan de gar­ne­ments qui a déréglé toute la poésie d’ici et fait vol­er en éclats ce que cha­cun savait par cœur. Pour le rapetiss­er, le rac­cour­ci est tout trou­vé : il a volé le pre­mier Français venu.

Au lieu de peser le lion pour y chercher le mou­ton, il faut regarder l’estomac.

Par-dessus le marché, Orhan Veli a bu une eau minérale.

Présentation de l’auteur

Orhan Veli

Orhan Veli Kanık, ou sim­ple­ment Orhan Veli, est un poète turc, né le à Con­stan­tino­ple et mort le dans la même ville, renom­mée offi­cielle­ment Istanbul.

Après des études inachevées de philoso­phie, il devient tra­duc­teur puis forme, en 1941, le groupe Garip (en) avec Oktay Rifat et Melih Cevdet Anday.

Il est l’in­tro­duc­teur, avec Nazım Hik­met, du vers libre dans la poésie turque. (© Wikipedia)

© Crédits pho­tos Wikipedia.

Bibliographie

  • Va jusqu’où tu pour­ras, tra­duc­tion par Elif Deniz et François Grav­e­line de Git gide­bildigin yere, édi­tions Bleu autour, col­lec­tion « Poètes, vos papiers », 2009 (ISBN 978–2‑3584–8001‑7)
  • J’é­coute Istan­bul, tra­duc­tion de M. E. Tatarag̃si et Gérard Pfis­ter, Arfuyen, 1990
  • La Fontaine’nin Masal­ları, tra­duc­tion par Orhan Veli Kanîk de fables de La Fontaine, İst­anb­ul, Doğan kardeş yayın­ları, 1948

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Adnan Algın

Adnan Algın est écrivain et poète à Istan­bul. Cor­recteur en agence de pub­lic­ité depuis plus de vingt ans, il a égale­ment assuré la cor­rec­tion édi­to­ri­ale d’une quin­zaine de romans traduits en turc (Stephen King, Neil Gaiman, Lee Child…). Il est l’auteur du recueil d’essais Fax, Taxi & Sex – Espassız Sayık­la­malar (Bamm, 2009). Qua­tre de ses poèmes et deux de ses textes ont égale­ment paru dans l’anthologie Sözcük­ler­le Danseden­ler – Reklam­cı Şair­ler-Şair Reklamcılar.
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