Raphaël Rouxeville, Dans le cœur blanc des arbres

Par |2019-06-05T13:48:24+02:00 4 juin 2019|Catégories : Poèmes, Raphaël Rouxeville|

Dans le cœur blanc des arbres

Franc-Tireur

D’une idée et d’oxygène
J’ai épaulé, con­trac­té léger le biceps
En direc­tion des engrenages, d’un arbre et des tableurs

J’ai sen­ti la crosse douce à ma joue
Et le métal de la langue était tiède

Quand mon index l’a un peu pressée
J’ai créé le silence

Il ne s’est rien passé : un oiseau est tombé

L’amour nichait dans l’arbre.

 

 

 

Le cap

Et ce n’est que moi
qui dis pour moi le cap
sans père pour ressentir
que moi et le cap
sans mère par où gémir

Et ce n’est que moi
qui vis de moi sentant
un cap par où marcher
pour le jour et la nuit

Et ce n’est que moi
qui vibre hors de moi
cer­cle d’eau d’ondes
et tra­verse ce monde
de lumières de gens
Jusqu’au cap.

 

 

          La nuit sépia

La lune tourne un film aux nuages sépia.

Deux enfants veil­lés par l’araignée
passent der­rière les arbres sur une barque.

Une brunette à cou­ettes se tient aux murs
avant le pas­sage des tornades.

Jeté sur le tas de pierre, mon mégot incan­des­cent luit sous ce carton-pâte.
Il par­le du soleil au ver luisant.

Moi, j’absorbe des aérolithes.
J’ai du sel de lumière sur la langue.

Toi, si tu voy­ais le jour
Tu ferais demi-tour et reprendrais ta place dans la nuit sépia.

 

 

 

          Les nochers

Sur quel pied tu dans­es ici-là ?
Parce que, quand même, qu’est-ce qu’on est bougés
Ancrés, mal arrimés à nos langues tordues
Cro­chetées dans du ciment mou — ça bougeait moins avant
On croy­ait aux pommiers

Encordés pour ne pas par­tir, juste remués
Et tous ces brouil­lards collants

Sur quelles plumes on y va 
— tu y vas toi, là-haut ?
Parce que, qu’est-ce qu’on n’est pas rendus…

Les planètes, quand même, belles et calmes et fixes
Les étés par­al­lèles, les étoiles bien rangées
C’est pas là-ici encore
Et je suis pas nocher, pas nocher ailé

D’autres sont dans des pirogues

On n’en peut plus des fois, alors on se tient aux panneaux
Aux mains des murs, avec nos bouch­es pliées sous le ventre
D’où tombe un gros col­is de silence avalé

Après, on peut tou­jours press­er l’en­cre de la peau, souvent
Et la faire dégoulin­er, chaque jour
Dans le coeur blanc des arbres

Et les regarder, les arbres
Pouss­er longtemps
Dans du ciment mou, la mer noire
Par­mi les pan­neaux, ici-là
Longtemps et vers là-haut

Des arbres
Des arbres comme des nochers.

 

 

 

 

                    La route

Ker­ouacis­si­mo
La route se déroule presque sans nous
Le ruban dénoué chem­ine désor­mais loin
Tu sais
Entre les aubes

Et au bout
Tra­vers la lande sableuse
Au bout du soir
Tù mari­posa revêt sa robe
Peinte de bleu métal

De nuit à nuit
Ma reine
Ta grâce papil­lon vibrionne
De mât jaune à mât jaune
Rebon­dit à mesure
Au-dessus des hautes herbes
Et cav­ale en courbes
Après le câble noir
Jusqu’au tour de le terre

Le rouleau se lit dans tous les sens

Après les monts derrière
J’aurai demain calme
Bras de chemise la mer
Le râteau du saulnier
A carreaux
Et tu danseras tes ailes autour de moi
Gar­di­ennes de ma foudre

Pour toi
Je ferai monceaux
De coqueli­cots marins
Capucines cristaux blanc
Qu’emballeront brins de salicorne
Et vieux journaux
Pour la paix de ton sang
Tachetant de bleu les jachères

Pour moi
Tu feras cocons, atom­es de vent
Pontes de rosée, ruisseaux
Et dans­es d’écume
Pour endormir mon feu
Qui incendie les bois

Ker­ouacis­si­mo
Tu sais
Facile
La route se déroulera presque sans nous.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Raphaël Rouxeville

Raphaël Roux­eville a très longtemps porté en lui un désir d’écriture. Et ce n’est qu’au milieu de la quar­an­taine que ce désir s’est réelle­ment épanoui en lui, avec le choix (n’allant pas de soi) de la poésie, genre qui a trait à la foudre, par sa vitesse d’exécution (les grands jours) et par l’intensité ressen­tie (du moins, par celui qui l’écrit).

La poésie de Raphaël Roux­eville est jusqu’ici, sans que cela ait été décrété, sou­vent élé­giaque (c’est ce qui appa­raît au résul­tat). Elle évoque le manque, le désir, l’absence, la grandeur déchue. Elle est par­fois mar­quée par le thème de l’ubiquité et très sou­vent par celui du reflet. Elle peut recourir aux motifs des étoiles, de la forêt ou de la mer en les trai­tant de manière con­tem­po­raine et surtout, s’il se peut, orig­i­nale. Bien sûr, il s’agit là d’un pre­mier con­stat, sachant que la poésie est un chemin qu’on empreinte, un chemin qui se sub­di­vise, qui tra­verse des paysages var­iés ; bref, quelque chose de vivant ; de sou­ple, d’évolutif, d’incertain et de libre.

Les pre­miers textes de Raphaël Roux­eville ont été pub­liés en revue, à par­tir de 2017, par Terre à Ciel, Le Cap­i­tal des mots, Lichen, Décharge et La Cause Lit­téraire.

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