Denise Boucher, Boîte d’images : Dans le tourbillon de la vie, une fée déféodée en route vers la liberté

Par |2018-03-02T18:59:09+01:00 1 mars 2018|Catégories : Denise Boucher, Essais & Chroniques|

Avec Boîte d’images, Denise Bouch­er nous offre en cadeau une antholo­gie très per­son­nelle. Elle nous invite à l’ouvrir et à piocher, au hasard, une carte postale, un poème — instan­ta­nés d’un moment/sensation/émotion. La poète ne nous facilite pas le tra­vail : pas de date qui serve de repère ; textes anciens, récents et inédits mêlés. Mais n’en est-il pas de même des couch­es géologiques du temps ?

Se trou­ve ain­si accen­tué le sen­ti­ment d’une immer­sion dans un tour­bil­lon de vie, une vie mar­quée par l’audace et l’expérimentation. L’époque s’y prê­tait, il est vrai. Née dans une petite ville du Québec, Denise Bouch­er avait 20 ans et quelque au début des années 60, époque de la grande remise en cause par les baby-boomers du mode de vie de leurs par­ents, de leurs valeurs et de celles de la société de consommation.

Denise Boucher, Boîte d’images, l’Hexagone, 2016, 169 pages.

Denise Bouch­er, Boîte d’images, l’Hexagone, 2016, 169 pages.

Le Québec ne pou­vait rester à l’écart du mou­ve­ment, d’autant que la société étouf­fait sous le poids d’un con­ser­vatisme ren­for­cé par l’imbrication des pou­voirs poli­tique et religieux1Le clergé, catholique et protes­tant, con­trôlait le sys­tème d’enseignement . Et Jean Lesage, Pre­mier min­istre du Québec durant la « Révo­lu­tion tran­quille », com­mença par s’opposer à la créa­tion d’un Min­istère de l’Education.. Pour vision­ner l’invisible/nous nav­igu­ions à vue nous voulions/déboulonner les apparences. Entre­prise haute­ment difficile :

Mais les coupes à blanc dans nos mots
nous avaient légué un marmonnage
proche du cent pieds sous terre…

Denise Bouch­er a non seule­ment par­ticipé à cette révo­lu­tion cul­turelle, elle en a été actrice, accéléra­trice même. Sa pièce Les fées ont soif, créée pour la pre­mière fois en 1978, con­nut un suc­cès foudroy­ant, à la mesure du scan­dale provo­qué2L’auteure fut pour­suiv­ie en jus­tice par les inté­gristes de l’époque qui récla­maient l’interdiction de la pièce pour cause de blas­phème. Ils furent déboutés en appel. « Et la pièce, présen­tée à nou­veau l’année suiv­ante au TNP, entre­pren­dra une tournée québé­coise de six mois, à guichets fer­més. Elle sera traduite en russe, espag­nol, anglais, ital­ien, cata­lan et sera jouée dans plusieurs théâtres d’Europe, d’Amérique et d’Australie. La tra­duc­tion améri­caine sera pub­liée en 1993, aux Etats-Unis, dans la col­lec­tion Women’s The­ater from the French ». Marie-Nicole Pel­leti­er, Ces femmes qui ont bâti Mon­tréal, Edi­tions du Remue-ménage, 1992, pp. 463–464.. L’auteure y dénonçait les arché­types à tra­vers lesquels la société patri­ar­cale tente de soumet­tre les femmes et de les con­fin­er à leur rôle tra­di­tion­nel : mère, vierge, putain.

Il est dif­fi­cile de sor­tir indemne d’un tel évène­ment. Denise Bouch­er con­tin­ua à trac­er sa voie comme auteure et comme poète, mue par la con­vic­tion du pou­voir des mots, roy­aume ouvert aux dému­nis qui réus­sis­sent à en franchir le seuil. A la ques­tion, Com­ment êtes-vous dev­enue écrivain, elle répond : En voulant explor­er par moi-même la force des mots pour dire ce que l’on con­sid­ère comme indi­ci­ble3« Ques­tion­naire d’auteur : Denise Bouch­er, Archive pour le mot-clef Denise Bouch­er », 12 mars 2012 par le Délivré. http://www.librairiemonet.com/blogue/tag/denise-boucher/.

Indi­ci­ble : ce qu’il est défendu de dire, ce qui ne peut être dit par le lan­gage usuel. La poésie – lieu par excel­lence de l’émergence de l’indicible – sera donc pour cette amoureuse de l’amour et de la beauté, tou­jours révoltée, le ter­rain de jeu idéal. Le lieu où il est pos­si­ble de chanter un chant qui rende la vie sup­port­able. La cita­tion, de William Car­los William, fig­ure en exer­gue de Prélude, en début de l’anthologie.

Ouvrons donc cette Boîte d’images. L’auteure, Shéhérazade mod­erne, nous racon­te dans une langue imagée, riche en trou­vailles, sou­vent cocasse, les péripéties de son voy­age au long cours. On y trouve :

La mère, mémoire du com­mence­ment, tou­jours présente

De grandes his­toires d’amour, Nous n’avions rien/et n’avions besoin de rien/ nous avions mieux/et le cœur sauvage des choses/…/nous étions deux et nous le savions. D’autres, pas­sagères, légères, Dans le guide des amours/vous por­tiez cinq étoiles/remplies de gages/d’un enfer supportable

Des batailles épiques, des défaites amoureuses, Je ne viens pas d’où je venais/le crime fut parfait…/Je suis une mémoire atteinte/la quin­tes­sence de la lâcheté 

Un éro­tisme joyeux, Je me taperai un de ces Tarzans/je met­trai ma robe en ser­pent…, des désirs nés d’un regard bleu par-dessus une écharpe rouge, des sou­venirs, mot générique pou­vant désign­er tout aus­si bien un hibou en plas­tique aux yeux jaunes, legs d’une his­toire anci­enne, un vis­age qui la hante ou encore une réminis­cence sur­gis­sant dans un endroit inat­ten­du (dépôt de l’Armée du Salut) 

Les amis bien sûr, célèbres (Gas­ton Miron, Mar­celle Fer­ron…) et pas célèbres. Égale­ment, une vieille Arabe (assise au soleil, sourit et roule le soleil entre ses dents en or), Aïcha la maro­caine, Llorona la mex­i­caine. Une Anne-Lau­re de onze ans qui porte un nom à faire des chan­sons. Le voisi­nage, un veuf au bal­con, sen­tinelle du vil­lage qui ne com­prend les paroles de sa femme que longtemps après le décès de celle-ci, un autre qui n’en peut plus d’attendre

Les deuils qui déchirent le cœur, l’âge vécu avec l’élégance de l’humour, la grande néga­tion qui fait son chemin

Nous la suiv­ons ain­si dans ses saisons, de la jeunesse à celle de main­tenant où elle joue avec l’idée de retarder le temps, refu­sant vis­cérale­ment — à l’encontre de toute une tra­di­tion, ori­en­tale comme occi­den­tale — de croire qu’on peut s’en aller belle­ment, doucement.

Et c’est ain­si que la jeune fille ardente, l’oiseau-moqueur qui voulait enchanter la vie, que Denise Bouch­er est tou­jours restée nous racon­te sa tra­ver­sée et son com­bat pour la liberté.

Ce que j’aimais le plus dans la liberté
ressem­blait au temps où 
per­son­ne n’aurait peur 
de l’amour d’avoir peur 
de la femme sans ombre…
de la femme sans jour…
de la fic­tion des contes
où les fées racon­tent l’envers de nos vies

Boîte d’images, la ren­con­tre d’une grande poète avec son époque, qu’elle prend à bras le corps et dont elle évoque si bien les bon­heurs et les maux, en miroir des siens. Une leçon de vie, poé­tique, qu’il faudrait offrir à toutes les filles et à tous les garçons.

Denise Boucher, Boîte d’images (extraits)

Com­ment s’en aller d’elle
com­ment quit­ter son lait 
com­ment se défiler
sauter seule à la corde
der­rière la maison
sans déchanter pour soi
j’ai une méchante mère
sans courir à la haine
com­ment rêver partir

Pub­lié dans l’an­tholo­gie Chant de plein ciel — Voix du Québec

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Présentation de l’auteur

Denise Boucher

Ecrivaine, dra­maturge – sa pièce Les fées ont soif, qui fit scan­dale lors de sa créa­tion en 1978, est jouée dans le monde entier — Denise Bouch­er est avant tout poète. Poète grandeur nature, ain­si la présente le Larousse qui l’a intro­duite dans son édi­tion 2018. Grandeur nature, à l’image de ce Québec où elle a vu le jour en 1935, du temps où les élites et l’église impo­saient leur car­can sur les corps et les esprits. Grandeur nature à l’image de la vie qu’elle étreint à plein bras et dont elle chante dans une langue savoureuse les grands et petits bon­heurs, les pertes et les défaites. Poète, Denise Bouch­er a voulu l’être en toute con­science et lucid­ité sans jamais se dépar­tir de son sens de l’humour et de sa drô­lerie. Elle n’a cessé de démonter/dénoncer les rouages de la société patri­ar­cale et tous les con­formismes. En 2017, elle a pub­lié Boîte d’images, une antholo­gie per­son­nelle qui a rem­porté le grand prix du Fes­ti­val inter­na­tion­al de poésie de Trois-Rivières.

 

 

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Olivia Elias

Poète de la dias­po­ra pales­tini­enne, née à Haï­fa, Olivia Elias a vécu au Liban où sa famille s’était réfugiée après avoir été con­trainte à l’exil. Elle a effec­tué ses études supérieures au Cana­da où elle a enseigné les sci­ences économiques au niveau uni­ver­si­taire, puis s’est établie au début des années 1980 en France.

Olivia Elias écrit depuis tou­jours mais n’a décidé de pub­li­er que récem­ment. Après Je suis de cette bande de sable pub­lié en mai 2013 (épuisé), est paru L’espoir pour seule pro­tec­tion, pré­face de Philippe Tancelin (édi­tions alfabarre, févri­er 2015), puis Ton nom de Pales­tine (édi­tions Al Man­ar, jan­vi­er 2017). Elle a eu l’occasion d’en lire des extraits dans divers cadres/lieux : Maisons de la poésie en France et en Ital­ie, Print­emps des poètes, médiathèques… Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en ital­ien par le poète Gian­car­lo Cav­al­lo. D’autres sont parus dans le sup­plé­ment lit­téraire de L’Orient le jour, les revues Phoenix et Con­cer­to pour marées et silence ain­si que sur Recours au poème et Terre à Ciel. Olivia Elias finalise actuelle­ment son prochain recueil de poésie.


A lire dans Recours au poème : “Coeurs-Tam­bours et autres poèmes”

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