Zéno Bianu, une vie de poésie en résonance

Par |2026-01-11T08:53:21+01:00 11 janvier 2026|Catégories : Actualités|

Nous apprenons la dis­pari­tion de Zéno Bianu qui nous a quit­tés le 9 jan­vi­er 2026, à l’âge de soix­ante-quinze ans. Sa dis­pari­tion met fin à une tra­jec­toire sin­gulière dans le paysage poé­tique français, mar­quée par le refus des fron­tières fix­es entre les arts, les cul­tures et les formes d’expression.

Né le 28 juil­let 1950 à Paris, Zéno Bianu est issu d’une dou­ble fil­i­a­tion : sa mère est française et son père, roumain, est arrivé en France comme réfugié poli­tique. Cette orig­ine mul­ti­ple nour­rit très tôt son rap­port au monde, aux langues et aux tra­di­tions. Il grandit à Paris et suit notam­ment des études sec­ondaires au lycée Lavoisi­er, en classe de philoso­phie. Très jeune, il se tourne vers la poésie et la vie lit­téraire, davan­tage par les revues, les ren­con­tres, les groupes et les scènes de lec­ture que par une car­rière uni­ver­si­taire classique.

Au début des années 1970, il s’inscrit dans une généra­tion qui veut sec­ouer la poésie. En 1971, il par­ticipe au Man­i­feste élec­trique, texte col­lec­tif qui affirme une écri­t­ure vive, cor­porelle, en prise avec l’énergie du temps présent. Ce geste fon­da­teur mar­que son ori­en­ta­tion durable : une poésie qui ne se lim­ite pas à la page, mais cherche la voix, le rythme, la scène, le con­tact direct avec le public.

Zéno Bianu — La vie de ton vis­age, Le dés­espoir n’ex­iste pas — Gal­li­mard Lec­ture de Clau­dia Carlisky.

Tout au long de sa vie, Zéno Bianu con­stru­it une œuvre abon­dante, d’environ une cinquan­taine de livres. Il est à la fois poète, dra­maturge, essay­iste, tra­duc­teur et passeur. Sa poésie se car­ac­térise par une atten­tion con­stante au souf­fle, à la musi­cal­ité de la langue, au mou­ve­ment intérieur du texte. Le jazz, le rock, mais aus­si les grandes fig­ures de la moder­nité poé­tique nour­ris­sent son imag­i­naire. Il écrit comme on impro­vise, dans une ten­sion entre rigueur et lib­erté, entre écoute et fulgurance.

Par­mi ses ouvrages mar­quants fig­urent notam­ment Infin­i­ment proche, ain­si que, dans les dernières années, les livres con­sacrés à la fig­ure de Pier­rot, dont Pier­rot lunaire, paru en 2022, et Pier­rot solaire, pub­lié peu avant sa mort. Cette fig­ure de Pier­rot lui per­met de mêler ironie, mélan­col­ie, théâtre et chant intérieur, dans une écri­t­ure à la fois ludique et grave.

La scène occupe une place essen­tielle dans son par­cours. Il écrit pour le théâtre et adapte des textes, con­va­in­cu que la poésie trou­ve une part de sa vérité dans la voix et le corps. Cer­taines de ses œuvres sont jouées dans des lieux majeurs, notam­ment au Fes­ti­val d’Avignon, dans la Cour d’honneur, et à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Pour lui, dire un poème, le faire enten­dre, le faire vibr­er devant des spec­ta­teurs, est un acte aus­si impor­tant que l’écrire.

Une autre dimen­sion cen­trale de son tra­vail est son ouver­ture aux cul­tures d’Asie et aux tra­di­tions spir­ituelles. Il s’intéresse à la poésie chi­noise, au haïku, aux sagess­es ori­en­tales, et pub­lie des antholo­gies et des tra­duc­tions dans ce domaine. Il écrit aus­si des essais con­sacrés à la pen­sée de Krish­na­mur­ti et à des thèmes comme la médi­ta­tion, la mort et la con­science. Cette ori­en­ta­tion ne relève pas d’un exo­tisme de sur­face, mais d’une quête intérieure, d’une recherche de justesse et de présence au monde.

Son œuvre est recon­nue par plusieurs dis­tinc­tions impor­tantes, dont le Prix inter­na­tion­al de poésie fran­coph­o­ne Ivan Goll en 2003 et le Prix Robert Gan­zo en 2017 pour l’ensemble de son œuvre. Il joue égale­ment un rôle act­if dans la vie lit­téraire : il est mem­bre du jury du prix Guil­laume-Apol­li­naire et dirige, au début des années 2000, une col­lec­tion de poésie aux édi­tions Jean-Michel Place.

Zéno Bianu n’a jamais séparé l’écriture de l’action. Il mul­ti­plie les lec­tures publiques, les per­for­mances, sou­vent accom­pa­g­nées de musi­ciens. Il par­ticipe à de nom­breux fes­ti­vals et ren­con­tres, en France et à l’étranger. Il édite, traduit, rassem­ble des voix. Il agit pour que la poésie cir­cule, se partage, se réin­vente au con­tact des autres arts et des autres cultures.

Son écri­t­ure échappe aux clas­si­fi­ca­tions sim­ples. Elle repose sur un principe de réso­nance : entre la page et la voix, entre la musique et le silence, entre l’Orient et l’Occident, entre l’intime et le col­lec­tif. Elle fait dia­loguer les poètes mod­ernes, les tra­di­tions anci­ennes, le théâtre, le jazz et la médi­ta­tion. Elle cherche moins à décrire qu’à faire éprou­ver, moins à expli­quer qu’à faire vibrer.

Avec sa mort dis­paraît un poète pro­fondé­ment libre, qui n’a cessé de déplac­er la poésie, de la faire pass­er d’un lieu à l’autre, d’un art à l’autre, d’une cul­ture à l’autre. Zéno Bianu laisse l’image d’un homme pour qui écrire, dire, traduire et trans­met­tre rel­e­vaient d’un même geste : chercher, par le poème, une inten­sité de présence au monde.

Le poète, essay­iste et tra­duc­teur Zéno Bianu dit le poème Sen­sa­tion, d’Arthur Rim­baud, à l’occasion du Print­emps des poètes 2018.

Image de Une © Chan­tal Messagier.

Présentation de l’auteur

Zéno Bianu

Zéno Bianu est né d’une mère française et d’un père roumain réfugié poli­tique. Il est en 1971 l’un des sig­nataires du Man­i­feste élec­trique, qui sec­oua la poésie des années 1970.

En 1973, il séjourne pour la pre­mière fois en Inde. L’Ori­ent lais­sera une empreinte durable par­ti­c­ulière­ment prég­nante dans Mantra (1984), La Danse de l’ef­face­ment (1990) et au Traité des pos­si­bles (1997). Son voy­age au Tibet en 1986 mar­quera égale­ment son œuvre, dans laque­lle il s’at­tache à restituer le chant des poé­tiques d’autres cultures. 

En 1992, il fonde Les Cahiers de Zanz­ibar, revue «hors de tout com­merce», avec Alain Bor­er, Serge Sautreau et André Vel­ter. Il traduit, pour une mise en scène de Lluís Pasqual, Le Cheva­lier d’Olme­do de Lope de Vega, qui sera créé en Avi­gnon. Puis Le Livre de Spencer d’après Christo­pher Mar­lowe (1994) et Le Phénix de Mari­na Tsvé­taié­va (1996).

Il a reçu le Prix inter­na­tion­al de poésie fran­coph­o­ne Ivan Goll en 2003. Il a dirigé la col­lec­tion Poésie aux Edi­tions Jean-Michel Place. Il reçoit Le Prix Robert Gan­zo pour l’ensem­ble de son oeu­vre en 2017.

© Crédits pho­tos Helie Gallimard.

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