Au cœur de ce livre, comme sa matrice palpitante, son aimant aigu, deux faits que la poète emprunte à son histoire personnelle. Deux histoires qui viennent de régions différentes de son existence, la petite enfance pour l’une, la jeunesse parisienne pour l’autre, mais toutes deux pareillement originelles et se suivant, sinon dans la chronologie, du moins dans leur logique qui est celle d’une vocation : l’histoire d’une relation à trois, à la fois fusionnelle et conflictuelle, d’un piano, d’une interprète et de l’amant de sa vie ; l’histoire d’une vie partagée à son commencement avec des êtres, dans le plus proche entourage, frappés d’une sorte de malédiction linguistique. De l’articulation entre ces deux histoires naît la cohérence d’une vocation poétique.
De l’arrachement extrêmement violent à la musique et du mutisme écrasant des éducateurs surgit l’impossible : une parole musicale donnant forme à une vie qui sans elle aurait été empêchée. Il s’agit dans ce livre, séquence après séquence, de suivre le mouvement prospectif de cette vocation, la façon dont celle qui s’était rêvée musicienne se découvre poète.
Tout commence par un acte d’une violence inouïe : la musicienne, rentrant chez elle après un voyage, découvre le piano, son piano d’enfance, entièrement détruit et son appartement saccagé, maculé de traces d’excréments et sentant l’urine. Le désastre nous est décrit ni plus ni moins comme une scène de crime digne des films de serial killer : piano éventré, torturé, défiguré comme s’il avait été quelqu’un, mise en scène d’un chaos orchestré. La musicienne n’hésite pas longtemps sur l’identité de l’auteur de ce pianicide : cela ne peut être que l’amant de sa vie, son bel amant artiste qui, dans un geste glaçant, vient lui révéler par une sorte de création inversée la vision qui hante ses jours, la jalousie qui le torture. Le jeune homme qui filmait avidement l’union dans la musique de sa compagne et de son piano noir a fini par s’en sentir exclu et ne l’a plus supporté. Il a voulu que cela cesse, ressentant sans doute ce que cette relation avait d’extraordinaire. Que pouvait-on saisir dans cette si surprenante relation ? Une sorte d’amour absolument romantique puisque le piano rattachait symétriquement la jeune fille à la mort et à la naissance, puisqu’il était à la fois son piano ossuaire et son piano ovaire, puisqu’il enfermait dans ses sons le souvenir des morts et l’image du sexe des mères, et puisque le jeu allait jusqu’à provoquer « l’arc-en-ciel rythmique de l’orgasme ». La douleur éprouvée par la musicienne est telle, mêlée d’effroi, qu’il en résulte une cassure définitive de sa relation avec le piano. Il n’y a plus de continuité entre l’instrument et l’interprète, seule une même brisure les traverse. Soudain la musique lui est devenue étrangère.

Michèle Finck, L’arrière-silence éditions Arfuyen, Coll Les Cahiers d’Arfuyen – 2026 – 224 p – ISBN 978–2‑845–90402‑6 – 18 €
Si le piano portait en lui l’origine du monde, sa destruction porte avec elle l’origine d’une mort possible, d’une maladie auto-immune, comme si le monde voulait s’auto-détruire, forme insidieuse de suicide. Le silence, tombant d’un coup, n’enveloppe plus la présence perdue des morts mais s’insinue entre soi et sa propre vie comme un écran, comme une distance, un poison. Des entrailles violentées du piano détruit quelque chose se met à naître qui n’est pas de la vie, qui est le contraire de la vie, un bébé mort-né.
Mais c’est peut-être à ce moment précis que s’amorce un étrange retournement comme si, partageant une même mort, une même destruction, l’interprète devenait son piano, non pas l’objet brisé, mais l’esprit du piano, son énergie contenue, un piano de silence. Comme si quelque chose de lui à elle était tout de même passé à travers la destruction, qu’il avait même fallu la destruction, précisément, pour que cela passe, non pas le piano, l’instrument, mais la musique, non pas tout à fait la musique mais son silence, le silence enveloppé dans la musique, trouvant asile en elle. Le silence auréolant les notes … De cela, la musicienne brisée héritait.
De la même façon, du corps malade de la musicienne, travaillant à sa propre destruction, une énergie insoupçonnée resurgissait sourdement, se révélait, plus vivante, plus dynamique, plus active que jamais, une énergie peut-être désespérée, en tout cas vitale, qui prenait en charge le corps et son autodestruction. Comment nommer cette énergie ? Une sorte d’amour sans doute, même si le mot n’apparaît pas dans le texte, qui se manifeste concrètement dans cette façon de prendre sur soi l’acte violent de la destruction, de rechoisir celui par laquelle elle était arrivée, de faire sien son geste et de le poursuivre jusqu’à son terme en décidant d’arrêter le piano ; et tout au bout du geste, l’attendait la surprise de découvrir cela, le don de la catastrophe à celle qui a su l’envisager les yeux grands ouverts : les mots, les mots écrits et leur singulière façon de faire de la musique avec le silence des choses ou des êtres. Ce n’est pas le mot « amour » qui est prononcé, c’est un autre mais ce qu’il désigne en est la manifestation accomplie : le mot « pardon ». Voilà ce qui surgit dans l’épreuve de la destruction, ce qui est apporté par elle : le geste d’un don qui n’attend rien en retour, qui se borne à donner et par lequel circule de la vie. Là se situe sans doute le vrai commencement, la vraie leçon de silence :
Alors il se passa une chose étrange
la pianiste en moi était morte
mais quelqu’un vint au monde
la poète en moi vint au monde
celle qui ne ment pas
le sacrifice du piano fut ma nouvelle naissance p.34
C’est ce qu’annonçait peut-être d’ailleurs le nom du constructeur du piano, Schiedmeyer & Söhne, qui porte en lui le signifiant de la séparation (scheiden), et celui de la filiation (Söhne).
La deuxième histoire est celle d’une enfance couvée par le silence des plus proches, notamment celui du père qui surplombe de son ombre la vie commençante de la petite fille. Le drame du père, parce qu’il est Alsacien, c’est d’être pris entre deux langues, l’allemand, le français, sans en maîtriser aucune et d’être ainsi privé d’une langue à lui. Il erre dans le vide, dans le silence entre les deux langues, cherchant sa place. De sorte que ce vide n’est pas seulement linguistique, il est existentiel, il entraîne avec lui la vie. De l’impossibilité de nommer surgit l’impossibilité d’être entièrement présent à sa vie, ou de n’y être que sous cette forme : le silence. Un mot résume cette situation, un mot qu’il employait souvent et qui devient sa seule parole authentique : évidemment. Cet adverbe qualifie une certaine façon d’être au monde où l’évidence n’est pas celle d’une approbation face à ce qui est mais le constat d’un grand vide au centre comme le souligne son accentuation particulière en alsacien : évidemment. Dans de telles conditions, chaque mot prononcé pèse d’un poids considérable, chaque mot compte ou chaque mot porte, environné de silence. Tout une vie est contenue en eux.
Dire ou ne pas dire
C’est être ou ne pas être
Et parfois, telle est la puissance de ce silence qui se trouve à l’envers des mots, ne pas dire, taire, c’est aussi, non pas être, mais faire être. Là est peut-être la deuxième histoire fondatrice. La petite fille doit porter un corset de plâtre la nuit, une sorte de sarcophage, pense-t-elle, tellement étranger, tellement extérieur à elle qu’elle ne parvient pas à en prononcer correctement le mot, sracophage. Une sorte de mort anticipée plaquée nocturnement sur son corps enfant. Une nuit, le père, sans un mot, face à la détresse de sa fille, choisit de l’en délivrer, de briser le sarcophage et de le rejeter loin d’elle, littéralement de la faire sortir de sa tombe comme si seul le langage des actes comptait, avait un effet. Il en résulte une sorte de loi non écrite : toute parole qui ne s’inscrirait pas dans le prolongement ou l’anticipation d’un acte serait caduque, n’aurait pas de valeur ou de poids. Le père montrait ainsi à sa fille ce que devient la parole quand elle devient poésie : l’équivalent d’un acte. C’est la raison pour laquelle on ne mésuse pas d’elle, on ne joue pas avec elle, on ne triche pas quand on écrit. Chaque mot monte du corps et de son histoire, environné du silence où il résonne avec sa part de chair et d’expérience. Avec sa part de silence.
Au silence actif du père s’ajoute le souffle de la mère endormie. De là vient peut-être le fait que les mots s’harmonisent à l’intérieur du poème, forment une mélodie silencieuse : le souffle de la mère dormante donne son « la » et surtout sa juste mesure au poème qui s’écrit dans le silence, lui confère sa musique.
Dans le sillage de ces expériences fondatrices et dans la réalisation du poème comme forme d’un silence chargé d’expérience, il y a cette façon pour lui de s’ouvrir, d’accueillir le silence des autres, des sans-voix que l’histoire a contraints de se taire alors que le sens cherchait à se dire en eux, dans leur vie, sans parvenir jusqu’à l’expression et parfois les conduisant jusqu’à la mort pour cette raison : les sans-abris, les « malgré nous », les migrants morts en mer, les massacrés de Boutcha, les patients d’un hôpital psychiatrique, etc.
Comme dans ces précédents livres, Michèle Finck, rassemble autour du thème conducteur qu’elle s’est choisi les œuvres des autres créateurs, musicales, chorégraphique, filmiques, picturales, elle guette le silence à l’œuvre dans leurs œuvres. De cette façon, elle constitue avec elles une sorte de caisse de résonance amplifiant le propos personnel.
Plus le livre progresse, plus il s’approche de ce qu’il s’est donné comme horizon, la donation d’une parole cernée de silence. Le propos s’amenuise sur la page, accordant une place de plus en plus grande au blanc du papier comme dans la suite de poème célébrant le silence des rencontres – cette nécessité de la distance respectueuse du secret d’autrui — ou venant fondre comme ces quelques flocons de mots échappés de la suite « Neige » dans l’ouïe attentive du lecteur.
Ecrire
comme qui vient tout juste
de naître (p.177)
D’une manière générale, pour qu’il y ait musique, pour qu’il y ait instruments de musique, il faut qu’il y ait du vide. Il suffit de considérer la caisse d’un violon ou d’un piano. C’est ce vide qui fait qu’il y a musique. De la même manière, il a fallu qu’il y ait ce vide dans le temps ou dans l’être, ce silence dans la musique pour qu’il y ait poésie dans la vie de Michèle Finck. C’est ce que ce livre intime et profond nous apprend. Et c’est dans ce vide, à la faveur de ce vide, si courageusement l’on y consent, si l’on s’y risque, qu’il peut y avoir retournement, transformation de la mort en vie, du mutisme en musique, du silence en parole poétique. Quel est ce vide ? Il est double et hors de soi, il retentit dans la vie de la poète : le vide dans la parole de son père, le noyau vide de l’être de l’amant de sa vie :
Il y avait en lui un vide tournoyant
Un vortex inaccessible
Qui me happait périlleusement (p.20)
Dans vide il y a vie, ” évidemment”. Valère Novarina dirait, si l’on accepte de se souvenir de la graphie latine qui confond le u avec le v, que « vide » est une anagramme de « Dieu ». Un vide qui aspire, dans lequel on plonge, on accepte de plonger et dont on renaît selon ce mouvement de résistance qui est le propre de la vie, de la poésie. L’arrière-silence.
(Le silence du père
ombre portée
du silence de Dieu ?) (p.52)
Présentation de l’auteur
- Michèle Finck, L’arrière-silence - 6 mars 2026
- Frédéric Dieu, Ma vie jusqu’à la tienne - 24 janvier 2026
- Paroles de résistance — Postface à La Tour des corbeaux suivi de Fait d’arme de Mathieu Hilfiger - 6 septembre 2025
- Philippe Jaccottet en Pléiade - 21 février 2014















