Nous apprenons la disparition de Zéno Bianu qui nous a quittés le 9 janvier 2026, à l’âge de soixante-quinze ans. Sa disparition met fin à une trajectoire singulière dans le paysage poétique français, marquée par le refus des frontières fixes entre les arts, les cultures et les formes d’expression.
Né le 28 juillet 1950 à Paris, Zéno Bianu est issu d’une double filiation : sa mère est française et son père, roumain, est arrivé en France comme réfugié politique. Cette origine multiple nourrit très tôt son rapport au monde, aux langues et aux traditions. Il grandit à Paris et suit notamment des études secondaires au lycée Lavoisier, en classe de philosophie. Très jeune, il se tourne vers la poésie et la vie littéraire, davantage par les revues, les rencontres, les groupes et les scènes de lecture que par une carrière universitaire classique.
Au début des années 1970, il s’inscrit dans une génération qui veut secouer la poésie. En 1971, il participe au Manifeste électrique, texte collectif qui affirme une écriture vive, corporelle, en prise avec l’énergie du temps présent. Ce geste fondateur marque son orientation durable : une poésie qui ne se limite pas à la page, mais cherche la voix, le rythme, la scène, le contact direct avec le public.
Zéno Bianu — La vie de ton visage, Le désespoir n’existe pas — Gallimard Lecture de Claudia Carlisky.
Tout au long de sa vie, Zéno Bianu construit une œuvre abondante, d’environ une cinquantaine de livres. Il est à la fois poète, dramaturge, essayiste, traducteur et passeur. Sa poésie se caractérise par une attention constante au souffle, à la musicalité de la langue, au mouvement intérieur du texte. Le jazz, le rock, mais aussi les grandes figures de la modernité poétique nourrissent son imaginaire. Il écrit comme on improvise, dans une tension entre rigueur et liberté, entre écoute et fulgurance.
Parmi ses ouvrages marquants figurent notamment Infiniment proche, ainsi que, dans les dernières années, les livres consacrés à la figure de Pierrot, dont Pierrot lunaire, paru en 2022, et Pierrot solaire, publié peu avant sa mort. Cette figure de Pierrot lui permet de mêler ironie, mélancolie, théâtre et chant intérieur, dans une écriture à la fois ludique et grave.
La scène occupe une place essentielle dans son parcours. Il écrit pour le théâtre et adapte des textes, convaincu que la poésie trouve une part de sa vérité dans la voix et le corps. Certaines de ses œuvres sont jouées dans des lieux majeurs, notamment au Festival d’Avignon, dans la Cour d’honneur, et à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Pour lui, dire un poème, le faire entendre, le faire vibrer devant des spectateurs, est un acte aussi important que l’écrire.
Une autre dimension centrale de son travail est son ouverture aux cultures d’Asie et aux traditions spirituelles. Il s’intéresse à la poésie chinoise, au haïku, aux sagesses orientales, et publie des anthologies et des traductions dans ce domaine. Il écrit aussi des essais consacrés à la pensée de Krishnamurti et à des thèmes comme la méditation, la mort et la conscience. Cette orientation ne relève pas d’un exotisme de surface, mais d’une quête intérieure, d’une recherche de justesse et de présence au monde.
Son œuvre est reconnue par plusieurs distinctions importantes, dont le Prix international de poésie francophone Ivan Goll en 2003 et le Prix Robert Ganzo en 2017 pour l’ensemble de son œuvre. Il joue également un rôle actif dans la vie littéraire : il est membre du jury du prix Guillaume-Apollinaire et dirige, au début des années 2000, une collection de poésie aux éditions Jean-Michel Place.
Zéno Bianu n’a jamais séparé l’écriture de l’action. Il multiplie les lectures publiques, les performances, souvent accompagnées de musiciens. Il participe à de nombreux festivals et rencontres, en France et à l’étranger. Il édite, traduit, rassemble des voix. Il agit pour que la poésie circule, se partage, se réinvente au contact des autres arts et des autres cultures.
Son écriture échappe aux classifications simples. Elle repose sur un principe de résonance : entre la page et la voix, entre la musique et le silence, entre l’Orient et l’Occident, entre l’intime et le collectif. Elle fait dialoguer les poètes modernes, les traditions anciennes, le théâtre, le jazz et la méditation. Elle cherche moins à décrire qu’à faire éprouver, moins à expliquer qu’à faire vibrer.
Avec sa mort disparaît un poète profondément libre, qui n’a cessé de déplacer la poésie, de la faire passer d’un lieu à l’autre, d’un art à l’autre, d’une culture à l’autre. Zéno Bianu laisse l’image d’un homme pour qui écrire, dire, traduire et transmettre relevaient d’un même geste : chercher, par le poème, une intensité de présence au monde.
Le poète, essayiste et traducteur Zéno Bianu dit le poème Sensation, d’Arthur Rimbaud, à l’occasion du Printemps des poètes 2018.
Image de Une © Chantal Messagier.















