> Abbas Kiarostami. Choix de poèmes établi par Danièle Faugeras et Pascale Janot

Abbas Kiarostami. Choix de poèmes établi par Danièle Faugeras et Pascale Janot

Par | 2017-12-30T13:06:24+00:00 6 avril 2014|Catégories : Abbas Kiarostami, Poèmes|

 

Extraits du recueil 7 heures moins 7
tra­duit du per­san par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser

 

ce soir j’ai ren­dez-vous
avec la lune
avec la lune pleine
à sept heures
moins sept

*

entre la lune et moi
il y a une conver­sa­tion
que ni la lune
ni moi n’entendons

*

insom­nie
par une nuit de lune
vaine conver­sa­tion
avec moi-même
jusqu’au matin

*

sous l’essuie-glace de ma voi­ture
un mor­ceau du poème ” hiver
avait gelé

*

sur un ter­rain cou­vert de mines
des cen­taines d’arbres
cou­verts de bour­geons

*

l’herbe nou­velle
ne recon­naît pas
les vieux arbres

*

dans les temps morts du mar­ché aux agrumes
com­ment se portent-ils
les oran­gers ?

*

le pre­mier vers
s’est éle­vé du cœur
s’est posé sur la feuille
les lignes sui­vantes
labo­rieuses inutiles

*
au bureau de l’état civil
on s’est enquis de tout
sauf de mon état

*

le choc des vagues contre les rochers
jusqu’à quand ?

*

il ne savait ni lire
ni écrire
mais disait une chose
que je n’avais jamais lue
ni que jamais per­sonne n’avait écrite

*

d’accord
les roses de la vie…
mais dans quel vase ?

*

jour mer­veilleux de la nais­sance
jour amer de la mort
quelques jours au milieu

*

le fin mot de ce brillant spec­tacle
en défi­ni­tive
est dû
à d’obscurs figu­rants

*

aujourd’hui
est le fruit d’hier
et demain
le fruit d’aujourd’hui
le fruit de la vie
c’est la mort et la mort
est fruc­tueuse

*

quand je n’ai rien dans la poche
j’ai la poé­sie
quand je n’ai rien dans le fri­go
j’ai la poé­sie
quand je n’ai rien dans le cœur
je n’ai rien

*

dans ma paire de chaus­settes blanches
on a trou­vé
un pur dis­tique

*

face au joug du temps
le havre du poème
face à la tyran­nie de l’amour
le havre du poème
face à la criante injus­tice
le havre du poème

*

ce rivage
le même rivage
cette mer
la même mer
ce moi
pas le même moi

*

les rela­tions
un choix
le retrait un des­tin

*

j’ai dit :
je suis prêt à toutes les ques­tions
il a deman­dé l’heure

*

mille réponses sur mes lèvres
et per­sonne ne ques­tionne !

*

tous
ter­ras­sés par l’ivresse
moi par la luci­di­té

*

craindre le vent ?
j’ai les racines bien en terre

*

en quête d’origine
je suis par­ve­nu à la source
une source boueuse

*

je suis le héros d’une his­toire dans laquelle
il n’y a ni his­toire
ni héros

* 

 

Extraits du recueil Avec le vent
tra­duit du per­san par Niloufar Sadighi et Franck Merger

 

le soleil d’automne
luit à tra­vers la vitre
sur les fleurs du tapis
une abeille se cogne à la vitre

*

sur la corde à linge
on a éten­du de la neige
par ce froid
la neige
ne sèche­ra pas de si tôt

*

la nuit
                      longue
le jour
                      long
la vie
                      courte

*

la pluie de prin­temps
tombe à verse
sur les assiettes sales
une jeune fille
s’essuie les mains
sur sa jupe fleu­rie

*

le che­min de terre
finit dans le ciel nua­geux
quelques gouttes de pluie
sur la terre

*

pre­mier automne de soli­tude
un ciel sans lune
et cent bribes de poèmes
dans le coeur

*

pour la lune la ques­tion est :
ceux qui la contemplent
sont-ils les mêmes
qu’il y a mille ans ?

*

je n’ai qu’une cer­ti­tude
la fin
de la nuit
et du jour

*

le ver aban­donne
la pomme véreuse
pour une pomme fraîche

*

ni orient
ni occi­dent
ni nord
ni sud
seule­ment le lieu où je me trouve

*

en pour­sui­vant le mirage
j’ai atteint l’eau
sans même avoir soif

*

 

Extraits du recueil Un loup aux aguets
tra­duit du per­san par Niloufar Sadighi et Franck Merger

 

un pou­lain blanc
est né
d’une jument noire
dans la blan­cheur de l’aube

*

j’ai accom­pa­gné
la lune
au cœur d’un nuage sombre
j’ai bu du vin et j’ai dor­mi

*

un rêve :
je suis inhu­mé
sous les feuilles d’automne
mon corps ger­mine

*

deux feuilles d’automne
se sont cachées
dans la manche de ma che­mise
sur le fil à linge

*

un ruis­seau court
dans un désert sans herbe
à la recherche
de quelqu’un qui a soif

*

dans le désert brû­lant de ma soli­tude
ont pous­sé
des mil­liers d’arbres soli­taires

*

sur ma langue
le goût amer de la patience
quelle dou­ceur
l’effacera ?
*

toi absente
je dis­cute et tombe d’accord
avec moi-même
sur tout
faci­le­ment

*

en ton absence 
je parle
avec toi
en ta pré­sence
avec moi

*

de ma soli­tude
j’attends plus
que de toi

*

en ton absence
la jour­née
a vingt-quatre heures exac­te­ment
en ta pré­sence
par­fois moins
par­fois plus

*

être avec toi
me fait souf­frir
être avec moi
m’angoisse,
com­ment être sans moi ?

*

matin blanc
nuit noire
dans l’intervalle
une dou­leur grise

*

sitôt fran­chie la fron­tière de la folie
comme la route me parut facile !

*

dans la pleine clar­té du jour
per­sonne ne remarque
le ver lui­sant

*

comme il est dif­fi­cile
au plus chaud de l’été
de croire en la neige

*

le vert
est deve­nu jaune
l’air
froid
moi
j’ai pen­sé à la mort

*

le ciel se mor­cèle
dans le miroir en mor­ceaux

*

le pre­mier jour de l’année
le soleil s’est levé
tout comme le der­nier jour de l’année

*

avec quelle faci­li­té nous avons accep­té
de ne pas voir
une seule colombe
dans la volée de cor­beaux !

*

aux yeux des oiseaux
l’occident,
c’est où le soleil se couche
l’orient,
où il se lève,
point

*

je fabrique
une idole de cendre
que je brûle à nou­veau
dans le feu

*

quelques pas devant moi
le noyau de la cerise
sur ma langue
le goût de la cerise
der­rière moi
le ceri­sier

*

j’ai peur de l’altitude
je suis tom­bé de haut
j’ai peur du feu
je me suis brû­lé plu­sieurs fois
j’ai peur de la sépa­ra­tion
j’en ai souf­fert ô com­bien
je ne redoute pas la mort
je ne suis jamais mort
pas même une fois

*
 

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