Une écriture de la ténuité : la parole silence de Romain Fustier
Écrire est toujours écrire avec : ce que nous montrent les deux derniers livres de Romain Fustier parus récemment : d’abord Il pleure dans mon cœur à L’Atelier des Noyers ; ensuite Un sous-bois dans sa voix, aux Lieux-Dits.
S’y continue une écriture dont la subtilité tient en partie aux passages à la ligne qui laissent affleurer le silence et une parole qui en dit plus long qu’elle-même en offrant un espace à sa propre résonance. Aussi bien ces passages de la voix tracent-ils des chemins ténus, ceux d’un à peine-dire revenant à un plus-que-dire, produisant une suggestion maximale. Une ténuité à explorer parce qu’à entendre. Ou vers laquelle tendre l’oreille, pour écouter la vie.
Ce que l’on entend, qui tombe juste, à la lecture d’Il pleure dans mon cœur : le ton du silence. « Tout me semble ténu désormais » situe l’écriture, la parole selon la découpe (« désormais ») entre un avant et après la disparition du père. Le livre dont le titre est emprunté à Verlaine ouvre l’espace d’un deuil. Son commencement, ou sa reprise, par « Tu vis toujours en moi » ne le situe pas en revanche par la seule perte, la disparition. Sans doute ce court livre est-il une exploration de la ténuité, d’une minceur de la parole, ou une sorte de passage étroit de la voix, mais qui ouvre le reste dicible – ou « chantable » – après la disparition d’un être cher. Une reprise de voix par laquelle il faut trouver le ton juste.
La ténuité, c’est d’abord une brièveté à même de dire le passage de « ta vie si fragile / en allée ». Un silence sépare, relie « vie si fragile » et « en allée » et la voix qui en sort est celle d’une scission. On trouve dans la suite de poèmes de trois, quatre, parfois cinq lignes ce « quelque chose en moi / qui s’est scindé » venant ouvrir une nouvelle de l’histoire du sujet : « c’est ainsi que tu renais ». La reprise de la voix est solidaire de cette renaissance ; elle en procède semble-t-il.

Romain Fustier & Thérèse Danieau (dessins), Il pleure dans mon cœur, L’atelier des Noyers, 2025, non paginé, 12 euros.
En même temps la voix, qu’elle soit sourde ou silencieuse, en est la condition. C’est aussi que le poème est tendu vers la présence de l’autre côté de la disparition, vers son envers, ainsi de l’autre côté des apparences (et contre elles). Comme la parole trouve son essor, avec les verbes « poursuivre », « continuer », par le renversement de la disparition en apparition.
Et c’est justement du côté du silence, mais surtout d’une parole qui en trouve la tonalité juste – une parole en silence, voire une parole ensilencée –, que se libère la voix. Ce sont les « empreintes », les suspens de la voix qui font de la fragmentation un continu :
de moments
ton souvenir
C’est aussi un sens nouveau du présent faisant que la mémoire du vivant qui parle sauve de « l’oubli où tu ne tomberas pas » et que « si peu de mots » permettent que ressurgisse le disparu, que le disparu rencontre le futur : « Cela ressurgit tu resteras ». Tout se résume autour de l’inconnu, l’inconnu étant le foyer : la présence de l’autre, les souvenirs, la singularité de son empreinte tiennent à des rencontres – pour ainsi dire des retrouvailles – inopinées,
Cela ressurgit tu resteras
au détour de quoi
d’un souvenir
Ce je-ne-sais-quoi, ce souvenir qui n’est pas dit – qui est un sous-venir – est une présence seule : la compagnie de qui n’accompagne plus. Le chemin ne se retrouve plus, ce qui conduit à la pensée de l’autre non plus. Reste une qualité de l’air, une atmosphère de présence, « resteras / de quoi ».
Voilà qui renvoie le deuil à la relation. Tu et toi sont les notes entêtantes de ce livre sous le signe de la douleur, d’une douleur atmosphérique, comme en l’air, entre les mots, une tonalité. Le titre emprunté à Verlaine donne ce ton aussi. L’intérieur – le cœur – se transpose partout ailleurs, jusqu’à l’impersonnel et la vibration de l’air entre « Il pleure » et « Comme il pleut ». Vibration et allée-et-venue imprégnant les alentours : telle est la résonance singulière entre les poèmes et les dessins de paysages au crayon de Thérèse Danieau.
Ce livre franchit alors le mutisme pour une parole toute en silence : « nous conversons ».
La ténuité se livre et est explorée sur un mode sensiblement différent dans le dernier livre Un sous-bois dans sa voix, une suite de soixante-douze poèmes, chacun composé en six tercets. Le titre fait écho à une profondeur de la voix, la fait entendre en y faisant entrer pour ainsi dire puisque le lieu donné à imaginer du sous-bois est dans la voix, « sa voix ».
Au seuil du livre l’on est accueilli dans une arrière-voix, celle de l’autre à laquelle le je du poème, son locuteur, seulement participerait, comme on pourrait le croire à la première page du recueil ?
elle a voulu
que je prenne part je participe
à sa trouvaille (p. 7)
Faisant suite au poème adressé au père, celui écrit avec, pour la fille, mettant en partage une mémoire qui est aussi un immémorial :
ma fille est
pleine de sensations que sa langue
traduit en imagesil me faut
sa voix pour que vivent saveurs
venues d’aïeuls (p. 52)
Tout est question de sensations, langue, images, voix, saveurs. Autrement dit, ce qui fait la relation et le passage du vivant : « sa voix pour que vivent saveurs / venues d’aïeuls ». Cette résonance partie de « sa voix », de la voix vive, fait venir à soi les ancêtres qui habitent la maison commune d’une mémoire partagée, non seulement transmise, mais vécue ensemble.

Le « sous-bois » est le lieu intime, tout autant sombre que lumineux, d’une lumière de l’intime dont la voix est le passage. Ce sous-bois est l’arrière des corps qui se font entendre par la voix :
nos corps
sont les mêmes que les ancêtres
que nous logeons (p. 52)
On peut suivre ce que dit le rythme. Si les sous-bois sont les lieux de l’intime, où toujours quelque chose se dérobe, présent et dans l’ombre, dont l’ombre est la raison d’être de la présence, ils figurent la voix et ainsi ce dont nous sommes faits. Encore figurent-ils les ancêtres, l’arrière-pays de ce que nous sommes, de la vie présente. Aussi, « nos corps / que nous logeons » enjambe et inclut « sont les mêmes que les ancêtres », le passé dans le présent, rompant leur dualisme : « nos corps » et « les ancêtres » ont le même lieu autant qu’ils sont faits de la même matière qui trouve à se dire dans la mémoire, le langage – dans la voix.
Les différents poèmes du livre dessinent des paysages, des arrière-pays que compose le langage, des paysages qui sont volontiers une plongée dans des flux et des reflux du temps. Comme dans ce poème du début (p. 15) qui file un paysage en « soleil canal / bordé de mûres », « la noirceur parmi les ronces haies ». Mais ce sont « haies / de sa mélancolie » : comme le dit l’enjambement le passage est intangible, mais bien marqué rythmiquement, du paysage à l’affect : « c’était bien / se souvient-elle ». Et se souvenir est verbe de parole qui est acte du langage et du regard, de la noirceur à la mélancolie, de l’évocation à la profondeur, jusqu’au vague, à l’indéfini venant surprendre les mots, les mettre en suspens (c’est un je-ne-sais-quoi) :
de ses regrets
sans doute de quoi qui remontent
à quel immémorial (p. 15)
On dit aussi bien que l’on tait. Comme dans Il pleure dans mon cœur, le silence est de la tonalité de ce livre dans lequel c’est elle qui donne le ton. Les sous-bois sont les soubassements de la voix du poème qui fait résonner la voix de l’autre, la fait entendre comme constitutive et coextensive de la sienne propre. Un poème (p. 20) renvoie à cette situation d’un échange de voix lors d’une promenade parmi les « arbres sous qui écouter le silence / dans la forêt » :
les ressentons car
sapins de douglas ou thuyas géants
les ressentonsc’est encore
vivre ce ne serait toujours jamais
que vivre encore (p. 20)
Il y a bien dans cette écriture l’élan de vivre et dans cet élan la recherche de quelque chose qui s’éprouve à même le réel, la sensation. Quelque chose qui n’est pas dit, mais résonne quelque part entre elle et je, entre le poème et le lecteur. Le nom propre d’un château (p. 22) en est l’allégorie : il n’est pas dit, mais a une réserve de clarté car
tout reste flou
en moi excepté le nom propre
de cet endroit (p. 22)
Il ne sert à rien de nommer les certitudes ; seul ce qui se glisse, s’immisce et en tant que tel échappe à la nomination importe. Ce qui vient dans le frottement des mots, un peu des silex et leurs étincelles : « de leurs créneaux / leurs cerneaux » ; « cette sage vie / du visage ». Là encore les passages à la ligne sont la suggestion forte de lignes du regard et de l’écoute au cœur de la vie et du passage du temps.
Ce sont bien des lignes de vie qui s’écrivent dans ce livre. Le mode de la divagation contrôlée par le rythme de l’écriture qui rassemble la vision me semble être la juste mesure du dire qui s’invente d’un poème à l’autre : « et j’affabule / après coup je crois avoir vu » se continue « sur l’horizon hors des visions / de mes divagations » (p. 27) Toute la question étant bien ce qu’il y a à voir avec les mots (affabuler-divaguer) : le réel est affaire de langage et in fine de rêverie, d’éveil sur une parole des profondeurs qui construit le regard.
Le livre développe ce regard partagé, ce monde traversé avec l’autre, cet autre qui en retour habite et traverse la voix du poème. S’y découvre une ambivalence, de : « sa mélancolie mélancolie » à : « elle tente de maîtriser la tristesse / et ses bégaiements » (p. 25), de : « quelle idée heureuse dans sa voix / qu’elle découvre » à : « l’harmonie / du monde qu’elle nous déniche ». Romain Fustier articule, tisse entre elles les émotions et laisse poindre la voix d’elle. Le partage des voix trouve sa formulation dans le poème éponyme du recueil (p. 31) :
dans ces propos
je navigue en me laissant porter
y trottant trottinantet lui répondant
je m’interromps un sous-bois
dans sa voix
La navigation est un air d’enfance par le mouvement « y trottant trottinant » : les participes présents disent le voyage dans la voix et ses silences pour se faire son accueil, de « je m’interromps » à « sa voix », sans que le poème en soit l’imitation – il en est plutôt la réponse comme une reprise, ce que donne à entendre « et lui répondant », la conjonction étant le rythme d’une relance et figurant la reprise et la réponse qui sont de tout le livre.
Elle est ensuite l’être en définitive mystérieux, connue par ses sensations et par le monde qui se construit autour. Elleest un foyer, une aimantation, comme permet de le souligner l’exclamative en attaque du poème (p. 36) « que les valérianes / sont fleuries de retour du dehors / elle opine-t-elle », ou ces verbes : « elle proclame-t-elle » (p. 30), « s’enthousiasme-t-elle » (p. 31), « dit-elle / s’émeut-elle » (p. 39). La parole de l’autre structure le livre, lui donne son laet le ton, ou sa note vibrante ; en même temps elle doit sa spécificité à l’étonnement qu’elle suscite. Affleure ainsi, semble-t-il, l’histoire de ce livre, ce qui en a provoqué l’écriture : la joie de ce ton unique, cette petite musique unique qui la parcourt, doublée d’une mélancolie.
Un autre fil (parmi bien d’autres) à tirer de ce livre est celui de la réminiscence. L’écriture de Romain Fustier, en scrutant le présent, est un renouement avec soi-même qui est une mémoire du sujet :
il me faut
sa voix pour que vivent saveurs
venues d’aïeuls » (p. 52)
L’on retrouve ces lignes prosodiques que je rappelle « il me faut / sa voix pour que vivent saveurs / venues d’aïeuls », d’un fil invisible de « ma fille » – résonant dans « me faut » – à « ma tante » (p. 50), jusqu’à « cette grand-mère / qui était mon arrière ». Ce que provoque la voix de « ma fille » : une correspondance d’enfance à enfance, « il me faut / sa voix » inscrivant ensemble : d’abord par l’enjambement des deux lignes, la nécessité de cette voix qui réveille, rappelle le souvenir des mort et l’idée que la vie se noue avec eux ; ensuite par la position seul d’ « il me faut » sur une ligne, le manque.
L’écriture de Romain Fustier est une remontée de la mémoire dans et par la voix, au cœur du présent, une redescente dans l’enfance aussi (dans la sienne, dans celle de l’autre, par les profondeurs dans lesquelles le langage font plonger à la surface même du présent), comme « ces trois grands arbres » qui « devenaient immenses durant l’enfance » (p. 58). Aussi cette écriture construit-elle un espace de sensations, de synesthésies intérieures, circulant entre les yeux et les lèvres
aux images palpables
je toucherai alors
leur odeur à travers mon regard
sur mes lèvres (p. 76)
Une écriture qui remue les lèvres : s’ouvre la relation qui est sensation et affleurement. Le lecteur est à l’écoute et entend comment la voix de l’autre est la nécessité du poème qui s’écrit au plus près de soi, parcourant le silence comme la parole.
Voici donc deux livres qui nous font aimer le temps, leur espace inscrivant la relation comme autant d’attaches, ténues et invisibles. Une pluie de tristesse tombe discrètement, fait retentir le silence avant que l’on parcourt les sous-bois comme des haies de souvenirs au présent de la voix de l’écriture.
Présentation de l’auteur
- Romain Fustier & Thérèse Danieau (dessins), Il pleure dans mon cœur, Romain Fustier, Un sous-bois dans sa voix - 6 mars 2026
- Michèle Finck, La Voie du large - 7 juillet 2024
- Michèle Finck, La Voie du large - 22 juin 2024
- Arnaud Le Vac, Tenir le pas gagné - 21 juin 2023
- Guy Perrocheau, D’un phrasé monde - 21 juin 2021
















